LIVRE I
terre glacée, sur un sol de neige durcie, des tribus de pauvres sauvages à qui la chasse et la pêche avaient fait défaut , et qui se trouvaient réduites à mourir de faim : et elles mouraient patiemment sans faire entendre une plainte, comme si elles n'eussent fait qu'accomplir ainsi une fonction pénible , mais naturelle, à laquelle elles se seraient depuis longtemps attendues. Le corps seul souffrait; l'âme engourdie éprouvait à peine les atteintes du mal; elle ne s'en étonnait pas, et la douleur ne sollicitait pas l'intelligence à en comprendre les causes, ni la volonté à les combattre.
Mais sans remonter jusqu'à la barbarie ou à l'état sauvage, nous pouvons trouver dans nos sociétés des classes d'individus, et même des peuples , chez lesquels le dénûment n'est pas accompagné encore de la conscience qui fait sentir ù l'homme intérieur le contre-coup des souffrances du corps. Il y a chez certaines classes d'hommes la pauvreté la plus extrême, il n'y a pas de misère, dans le sens que nous attachons à ce mot. On rencontre dans les campagnes des hommes qui vivent au milieu de la pauvreté la plus absolue 5 ils ne possèdent presque aucun des instruments de l'existence civilisée ; à peine vêtus , logés dans des cabanes qui ne les abritent ni contre l'humidité , ni contre le froid, se nourrissant d'aliments grossiers, ils nous présentent à l'extérieur tous les symptômes de la misère, et pourtant ce mal leur est à peu près inconnu, car leurs besoins sont aussi simples que leurs facultés économiques ; leur estomac ne crie jamais la faim, leur peau endurcie aux rigueurs du climat souffre rarement de l'insuffisance de l'habitation et des vêtements. Le paysan de la Picardie, avec ses tristes chaumières de paille et de terre , est aussi pauvre qu'on peut l'être : mais il n'importune presque jamais la charité publique, il n'est point misérable. On en peut dire autant de toutes les populations qui sont restées dans leur primitive indigence, comme les Bas-Bretons et les Corses. Le paysan Corse atteint le niveau de tous ses besoins avec quelques chèvres et un châtaignier : celte facile richesse peut le dispenser de tout travail (1).
Doit-on préférer maintenant cette indigence qui s'ignore,
(1) Voyez le rapport de M. Blanqui sur la Corse; Mémoires de l'Académie des sciences morales et politiques , tome III, nouvelle série.