LIVRE III
mente à mesure que les capitaux s'accumulent. Ce n'est pas impunément que l'Angleterre est la nation la plus productive du monde : la taxe des pauvres nous apprend à quel prix elle est parvenue à produire plus et à meilleur marché que les autres peuples. La taxe des pauvres n'est pas autre chose en effet qu'une subvention accordée aux manufactures, afin de leur donner les moyens de produire à plus bas prix. Telle n'était pas assurément l'intention de la loi , mais il est évident que tel en était l'effet. Pressés de faire mouvoir leurs capitaux le plus rapidement possible, les propriétaires industriels luttent entre eux à qui produira davantage, et surtout à qui écoulera le plus de produits. Cette concurrence s'exerce évidemment sur tous les éléments de la production. D'abord elle anréliore les procédés, perfectionne les machines, en provoque l'invention; mais enfin , les salaires étant un des éléments qui déterminent le prix des produits, la concurrence doit nécessairement les abaisser peu à peu au taux le plus bas où ils puissent descendre. Si cela n'est pas fait aujourd'hui , cela se fera demain ; une force constante agit sur les salaires pour les amener à ce point.
Que pourra opposer le travail à cette force qui est une loi économique? Est-il en son pouvoir d'être activement demandé de manière à se louer à haut prix et de profiter ainsi des avantages de la concurrence? Ici il n'est qu'un élément passif : il n'exerce absolument aucune influence sur le plus ou moins d'énergie de la production; car les pauvres ne sont pas consommateurs de la richesse qu'ils créent. Quand le peuple Anglais n'achèterait pas pour un denier des produits manufacturés, les propriétaires industriels ne cesseraient pas pour cela de fabriquer et de vendre. Les salariés ne sont que des consommateurs de denrées alimentaires; or , comme il faut absolument manger, et que le sol anglais produit à peine de quoi fournir à la consommation du pays, la situation économique du peupe n'importe guère aux propriétaires : ils sont toujours sûrs de trouver un haut prix pour leurs produits.
Les classes ouvrières sont donc ù peu près désarmées contre les effets de la concurrence : les coalitions auxquelles elles ont quelquefois recours , tournent toujours à leur détriment , car elles sont les premières victimes delà suspension du travail:
CHAPITR.E V.
elles n'ont pas les moyens d'attendre longtemps et sont toujours obligées de rester à la merci de la concurrence des grands producteurs. Un article curieux de la Revue d} 'Edimbourg , reproduit par la Revue Britannique (1) , exclusivement favorable aux procédés actuels de production , à la concurrence illimitée, prouve sans réplique que la coalition des travailleurs ne fait qu'empirer le sort des mutins de l'industrie : « C'est à une coalition, dit-elle, que Ton doit le chariot mécanique (mule), de Sharpe et Robert de Manchester, et cette invention a rudement châtié les imprudents coalisés. » Il est à remarquer que le même article prétend que toutes les inventions mécaniques tournent à l'avantage des ouvriers eux-mêmes : cet optimisme économique n'est-il pas de l'inconséquence et de la mauvaise foi?
Nous ne pouvons mieux résumer tout ce que nous aurions à dire des effets de la concurrence, qu'en citant les lignes suivantes d'Adam Smith : elles prouveront ce que nous avons dit déjà, que le grand fondateur de la science économique n'était pas un homme aveuglément systématique et qu'il avait le courage de dire toute la vérité , fût-elle défavorable à sa doctrine : c'est le courage du génie !
« On n'entend guère parler, dit-on, de ligues entre les maîtres, et tous les jours on parle de celles des ouvriers. Mais il faudrait ne connaître ni le monde ni la matière dont il s'agit, pour s'imaginer, d'après cela , que les maîtres se liguent rarement entre eux. Les maîtres sont en tout temps et partout dans une sorte de ligue tacite, mais constante et uniforme, pour ne pas élever les salaires au-dessus du taux actuel. Violer cette règle est partout une action de faux frères , et un sujet de reproche pour un maître parmi ses voisins et ses pareils. A la vérité, nous n'entendons jamais parler de cette ligue, parce que c'est l'état habituel et on peut dire l'état naturel de la chose, auquel personne ne fait attention. Quelquefois aussi les maîtres font entre eux des complots particuliers pour faire baisser, même au-dessous de ce taux actuel, les salaires du travail. Ces complots sont toujours conduits dans le plus grand silence et
(1) Revue Britannique , juillet 1855, troisième série, t. xvi.
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dans le plus grand secret, jusqu'au moment de l'exécution; et quand les ouvriers cèdent , comme ils font quelquefois, sans résistance, quoiqu'ils sentent bien le coup et le sentent fort durement, personne autre n'en entend parler (1). »
Nous avançons un fait plus triste : c'est que la concurrence, pour produire les plus funestes effets , n'a pas besoin que les maîtres se liguent entre eux pour réduire les salaires. La réduction peut s'opérer d'elle-même , par le fait seul d'une concurrence forcée. Les hommes ne sont pas coupables de tout le mal qu'ils commettent : quand ils se trouvent dans une position telle que leur intérêt constant, légitime à leurs yeux, est le mal d'autrui, le mal se fait de lui-même; et c'est ce qui arrive dans un régime économique où la séparation absolue des instruments et du travail constitue en rivalité deux intérêts divergents.
Ce fait de la séparation des instruments et du travail dans l'industrie mérite d'attirer toute l'attention des économistes. Il s'opère ici , dans la production industrielle , un mouvement contraire à celui que nous remarquons dans la production agricole en France. Pendant que les travailleurs agricoles tendent de plus en plus à réunir les deux éléments de la production, pendant que, par le progrès naturel des choses, nous les voyons s'élever par degrés à la condition de propriétaires du sol qu'ils cultivent , les ouvriers de l'industrie se trouvent réduits de plus en plus à la condition de simples salariés. La propriété agricole se .morcèîe en parcelles infinies, de façon que chaque travailleur en ait un petit fragment, tandis que, au contraire, la propriété industrielle , va se concentrant de jour en jour dans un plus petit nombre de mains. Il n'y a presque pas un journalier de nos campagnes qui, après avoir prêté son travail pour un salaire, ne puisse ensuite cultiver de ses mains un petit champ qui lui appartient; il est doublement intéressé à la production, et comme travailleur salarié , et comme propriétaire. Il n'en est pas de même dans le régime de l'industrie : les instruments et le travail s'y trouvent sépares par une distance qui augmente chaque jour.
(1) Richesse des Nations , t. i, frad. deGarnier, p. 134,