‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (volume 2)Chapitre 47 sur 314 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

la source de toute richesse (1); la philosophie, la source de tous les droits. Mais on sait que les principes devancent toujours de fort loin les faits et surtout les mœurs. Oui affirmera que, dans nos sociétés, le travail ait la part de considération et de bien-être que lui promettent les généreux principes que tous nous professons aujourd'hui? A combien de signes ne reconnaît-on pas encore que nous sommes les enfants d'une société qui méprisa le travail pendant des siècles? Sur quoi mesuronsnous la considération que nous accordons aux différentes professions sociales ? Est-ce sur leur utilité ou sur l'intelligence qu'elles supposent? Pas toujours; et nous honorons avant tout celles qui se rapprochent le plus d'une vie de loisir et d'élégance.

L'échelle sociale est rude à monter ; il faut de longs siècles pour qu'une classe infime et opprimée parvienne à en franchir quelques degrés. Les esclaves antiques, propriété absolue du maître , deviennent dans la barbarie serfs et vassaux, esclaves de la terre au lieu d'être esclaves de l'homme , et , après une suite de transformations, les voici aujourd'hui libres envers les hommes, mais dépendants des choses, esclaves des besoins du corps, soumis forcément à des fatigues plus longues et aussi pénibles que celles de l'esclave, et de plus à l'incertitude de l'existence , aux chances de l'industrie, qui peut leur refuser demain la nourriture qu'elle leur avait donnée hier. Mais de quels maux ne consolerait pas la liberté ! Les ressemblances matérielles du prolétaire à l'esclave fussent-elles encore plus grandes, les deux conditions sont séparées par une distance infinie qui ne permet plus moralement aucune comparaison.

Les prolétaires, qui n'ont d'autre moyen d'existence que leurs salaires , descendent historiquement des serfs féodaux, comme ceux-ci descendaient historiquement des anciens esclaves. Leur condition sociale est la conséquence d'un état de choses bien antérieur, dont ils ont forcément reçu le legs funeste de la pauvreté. Le paupérisme apparaît précisément au moment où le servage est aboli, et le remplace partout. Nous allons voir que le paupérisme correspond à la civilisation comme le servage correspondait à la féodalité. Nous empruntons à Y Etat des pauvres de sir Morton Eden un morceau cu-

(1) Adam Smith. — Richesse des Nations, tiv. i.

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