CHAPITRE II
vie, et de prononcer ensuite que quiconque est au-dessus de ce niveau n'a droit ni a notre compassion , ni à notre assistance? Dans ce cas, il serait possible de tracer une limite à peu près certaine ù La misère. Un médecin, un physiologiste, pourraient dire à quel degré de privation commence la souffrance , à quel antre viendront la maladie et la mort. Et pourtant , ce n'est ni au physiologiste, ni même au philanthrope, qu'il appartient de déterminer les limites de la misère ; car, ainsi que nous allons le démontrer, il n'est donné à personne de fixer à priori ces limites : tout ce que Ton peut faire, c'est de les chercher et de les reconnaître.
Un philanthrope aurait pu dire à un travailleur anglais qui s'acheminait au bureau de secours de sa paroisse avant l'abrogation delà loi d'Elisabeth : « Pourquoi t'enrôler ainsi volontairement dans les rangs de la pauvreté ? pourquoi regarder le pain, la viande, l'aie, le thé, un logement confortable , comme des besoins indispensables ? Regarde l'homme d'Irlande ! avec trois livres de pommes de terre par jour, et de la pire espèce, trois livres de lumper (1), il est riche, heureux, opulent; il ne demande rien de plus à Dieu, ni aux hommes. Tu pourrais être riche ainsi, pourquoi te dis-tu pauvre? »
Ce ne serait pas la première fois que la philanthropie aurait tenu un pareil langage ; mais , comment persuader au pauvre de réduire son alimentation à la quantité, et surtout à la qualité, que la physiologie juge nécessaires pour apaiser la faim brutale et empêcher la mort? Comment, lorsqu'il a pris l'habitude de traiter plus dignement son corps , comme le fait la grande majorité des hommes civilisés, lui apprendre à se contenter d'une vile subsistance, à la façon des Irlandais?
L'économiste ne peut faire autre chose que constater les véritables besoins des populations, tels que les ont créés l'usage et aussi le progrès de la civilisation matérielle : il est forcé de prendre le degré de la misère au point où il a été porté natu-
(1) Gustave de Beaumont, V Irlande , tome n, p. 114.
La pomme de terre de bonne qualité est devenue pour le9 Irlandais un objet de luxe; ils ne cultivent plus, pour leur consommation, que la pire espèce , appelée lumper, qui a l'avantage de produire les plus gros tubercules.