LIVRE I
Tellement, d'après la moyenne des besoins du peuple qu'il étudie. On ne meurt pas de faim en se nourrissant de farine d'avoine , comme les pauvres des maisons de travail de l'Angleterre; mais , parce qu'on peut vivre ainsi, en est-on moins à plaindre , en est-on moins misérable?
Ce sont les populations elles-mêmes qui se créent leurs besoins, ce sont elles qui, par un long usage, déterminent ceux à la satisfaction desquels elles croient avoir droit. Nous n'examinerons pas maintenant si ce droit exisle et où il s'arrête ; nous sommes forcé seulement d'admettre comme un fait que ce qui constitue souvent la misère ou du moins ce qui l'aggrave , c'est la pensée chez le pauvre qu'il a droit à une condition meilleure.
Nous possédons bientôt l'idée complète de la misère : c'est le dénûment, la souffrance et l'humiliation qui résultent de privations forcées, à côté du sentiment d'un bien-être légitime, que l'on voit tout le monde se donner à peu de frais , ou que l'on s'est longtemps donné à soi-même. Qui dira combien sont poignantes les douleurs de la pauvreté, quand une comparaison jalouse les envenime, quand elles sont attisées par d'irritants souvenirs ? C'est ici que l'intervention de la charité sera nécessaire : à elle, la mission de tendre la main à ceux qui portent le poids de la misère, à elle seule le pouvoir de leur enseigner la résignation et de les réconcilier avec le monde social, trop souvent l'instrument involontaire de leurs souffrances. Eu montrant la généreuse intention de réparer ces maux incompréhensibles dont notre ignorance accuse l'injustice du sort, et surtout d'en prévenir les causes, la charité donne à la pauvreté le caractère d'une calamité à laquelle on doit se résigner comme aux fléaux que déchaînent contre nous les forces de la nature : comment songer à demander compte aux hommes de ses souffrances, lorsque l'on voit la vertu y compatir, en prendre une part pour les alléger, et protester par son dévouement volontaire contre l'inexorable loi qui fait les malheureux? Il n'est pas besoin de dire que c'est à la charité, telle que le Christ l'a prêchée , nous dirions presque inventée, que nous reconnaissons ce pouvoir réparateur, celte fonction de consolation et de justice. Et toutefois cette charité réparatrice , si elle se borne à essuyer des larmes, n'est qu'un moyen imparfait et transitoire