LIVRE III
compte , et qui lui font produire beaucoup plus que n'en obtenait le travail servile. Ce nouveau fait économique n'a plus besoin que d'être favorisé par les institutions, ou plutôt il suffit que les institutions n'en gênent point le développement , pour que, dans notre pays , le sol tout entier appartienne bientôt à ceux qui le cultivent, pour qu'il n'y ait plus d'autres propriétaires que les agriculteurs. Le travail sera talors replacé dans sa condition légitime, et, quand les petits propriétaires auront trouvé les moyens de s'associer pour combiner les avantages de la culture en grand avec ceux de la petite propriété , la société économique sera aussi parfaite que peuvent l'être , dans les conditions actuelles, les choses de ce monde, et il n'y aura plus d'autres misérables que les mauvais sujets et les paresseux. Dans une société bien organisée , ceux que les infirmités ou la vieillesse rendent incapables de travail ne sont point des misérables , mais les pensionnaires privilégiés de la charité publique.
Il se passera encore beaucoup de temps avant que le travail agricole soit arrivé à l'état que nous désirons pour lui, mais au moins il est engagé depuis un demi-siècle dans la bonne route. Il n'en est pas de même en Angleterre et dans la plupart des autres pays. L'exploitation du sol est presque partout indirecte ; et la propriété est même interdite , ou à peu près , au travailleur. Le propriétaire et le cultivateur sont deux personnes séparées , qui appartiennent à des classes différentes, dont les rapports se bornent le plus souvent à donner et à recevoir quittance. Ils ont fort peu d'intérêts communs et beaucoup d'intérêts opposés.
Le propriétaire qui ne cultive pas cède l'usage de sa terre à des familles qui en ont absolument besoin pour vivre , et il en exige en retour soit des services, soit une partie des fruits, soit une rente, un fermage. L'homme qui ne possédait pas de terre était obligé autrefois d'acheter le droit de travailler au prix du servage; mais en échange de l'aliénation d'une partie de sa liberté, il obtenait la certitude de ne jamais mourir de faim ; souvent même les services que le propriétaire exigeait lui laissaient la faculté d'acquérir la plus complète aisance. Quand la loi protégeait le tenancier contre les caprices du propriétaire, quand elle retirait au dernier la liberté de changer a