CAUSES POLITIQUES DE LA MISÈRE
Les institutions et les lois civiles d'un peuple, son gouvernement et surtout le système des impôts et de l'administration des finances , peuvent être des causes énergiques de l'apparition et des progrès de la misère.
Disons, à l'avantage de notre pays, que la France est de tous les États européens celui où les institutions politiques et les lois civiles gênent le moins la distribution équitable de la richesse. Sauf quelques restes des lois de privilège sur la propriété foncière, la loi civile n'intervient pas dans le régime économique de la nation pour perpétuer l'opulence du riche et le dénûment du pauvre. En France, la loi est générale, son premier article proclame l'égalité de tous les citoyens devant elle. Les droits de la propriété foncière sont communs à tous les propriétaires, et quiconque possède, le fait au même titre et aux mêmes conditions que tous les autres. Sauf les lois sur îa mendicité et le vagabondage, qu'il est urgent de modifier , la loi est la même pour tous ; en France , personne n'est réellement pauvre par la volonté explicite de la loi civile : chez nous, si la loi fait des pauvres, c'est sans le vouloir et comme malgré elle.
La propriété foncière crée, en faveur de ceux qui la possèdent, des droits politiques dont l'exercice est soumis à des conditions de cens, qif une très-faible minorité de citoyens est en état de remplir. Cette inégalité, que nous ne discutons pas, a-t-elle une influence réelle sur la condition économique du pays? La concentration des droits électoraux entre les mains de deux cent mille propriétaires et chefs d'industrie ne ferme-telle pas la porte à des intérêts légitimes qui demeurent dans le
pays sans représentants et sans défenseurs? En supposant le corps électoral aussi éclairé, aussi dévoué que possible aux intérêts généraux qui sont les intérêts du grand nombre des Français , n'y a-t-il pas à craindre que , placé au point de vue exclusif de la grande industrie, il ne découvre pas les intérêts généraux de la population laborieuse, de cette nation de 54 millions de consommateurs et de producteurs? La manière dont la chambre des députés discute et résout les questions économiques qui intéressent toute la population du pays , comme les questions relatives à l'entrée des bestiaux étrangers, celle des houilles et du fer, en un mot toutes les lois qui se rapportent à 17économie de la nation, prouve avec la dernière évidence, selon nous, qu'il manque au corps électoral actuel des éléraenls indispensables pour représenter complètement les intérêts de la France.
L'élément du travail est-il en majorité, comme il devrait l'être, dans le corps électoral de la France , et ne serait-il pas juste de le renforcer par une recrue d'électeurs pris dans les rangs de la population laborieuse? Nous ne croyons utile ni à la nation, ni aux travailleurs, de jeter indistinctement sur la place publique le peuple tout entier, et nous déplorons l'aveuglement des hommes qui se passionnent et qui passionnent les autres pour des théories politiques dont le moindre inconvénient est d'être inapplicables. Cependant , je crois que la foule méritante des salariés de l'industrie ne devrait pas être absolument exclue de tout contact légal avec les pouvoirs sociaux, et je suis heureux de me rencontrer dans cette opinion avec M. Fleteher, le secrétaire de la commission d'enquête sur les tisserands à la main , homme éminent par l'esprit comme par le cœur, et dont nous recommandons encore une fois le rapport à tous les hommes qui veulent étudier les choses sociales. M. Fletcher, qui n'est pas un démagogue et encore moins un utopiste, vivement frappé de la décomposition qui a isolé les membres de la famille industrielle, effrayé même de voir les ouvriers et les maîtres séparés en deux classes hostiles, sans aucun moyen de rapprochement, exprime le désir que la politique puisse servir à réunir ces classes aliénées l'une de l'autre, et qui menacent de se détruire mutuellement si elles continuent de se faire la guerre. Il voudrait que les classée laborieuses