LIVRE lil
qu'il leur faut franchir soir et malin , ce qui augmente pour eux de plusieurs heures la durée de la fatigue (1). « Plus que » partout ailleurs, dit M. Villermé , cette dernière cause de » souffrance s'observe à Mulhouse, ville qui, malgré son rapide » accroissement , ne peut loger tous ceux qu'appellent sans » cesse ses manufactures. Aussi, est-ce un spectacle bien affli- » géant que celui des ouvriers qui , chaque malin, y arrivent » de tous côtés. Il faut voir cette multitude d'enfants maigres, » hâves, couverts de haillons, qui s'y rendent pieds nus par la » pluie et la boue, portant à la main, et quand il pleut , sous » leurs vêtements rendus imperméables par l'huile des métiers » tombée sur eux, le morceau de pain qui doit les nourrir jus- » qu'à leur retour. »
Un seul fait suffira pour démontrer que la concentration des ouvriers sur un même point a pour résultat l'abaissement des salaires. Dans l'enquête commerciale de 1854 , les fabricants français donnent souvent pour raison de l'infériorité de leurs produits, comparés à ceux de l'Angleterre, le meilleur marché des salaires en ce dernier pays. On ne croirait pas que la maind'œuvre fût à plus bas prix en Angleterre. Les industries qui jouissent de ce privilège sont précisément celles qui réunissent par milliers toute la population ouvrière sur un seul point. Par exemple , presque toute la poterie anglaise se fabrique dans quelques paroisses du Straffordshire ; aussi le manufacturier anglais a-t-il le travail à meilleur marché , dit l'enquête. « Ce » bas prix de la main-d'œuvre de l'ouvrier anglais tient surtout » à ce que, dans le Straffordshire, il y a une population en- » tière livrée à cette sorte d'industrie; 40,000 ouvriers, hoin- » mes, femmes, enfants réunis, sur dix-huit lieues carrées, » exercent une concurrence toute à l'avantage du fabri- » cant , tandis qu'en France, où les manufactures, isolées » l'une de l'autre , n'ont autour d'elles que le nombre d'ou- » vriers nécessaire , qu'un chauffeur expérimenté, qu'un ébau- » cheur habile vienne à se former, c'est de suite un artiste » presque indispensable qu'on ne conserve qu'avec des sacri-
(1) Rapport de M. Villermé.
Mémoires de V Académie des sciences morales, p. 390. Voyez plus haut, 1er vol. , p. 223.