CHAPITRE III
soire qui n'est pas sûr de conserver son droit , nous dirions presque , comme un spoliateur : il dévore le présent et anticipe le plus qu'il peut sur l'avenir. Le domaine est adjugé à une compagnie de traitants , pour une rente bien liquide, afin de se débarrasser de tout souci. La compagnie concède de seconde main des portions de la totalité de la terre dont elle a acheté l'usufruit, à d'autres agioteurs qu'elle appelle middiemen , et qui repassent , toujours avec prime , la terre irlandaise à d'autres middiemen, lesquels enfin la louent par parcelles de quelques ares aux pauvres familles d'Irlande. Jamais le produit total de ce petit champ ne suffirait à payer intégralement le droit d'habiter une cabane de boue et de cultiver quelques pieds carrés de terre irlandaise. C'est un moyen ingénieux de prendre au cultivateur le plus possible , puisque , même quand on lui a tout pris , il redoit toujours ! Aussi il n'y a pas dans le monde de misère comparable à celle de l'homme d'Irlande. Il est. réduit à ensemencer presque tout son champ en froment, afin de payer une partie de sa rente , et de planter dans le moindre espace possible la pomme de terre qui le nourrit. Il est constant que les Irlandais ne plantent guère pour leur usage que l'espèce de pomme de terre la plus mauvaise, un tubercule fécond et spongieux, qui a l'avantage de donner plus de produit et par conséquent de coûter moins cher. La pomme de terre ordinaire est devenue un aliment de luxe, auquel l'Irlande ne peut plus atteindre (1). Telle est la condition sociale et économique de ce malheureux pays , que , si son peuple pouvait se nourrir de la boue de ses marais, les propriétaires, aidés par la science des middiemen , mettraient la boue à si haut prix que les Irlandais seraient encore exposés à mourir de faim !
La substitution d'une pire espèce de pomme de terre à l'espèce ordinaire et de meilleure qualité , est un fait d'une signification économique profonde sur laquelle nous reviendrons encore.
La condition de la race irlandaise peut être parfaitement exprimée par la supposition suivante. Admettons pour un rao-
(1) Voir, pour tout ce qui regarde l'Irlande , l'excellent ouvrage de Mi de Reaumont.