BERNE
En Suisse , comme dans tous les pays où se manifeste la misère, on accuse des maux qu'elle produit les abus de la charité. Nous n'avons pas besoin de faire remarquer cette tendance générale à l'égoïsme social décoré du nom d'intérêt public. Les doctrines de ce genre sont une véritable insurrection contre les sentiments qui font l'honneur de notre civilisation : partout où elles sont hautement proclamées , comme en Angleterre, on peut affirmer, d'après ce déplorable signe , l'étendue d'une misère à laquelle on n'a point encore trouvé de remède.
On lit dans la réponse officielle du gouvernement de Berne aux questions posées par M. Morier, le délégué anglais, cette réprobation absolue de la charité : « L 'expérience a clairement prouvé que le nombre des pauvres s'accroît à mesure que l'on crée des ressources pour eux, et les communes qui ont le plus de biens et de revenus ont aussi , en général, la population bourgeoise la plus en arrière dans l'industrie , dans l'activité et dans les efforts de se rendre utile à la société. » La conclusion est claire. Le moyen le plus direct de ne pas accroître le nombre des pauvres est de ne pas créer de ressources pour eux. Nous verrons bientôt que cette proposition, prise absolument , est une erreur qui n'a pas pour elle l'excuse d'être généreuse , comme tant de respectables erreurs.
La population est généralement divisée, en Suisse , en trois classes : les bourgeois possédant le droit de cité ; les habitants qui sont exclus de ce droit, appelés aubains, dans la Suisse française; et enfin les heimathloser ou apolides , les malheureux qui n'ont pas de domicile et que la loi poursuit de canton en canton comme des ennemis publics. Toute leur vie n'est qu'une série de vexations continuelles , et leur condition est pire assurément que celle des esclaves (1). Dans celle républi-
(1) Voy. De la charité légale, par M. Naville,