CHAPITRE V
cruauté; mais cette misère-là , celle qui résulte du manque de travail , du chômage forcé des ateliers et de l'insuffisance du salaire, ne mendie pas ; elle souffre à domicile , et importune rarement de son image la philanthropie calculatrice de l'Angleterre.
Nous sommes réduits à désirer pour notre pays le régime des work-houses en ce qu'il a d'appliquable aux vieillards et aux infirmes, comme le meilleur moyen que nous connaissions, comme le seul que nous croyions efficace pour réprimer la mendicité qui désole et souvent épouvante nos campagnes. Il y a quelques mois environ , les journaux nous apprenaient que des bandes de mendiants parcouraient les villages de la Seine- Inférieure et rançonnaient les habitants, obligés de se réunir en force suffisante pour intimider la troupe de vagabonds. Sur beaucoup de points de la France, le mendiant force l'aumône par l'effroi qu'il inspire ! Chez nous, nous l'avons dit, la mendicité n'est prohibée que dans un petit nombre de villes qui possèdent des dépôts, nous dirions mieux des égouts d'hommes, et elle est publiquement et presque librement pratiquée sur tout le reste du territoire. Sans aller jusqu'à Rennes et sur les grandes routes de France , on la rencontre sous son aspect le plus hideux aux portes de Paris, à Saint-Germain , dont un chemin de fer a fait un faubourg de la capitale, et où l'on ne peut arriver qu'en traversant une longue avenue de mendiants (1). Le chiffre de la mendicité officielle en France , bien inférieur à celui de la mendicité réelle que nous n'avons aucun moyen de connaître, s'élève à 198,135 (2).
Un des hommes les plus éminents de notre société, M. Duchàtel (3) , a généreusement pris la défense de la mendicité contre les mesures cruelles dont elle a été l'objet. Il regarde comme un droit imprescriptible pour le pauvre celui de recourir à la charité volontaire. Malheureusement il est prouvé que
(1) Depuis que cette page est écrite, le préfet de Seine-et-Oise a ouvert des dépôts aux mendiants de son département.
(2) Economie politique chrétienne , par M. le vicomte Villeneuve- Bargemont.
(3) De la charité dans ses rapports avec l'étal moral et le bienêtre des classes inférieures*
LiVKE n.
la liberté absolue de mendier est un encouragement à la fainéantise, une source de graves inconvénients et même de dangers pour la société qui la tolère. Nous n'approuvons pas qu'une nation , pour se débarrasser de l'image importune des hideuses infirmités et de la dégoûtante misère (1), condamne les misérables au régime des prisons, mais nous pensons qu'il est de son intérêt et de son devoir de réprimer la mendicité comme un délit, quand elle emploie les moyens nécessaires pour la prévenir, en ouvrant de charitables asiles aux infirmités et à la vieillesse.
La mendicité nous révèle indirectement l'étendue de la misère. Quand nous voyons des nations éclairées échouer dans la tâche de proscrire un pareil fléau , nous pensons que la misère réelle doit être bien grande dans de tels pays, puisqu'on n'a pas de moyens efficaces pour soulager la véritable indigence et sèi donner ainsi le droit d'appliquer sévèrement, contre les mendiants, des peines répressives. Nous n'exagérons pas en disant que si on ouvrait à la misère des asiles vraiment charitables, le nombre de ceux qui demanderaient à y entrer serait si grand, qu'il deviendrait pour les gens aisés un insupportable tardeau.
Une loi nouvelle sur la mendicité est un des besoins les plus urgents de la France. Nous n'en demandons pas la suppression absolue, mais une intelligente répression. L'aveugle ou le vieillard honnête qui mendient avec autorisation, ne sont pas un danger, mais une innocente occasion de charité.
Et le rapprochement prématuré , la promiscuité des sexes ; n'est-ce pas un caractère de bestialité et de barbarie ? Nous avons vu la misère rassembler les âges et les sexes, pêle-mêle, dans des chambres étroites , souvent sur la même couche , et provoquer ainsi le libertinage par le rapprochement et par l'exemple. L'industrie des grands ateliers continue cette incessante provocation, et pendant les heures du travail, et pendant les allées et venues à la fabrique. On sait quels sont les résultats de ce contact permanent des sexes , loin de la surveillance des familles, lorsque tout invite au libertinage , et une nature déréglée, et les conversations et l'exemple. Aucun enseigne*
(1; M. ÎNoailledu G;ird, voyez plus haut, t. i, p. 230.