LIVRE III
hommes de la glèbe jeta dans la société une multitude de pauvres, qui ne possédaient d'autre moyen de subsister , d'autre instrument de travail, qu'un métier ou seulement leurs bras. Bien que, à la faveur de la liberté, beaucoup d'entre eux se soient élevés de ces couches inférieures à la dignité de propriétaires, et qu'ils aient conquis peu à peu, et par le travail, l'indépendance économique, le nombre des prolétaires n'en est pas moins resté immense, et il n'a fait que s'accroître dans les villes; dans les campagnes, il a sensiblement diminué, du moins en France : le paysan , plus heureux économiquement que l'ouvrier des villes, achève en ce moment la conquête pacifique et laborieuse du sol de la France ; il participe directement à la propriété de l'instrument du travail , et il est ainsi intéressé doublement à la production. La grande masse des ouvriers de l'industrie ne participe, au contraire, à la production qu'au titre simple d'agent salarié ; elle est pour le travail et par conséquent pour la subsistance dans la dépendance économique la plus absolue; elle est soumise forcément à toutes les chances , à tous les caprices de l'industrie. Il ne dépend pas d'elle de s'assurer l'aisance par le travail et l'économie , puisque le travail qui la fait vivre ne lui est pas garanti. Cette condition défavorable, ce n'est pas nous qui l'avons faite ; on ne peut l'attribuer ni à ceux qui en souffrent, ni à ceux qui en profitent, si elle profite à quelqu'un, ce que nous mettons en doute. Le prolétariat, source de la misère, nous vient du passé.
Si on examine la situation économique et sociale des différents individus qui composent la société, on verra que, pour le plus grand nombre de cas, aucun d'eux n'est entièrement responsable de son sort; le passé l'avait déterminé d'avance pour une plus ou moins grande partie. L'homme considéré dans sa condition présente, est un être incomplet , inexplicable; on ne peut pas le comprendre sans un passé et un avenir !
Comment comprendre , en effet , que les uns en naissant reçoivent pour lot le dénûment, la misère, et les autres l'opulence, tous les instruments de bonheur? Le peu que nous savons du monde moral et physique ne nous permet plus d'admettre le hasard ; la science elle-même , à défaut de la religion, détrônerait aujourd'hui le destin, et mettrait A sa place