LIVRE III
lointains intervalles ! Mais nous croyons avoir démontré que la misère est un fait général et permanent dans les sociétés où nous l'avons étudiée, et qu'elle fait partie , pour ainsi dire intégrante, de la civilisation, puisqu'elle apparaît et se développe avec elle : la misère, c'est la pauvreté en civilisation, mille fois plus douioureuse pour ceux qui l'éprouvent , mille fois plus dangereuse pour les sociétés qui la recèlent , que la pauvreté la plus extrême , lût-elle même poussée jusqu'à la nécessité de mourir, si elle n'a pas conscience d'elle-même!
Nous n'avons pas besoin de prouver ici quelle importance a pour nous l'étude des causes qui communiquent aux nations civilisées celte lèpre envahissante , qui finirait par devenir mortelle si on ne venait pas à bout d'arrêter ses progrès. Il ne s'agit pas ici de recherches de curiosité; il s'agit d'une question de vie et de mort pour les nations. S'il était vrai que le paupérisme fût nécessairement inhérent à la constitution des sociétés, on n'aurait pas besoin d'être prophète pour prédire avec assurance le moment de leur chute.
Nous ne dirons pas avec Barrère , que les malheureux sont les puissances de la terre , qu'ils ont droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent ; les déclamations et les flatteries de la démagogie sont aussi loin de nous que l'optimisme cruel du petit nombre de riches parfaitement contents des choses de ce monde. Mais nous pensons que les nations les plus avancées en progrès économiques sont arrivées au point où , sous peine de décadence et de perpétuels dangers, il leur faut opposer à l'action du paupérisme une résistance assez forte au moins pour l'empêcher d'avancer encore. Les moyens employés par la charité sont tout à fait insuffisants et même funestes , l'expérience l'a prouvé ; il faut donc recourir aux armes que peuvent fournir l'intelligence et la raison pratique. Pour cela , il faut connaître exactement les causes réelles, officielles ou seulement occasionnelles de la misère.
Qui n'a pas remarqué avec élonnementdans Adam Smith ces profondes pensées sur l'avenir économique des sociétés ? Selon ce grand homme qui avait ici l'intuition du génie, le travail ou la production de la richesse ne profite à la grande masse des nations que dans la période où elles débutent dans la carrière de l'Industrie, lorsque la demande toujours croissante du tra-