LIVRE II
plus pauvres. L'indifférence de beaucoup d'enfants pour leurs pères et mères devenus vieux, était poussée jusqu'à la plus révoltante inhumanité.
La fureur avec laquelle la partie la plus dégradée des classes pauvres s'adonne à la passion de l'ivrognerie , ne se rencontre au même degré que chez les peuples sauvages. Le nègre de la côte d'Afrique vend ses enfants et se vend lui-même, pour une bouteille d'eau-de-vie. L'ivrognerie a plus fait pour exter miner les races indigènes de l'Amérique du Nord, que les massacres systématiques des blancs , et la famine. Pour le sauvage , l'ivresse est la félicité suprême; pour le misérable des grandes villes, c'est une passion invincible, une jouissance indispensable, qui s'achète à tout prix, au prix de la santé et de la vie. Quel triste rapprochement ! quel tableau désolant que celui de ces hommes, nos compatriotes et nos frères, se plongeant à plaisir dans le plus honteux abrutissement , s'inoculant , au moyen de l'alcool, la rage des bêtes féroces , et mêlant à d'ignobles orgies le sang et les blessures !
Sous le rapport des amusements et des plaisirs, le prolétaire des grandes villes est moins bien partagé que le barbare. Les peuples les plus barbares ont des traditions , des chants nationaux , présents des ancêtres et des dieux , qui rappellent le passé et promettent un glorieux avenir : les barbares ont la poésie et l'espérance. Ils ont l'exaltation du courage, le sentiment d'une grandeur sauvage, l'héroïsme individuel, ils ont un culte et des dieux. Les classes dégradées que la misère exclut de la civilisation n'ont rien pour se réjouir et oublier leurs maux, rien pour consoler leurs souffrances et relever leur humiliation, rien que l'ivrognerie! Pour elles, ni passé , ni avenir, ni culte, ni dieux, ni héros; leur vie se passe tout entière à chercher du pain et à s'abrutir. Les rares plaisirs qui leur sont accessibles , sont des instruments énergiques de corruption. Chez nous ils n'ont plus d'église , et ils n'ont pas de théâtre, car on ne peut pas donner ce nom aux ignobles spectacles que leur offre la misérable cupidité qui spécule sur leurs vices. A Paris, les spectacles en plein vent qui attirent la populace débitent des obscénités révoltantes , qu'écoute avec une imperturbable tolérance l'oreille de la police. Les danses aux barrières sont des écoles d'infamie où , sous les yeux et aux ap-