CHAPITRE II
leur commander le travail de pourvoir à leur subsistance. Une île des Indes occidentales pourrait peut-être nous donner une idée de la condition de la classe agricole, dans ce pays, peu de temps après la conquête. Le propriétaire d'une plantation (quoique absent et différant en cela du baron qui résidait sur son domaine) est obligé de nourrir ses nègres, qu'ils soient infirmes, rendus incapables de travail par la maladie, l'âge ou par accident, et, dans aucun cas, ils ne peuvent être à la charge du public. Nous ne sommes pas autorisés à conclure que, parce qu'il n'y a pas de pauvres sur une plantation et qu'il n'en existait pas dans un manoir, ce fait soit une preuve d'opulence et de prospérité. Le capital de la richesse du Yorkshire est peut-être dix fois aussi grand que le capital de la Jamaïque, et cependant le nombre de ceux qui, dans ce comté d'Angleterre, n'ont pas de moyens d'existence , et vivent de la charité publique, surpasse dans une égale proportion les individus qui se trouvent à la Jamaïque dans la même condition. Rousseau se demande avec raison : « Comment se fait-il que dans une cité florissante les pauvres soient si misérables, tandis que cette extrême misère se rencontre rarement dans tes campagnes où il n'y a pas d'exemple d'une immense richesse (1)? » Je pourrais répondre que dans ces villes , le peuple est plus pauvre parce qu'il est plus indépendant. C'est une des conséquences naturelles de la liberté , que ceux qui sont abandonnés à eux-mêmes soient quelquefois réduits au besoin , .ou par mauvaise conduite ou par le malheur. Ce fait, heureusement, ne fournit pas d'arguments solides contre les bienfaits de la liberté. Un prisonnier, sous la garde du geôlier, est assuré de recevoir tous les jours son pain et son eau ; cependant, je crois qu'il n'y a pas beaucoup d'hommes qui , même avec la chance possible de mourir de faim , ne préférassent la plus grande incertitude à l'assurance d'une nourriture régulière dans une prison (1). »
Cette citation nous fait voir assez nettement l'origine et la filiation du paupérisme. La misère est la conséquence sociale et comme la transformation du servage. L'affranchissement des
(1) Nouvelle Hèloïse.
(2) Voyez State of the poor, by sir Morton Eden, t. i, p. 57.