‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (volume 2)Chapitre 51 sur 314 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'intelligence et la justice. Le malheur héréditaire des races doit avoir sa raison dans un passé que nous ignorons, comme la vie présente doit avoir sa récompense ou son châtiment dans un avenir caché à nos yeux. L'idée religieuse seule peut expliquer et consoler le malheur. Si le malheur est une peine , il suppose une faute qui le motive, une volonté qui l'expie, une puissance miséricordieuse qui châtie et pardonne. Et c'est ainsi que le christianisme explique la destinée. Platon avait deviné cette doctrine lorsque, dans une admirable fiction, il enseignait que l'homme avait déterminé lui-même, dans une vie antérieure à son apparition en ce monde , le rôle qu'il devait jouer sur la terre ; il répondait alors à l'ignorance de ceux qui accusent de leur destinée l'injustice des cieux : « La faute » est à l'homme qui a choisi; Dieu n'en est pas responsa- » ble (1). »

Il est bien loin de notre pensée de regarder la misère comme un fait de Tordre fatal et nécessaire : nous avons voulu seulement repousser l'explication du hasard.

Heureusement, l'humanité n'est pas condamnée à rester éternellement dans la condition que le passé lui a léguée; elle a le pouvoir de la modifier , de la rendre meilleure , et c'est ce travail continu qui donne naissance au progrès. Les individus, comme les nations , qui ne sont que de grands individus , peuvent s'élever ainsi d'une condition inférieure à un état de bienêtre et d'intelligence qui est le prix du mérite et du travail. Mais ce mouvement d'ascension , si rapide dans notre société depuis quarante ans , s'opère avec de grandes difficultés dans la classe des prolétaires, de ceux qui n'ont d'autre moyen d'existence que le travail. Si nous en croyons Adam Smith, ils ne participent pas toujours aux progrès économiques dont ils sont pourtant les instruments. Ils ont peine à s'affranchir de leur passé: la chaîne qui attachait le serf à la glèbe a été brisée ; mais l'anneau qui la rivait au corps de l'esclave ne Ta pas été en même temps, et plus d'un affranchi traîne encore après lui un fragment de la chaîne du servage ! C'est aux efforts réunis de la patience, du travail, de l'intelligence, qu'il appar-

(1) ' Ait ta. ^'îXo//.îfoui Oîoç ccva.iriOÇ.

Platon, République, ï.iv. x.

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