‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en FranceChapitre 143 sur 224 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

ouvriers dé l'industrie (l)3 Peut-on penser sans effroi à ces milliers de pauvres travailleurs, qui n'ont d'autre distraction à leurs fatigues que le triste repos du lundi, que les grossiers plaisirs du cabaret et des barrières? Si le peuple ne trouve pas des émotions dans de nobles plaisirs, il cherchera ses joies dans le vin et dans l'alcool, il demandera à l'ivresse des rêves impurs, et des distractions à la débauche!

Le foyer de la famille est trop étroit pour l'homme; il a besoin de mouvement et de bruit ; il lui faut des lieux de réunion , des assemblées où il sente en commun : il est fait pour la société. Où peut aller aujourd'hui l'ouvrier des villes quand il veut échapper à la monotonie et quelquefois aux ennuis de la famille? quelles fêtes l'invitent? quels plaisirs l'appellent? où est son théâtre? Dans quel lieu les arts, comme la musique , lui offrent-ils de salutaires émotions ? Qui se charge de lui enseigner la morale par le plaisir ? Le cabaret est à peu près le seul refuge qui s'ouvre à l'ouvrier les jours de repos, depuis qu'il ne va plus à l'église. Pourquoi ne songe-t-on pas à lui en ouvrir d'autres ? pourquoi la société nouvelle n'auraitelle pas , comme le vieux catholicisme , ses fêtes et ses temples ?

La situation actuelle des classes ouvrières est pleine de périls pour tous. La politique et la philosophie les ont émancipées; elles ont proclamé solennellement leurs droits, légitimé leurs prétentions à l'égalité; elles n'ont point songé encore à leur enseigner publiquement leurs devoirs, à leur en rendre la pratique facile. Il y a désaccord de notre temps entre les progrès de l'intelligence et ceux de la moralité. De fréquents et tristes exemples viennent démontrer périodiquement, depuis dix ans, combien les séductions du désordre sont contagieuses chez une population ardente, facilement enthousiaste, qui ne trouve plus guère d'émotions vives que dans l'émeute, de fêtes populaires que dans les révolutions et dans les combats î

Il faudrait un ouvrage spécial pour traiter ce sujet dans toute son étendue, nous n'avons pu que l'indiquer ici, et nous tâcherons d'y revenir encore; mais nous avons pensé que la condition morale des classes ouvrières n'était pas moins digne d'attention que leur condition économique. Peut-être importe-

(1) Nous en donnerons plus bas le tableau.

t-il plus à l'intérêt social de soulager le dénûment moral du grand nombre des travailleurs que leur dénûment physique; le problème est digne de l'attention de tous les penseurs, car la solution en devient chaque jour plus urgente. La mitraille et le bourreau ne sauvent pas les sociétés en péril. Il y a une autre réponse à faire aux chartistes d'Angleterre, aux émeutiers de Paris, que des victoires matérielles qui pourraient, à force d'être renouvelées, se terminer par un désastre. Le seul moyen efficace de prévenir les guerres sociales, ce n'est pas seulement d'affranchir les esclaves, c'est de leur apprendre à user de la liberté.

Pour conclusion, nous pensons que l'éducation morale du peuple est à faire ; son éducation intellectuelle aussi , bien qu'on lui apprenne à lire. II faut que l'instruction primaire aboutisse à autre chose qu'à fournir au peuple les moyens de s'instruire, car, en lui rendant possible la connaissance du bien et celle du mal, il pourrait par inadvertance choisir celle du mal. La tâche est déjà commencée , espérons qu'avec le temps elle sera heureusement achevée un jour.

Les faits nombreux contenus dans le second livre donneront une triste mais éclatante confirmation aux généralités que nous venons d'exposer.

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