‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en FranceChapitre 144 sur 224 · DE LA CONDITION PHYSIQUE ET MORALE DES CLASSES PAUVRES · texte numérisé non relu

DE LA CONDITION PHYSIQUE ET MORALE DES CLASSES PAUVRES

Nous avons prouvé, par des documents officiels, l'existence de la misère au sein des grandes sociétés modernes; et, passant en revue les nations civilisées, nous avons reconnu que toutes étaient profondément atteintes de cette lèpre sociale qu'elles essayent de cacher en vain. La force du mal est plus grande aujourd'hui que l'orgueil des nations, et le superbe étalage de leur opulence n'a plus le pouvoir de leur faire oublier les souffrances , les humiliations et les dangers que leur inflige la misère. Déjà elles la traitent en ennemie, déjà elles ont recours, pour se défendre contre elle, à des mesures de salut public dont la nécessité seule peut justifier la rigueur; déjà la législation, la philanthropie et la science, ont épuisé toutes leurs recettes : elles sont vaincues, réduites à merci par la violence du mal! Ce n'est plus l'orgueil seulement qui les empêche d'avouer leur défaite, c'est la crainte; elles sont frappées d'effroi dans la prévision des conséquences que pourrait en traîner l'aveu de leur impuissance , car cet aveu serait comme le cri de sauve qui peut d'une civilisation expirante, et elles combattent toujours avec le courage résigné du désespoir ! L'optimisme social , que tout le monde partageait encore, il y a quelques années, ne peut être prêché aujourd'hui que par les gens de mauvaise foi ou les imbéciles. Dieu nous garde d'insulter à ceux qui croient au progrès, la dernière religion de notre monde! Nous y croyons de toute la force de conviction que l'incrédulité de notre âge nous a laissée ; nous y croirions encore si nous avions le malheur d'assister au dernier jour des 1 18

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sociétés actuelles ! Nous avons la certitude que le genre humain marche à un meilleur avenir, qu'il s'en approche chaque jour davantage, parce que chaque jour le rapproche du moment où il faudra changer de route. A quelle époque la France fut-elle plus près d'accomplir un grand progrès, que le jour où l'ancien régime avait pleinement développé toutes ses injustices et tous ses abus? Souhaitons seulement à notre temps que la Providence lui ouvre une voie plus facile vers le progrès auquel il aspire !

Pour compléter l'inventaire social des nations, il nous reste à pénétrer au sein même des populations qui recèlent la misère , à respirer un moment l'air impur dans lequel elles vivent, ou plutôt dans lequel elles se corrompent et meurent. Dire quelles précautions chaque peuple a été obligé de prendre contre la misère, rechercher le chiffre des malheureux que la charité publique est obligée de nourrir et d'enterrer, cela ne suffit pas ; il faut aussi savoir au vrai ce qu'est la misère, non plus dans le work-house ou à l'hôpital , mais chez elle et à domicile. Il faut la surprendre dans les réduits qu'elle habite, accroupie sur un foyer sans lumière et sans chaleur, dans les greniers ou les caves, entourée de petits enfants tout nus, repoussants de saleté et d'effronterie ! Il faut la voir encore dans les lieux où elle va chercher ses plaisirs, plaisirs plus douloureux, hélas! que les souffrances qu'ils promettent de consoler ! Il faut la voir souillée de fange et de vin, hébétée par l'alcool, et la suivre même jusqu'au grabat de la prostitution, jusqu'à la paille du cachot !

Avant d'entreprendre ce triste pèlerinage dans l'enfer de ce monde, aussi fécond en douleurs que celui du Dante, nous promettons de ne rien exagérer, mais aussi de ne rien taire. Quiconque a l'envie d'y descendre doit s'aguerrir d'avance et se préparer à soutenir, sans que le cœur lui défaille, les plus hideux spectacles; il devra fortifier son âme, afin de rester toujours maître de lui-même, et s'armer d'une sorte de cruauté, pour résister aux émotions trop violentes que la misère , vue de près , ne manquerait pas d'exciter en lui. Celui surtout qui écrit sur ce triste sujet , d'après les impressions qu'il a reçues directement de la vue des choses, est obligé de se surveiller avec la plus grande sévérité , s'il veut que l'on ajoute foi à ses

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