CHAPITRE VIII
D'après le tableau publié par M. de Villeneuve, telles étaient dans les villes les proportions de l'indigence •*
Le même auteur nous apprend qu'à Lille, sur une population de 23,581 indigents, il s'en trouvait, en 1828 , 3.687 qui habitaient des caves.
Voici donc en France des populations arrivées au dernier degré de misère physique où puissent descendre les classes prolétaires : et c'est le département de la France qui fabrique le plus, dans lequel nous trouvons ce déplorable résultat !
S'il nous était permis de parcourir, à l'aide de documents dignes de foi, les principales villes manufacturières de la France, partout nous rencontrerions les mêmes symptômes de misère dans les classes laborieuses ; nous espérons seulement qu'ils ne sont nulle part aussi généraux ni aussi terribles que dans le déparlement du Nord.
A Rouen , un des adjoints municipaux, M. Lelong, nous a donné sur la condition économique des classes ouvrières de celte grande cité industrielle , des détails presque aussi désolants que ceux de M. de Villeneuve, sur le département du Nord (1). Comparant la dépense nécessaire des ouvriers rouennais avec leurs salaires (décembre 1831 ) , l'honorable magistrat reconnaît que , pour le plus grand nombre de celte popu-
(1) Considérations sur l'èlat de gène de quelques classes d'ouvriers particulièrement dans le département de la Seine-Inférieure , par M. Lelong, adjoint à la mairie de Rouen. — Manuscrit déposé aux archives de la ville. M. Lelong a publié depuis un travail sur la condition des ouvriers.
à Lille sur Dunkerque Douai
Valenciennes
Cambrai
Tourcoing
Roubaix
Bailleul
Hazebrouck
70,000 habitants 22,281 pauvres.
lation , les salaires son! de beaucoup au-dessous des besoins. I! est tellement préoccupé de la mauvaise situation économique des travailleurs , qu'il la regarde comme un immense danger social. Le problème de la misère, son action incessante, sont pour lui des questions qu'il faut absolument résoudre , si Ton veut conjurer dans l'avenir d'épouvantables périls : « Répon- » dez , s'écrie-t-il , à l'énigme du sphinx , ou il vous dévorera! »
Un rapport des délégués de l'industrie cotonnière , déposé aussi à la mairie de Rouen en 1829 , contient l'aveu formel que les salaires d'une grande partie de la population ouvrière de celte ville sont inférieurs (1) au budget le plus strict des dépenses d'une famille pauvre ; mais les faits de cette nature doivent être réservés pour la partie ou nous traiterons la question des salaires.
Nous ne terminerions pas si nous voulions citer ici tous les témoignages que nous pourrions trouver sur l'existence et l'activité de la misère dans les pays d'industrie. Mais nous croyons avoir suffisamment prouvé le fait général que nous affirmons de nouveau , savoir, que la misère se rencontre ordinairement dans les lieux de grande production s dans les foyers les plus actifs de la richesse industrielle.
Tout ce que nous tenons à démontrer dans cette première partie, c'est l'existence officielle et la marche progressive de la misère. Nous entrerons bientôt dans l'examen plus détaillé de cette misère, lorsque nous étudierons plus spécialement la condition physique et morale des classes laborieuses , ce qui fera le sujet de toute la seconde partie de notre travail.
(1) Rapport fait à MM. les membres de la sous-commission d'enquête, le 15 janvier 1829, sur les questions adressées aux fabricants de* tissus de coton par les délégués de cette partie de l'industrie manufacturière , par MM. Talon, Gambu-Delaure , Jacquet et Lelong.