CHAPITRE V
vouloir donner à la classe ouvrière de bonnes habitudes, ils faisaient des vœux, au contraire, pour que l'ivrognerie et la mauvaise conduite s'étendissent à tous les individus qui la composent. De cette manière aucun d'eux ne pourrait sortir de sa condition , aucun ne pourrait s'élever au rang de fabricant , ni par conséquent leur faire concurrence. Enfin , n'ai-je pas moi-même entendu un pareil langage sortir de la bouche d'anciens ouvriers devenus petits fabricants (1) ! »
Dans l'enquête commerciale faite en 1834 on demandait à M. Cunin-Gridaine , aujourd'hui ministre du commerce, si les ouvriers de sa fabrique mettaient habituellement à la caisse d'épargne. L'honorable industriel répondit que ses ouvriers répugnaient à y placer leurs économies et qu'ils n'avaient jamais voulu consentir à ce que lui, le chef de la fabrique, retînt 1 à 2 p .0/0 par mois, sur leurs salaires. Voici la raison qu'ils donnaient de ce refus. « Si nous faisons des économies , vous » trouverez que nous gagnons trop, et vous réduirez peut-être » nos salaires. » — «Voilà, continue M. Cunin-Gridaine, le motif qui les éloigne de la caisse d'épargne. J'ai cherché à les rassurer et je n'ai pas pu les convaincre. » Ces ouvriers en savaient plus apparemment que certains économistes qui vantent les bienfaits de la concurrence illimitée! Il n'est pas besoin , j'espère, d'ajouter ici un commentaire.
Les classes ouvrières ne souffrent pas seulement de la concurrence des capitaux, elles souffrent aussi de la concurrence du travail. L'un des premiers effets de la grande industrie, c'est d'agglomérer la population laborieuse dans un petit nombre de centres de production où elle se trouve , par sa concentration même, à la merci de toutes les chances mauvaises auxquelles le travail industriel est exposé. Cette réunion de milliers d'ouvriers sur un seul point élève le prix de tous les objets de nécessité, surtout des loyers , et favorise la réduction des salaires. Les loyers sont si chers dans les lieux de fabrique , que les ouvriers sont obligés d'aller habiter à de grandes distances
(1) Rapport sur l'état physique et moral des classes ouvrières, par M. Villermé.
Mémoires de l'Académie des Sciences morales et politiques , nouvelle série, t. ii, p. 381.