‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en France (volume 2)Chapitre 92 sur 314 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

cultiver une parcelle de leur sol. Vivant perpétuellement sous la menace de l'expulsion , parce qu'ils ne sont jamais en état d'acquitter intégralement leur fermage , incertains du lendemain , ne pouvant jouir du présent , ils cèdent passivement a la détresse qui les accable et n'ont plus d'autre besoin que celui de manger quelques livres de pommes de terre pour ne pas mourir. Sans prévoyance et sans espoir, ils pullulent au hasard comme les plantes sauvages dans un champ abandonné , jusqu'à ce qu'ils s'étouffent les uns les autres, faute de nourriture et d'espace. Les limites naturelles de la population sont rompues, et elle déborde de toutes parts ; il n'y a plus des familles humaines, il y«a des troupeaux affamés qui multiplient plus rapidement encore que la famine ne les détruit.

La gestion de la propriété, la nature des relations qu'elle a avec le travail, déterminent donc la condition économique des peuples, qui ne peuvent pas vivre sans le concours du capital. C'est à la gestion de la propriété qu'il faut demander compte de la solitude de la campagne romaine, de la détresse de la population agricole de l'Angleterre, de l'épouvantable fécondité de la famine Irlandaise.

Dans le régime industriel , les mêmes causes produisent les mêmes effets. La séparation du capital et du travail, du maître et de l'ouvrier, y est aussi profonde , aussi absolue que la séparation du propriétaire et du cultivateur en Irlande. Et ce fait est une des nécessités de l'industrie ; car partout il se manifeste également, partout il grandit avec elle. Nous avons vu plus haut M. Fletcher se plaindre dans son rapport de la sécession absolue qui s'est opérée entre les classes qui concourent à la production , et nous l'avons entendu prononcer jusqu'au mot d'absentéisme , qui a été inventé pour caractériser la situation économique de l'Irlande. Les maîtres et les ouvriers, moralement séparés autant qu'il est possible, n'ont plus même entre eux la relation matérielle qui naît du voisinage : souvent le chef de fabrique habile loin de sa manufacture , qui est gérée pour son compte par des employés.

Selon nous, le fait économique le plus funeste aux classes ouvrières sera donc la séparation absolue, déplus en plus complète, qui s'opère entre les deux éléments de la production, le capital et le travail, et qui constitue ainsi en perpétuelle

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