‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en FranceChapitre 14 sur 224 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

de soulager la misère : nous verrons plus loin que les devoirs de la charité augmentent avec la misère du monde, et que le temps est venu de substituer à la charité qui donne le pain, l'eau et le vêtement, la charité qui assure au pauvre les moyens de conquérir par le travail la satisfaction de ses besoins.

Pour nous résumer en quelques mots, la misère, c'est la pauvreté moralement sentie. 11 ne suffit pas que la sensibilité physique soit blessée par la souffrance, pour que nous reconnaissions la présence du fléau : il intéresse dans l'homme quelque chose de plus noble , de plus sensible encore que la peau et la chair ; ses douloureuses atteintes pénètrent jusqu'à l'homme moral. A la différence de la pauvreté qui, comme nous allons le voir, ne frappe souvent que l'homme physique, la misère, et c'est là son caractère constant, frappe l'homme tout entier, dans son âme comme dans son corps. La misère est un phénomène de civilisation; elle suppose dans l'homme l'éveil et même déjà un développement avancé de la conscience.

Jetons un moment les yeux sur l'homme barbare ; il est pauvre , dénué de tout ; mal abrité , mal vêtu , demandant sa subsistance aux chances hasardeuses de la chasse ou de la pêche, souvent aux périls d'un combat, il n'a d'autre défense contre les rigueurs d'une nature ennemie que l'habitude de souffrir, d'autre réponse à ses nombreux besoins qu'une résignation toute passive apprise par la nécessité. L'âge d'or, on le sait, n'est qu'un poétique mensonge. Le bonheur que la fable prête aux hommes avant la naissance des besoins qui devaient les tourmenter plus tard, ne pouvait être qu'un bonheur négatif ; ce n'était pas même, comme on l'a dit, l'absence de la douleur, c'était plutôt le sommeil de la conscience, l'impuissance du sentiment intérieur, qui ne savait pas encore ce que c'était que souffrir; car, chose étrange! l'homme absolument ignorant par lui-même a dû apprendre même à souffrir! Le voyageur(l) qui descendit le grand fleuve des contrées polaires de l'Amérique du Nord , pour aller à la recherche du capitaine Ross, nous a cité des faits qui prouvent jusqu'où peuvent aller le dénûment et la résignation des peuples sauvages : il rencontra, sur une

(1) V oyage dans les régions arctiques à la recherche du capitaine Ross , par le capitaine Back ; 2 vol.

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