CHAPITRE J
vail maintient les salaires à un taux supérieur à la dépense que nécessitent les besoins du travailleur. L'aisance du peuple, ditil, n'est pas en raison directe de la richesse, mais bien du mouvement progressif auquel obéit la production de cette richesse. L'Angleterre est incomparablement plus riche que l'Amérique du Nord, et pourtant c'est dans ce dernier pays que la condition du travailleur est préférable, que les salaires sont plus élevés (1). Quand le mouvement de la richesse est stationnaire , et que la production suspend son activité progressive, alors la condition des basses classes devient gênée , et les salaires ne tardent pas à tomber bientôt au niveau des plus indispensables besoins. La demande du travail est moins grande, et le travail est plus offert. La population , devenue surabondante ou du moins très-pressée pendant l'époque de progrès, établit enlre les ouvriers une concurrence désastreuse qui , jointe à celle que se font les possesseurs de capitaux, réduit peu à peu les travailleurs salariés à l'état de misère. Et il se pourrait que le pays où se manifesteraient ces tristes phénomènes possédât une immense richesse. Que serait-ce maintenant si la production passait de l'état stationnaire à la décadence? Alors on pourrait prédire assurément la fin des sociétés opulentes , où l'armée de l'industrie ne trouverait plus qu'un travail incertain et des salaires insuffisants. Ce danger n'est pas un danger chimérique. Sans aller jusqu'en Chine (2) pour en signaler l'approche, il nous semble que l'Angleterre est bien près du moment où elle devra le redouter. Quelle situation pour un peuple que celle où il ne peut subsister qu'à la condition de remporter tous les jours une victoire? Et telle est la situation de l'Angleterre, car sa prospérité économique est un état violent, un état de guerre avec les producteurs de l'Angleterre elle-même , et avec le monde. Espérons qu'au moment où le danger social se mani-
(1) An Inquiry into the causes ofwealth, l. i, ch. viii.
(2) Adam Smith prend exemple de la Chine pour démontrer la décadence économique d'un peuple par suite d'une prospérité matérielle arrivée à son comble, et qui ne peut plus s'accroître. Adam Smith ne croyait donc pas , comme ses disciples, aux progrès indéfinis de la production !