CHAPITRE II
à l'indigence qui se comprend et qui a recours aux fatigues du travail, aux efforts de l'industrie , pour apaiser ses nombreux besoins? Entre ces deux situations, laquelle doit-on juger la meilleure? assurément la plus pénible, mais la plus noble ! La pauvreté qui se sent et qui lutte, est un immense progrès sur la pauvreté paresseuse, qui se résigne parce qu'elle ne se comprend pas. Devant Dieu comme devant la société, mieux valent cent fois les populations militantes que ces populations immobiles qui restent fatalement accroupies dans leur pauvreté héréditaire, et qui se drapent avec orgueil dans les haillons que leur ont légués les siècles! Pour classer économiquement un peuple , il ne suffira donc pas de trouver le rapport de ce qu'on appelle les pauvres, à la population totale; de cette façon, on pourrait, comme l'ont fait certains auteurs, placer les Russes, les Turcs, et encore mieux les barbares , avant la France et l'Angleterre (1). L'important à connaître, c'est le niveau auquel on rapporte toutes les inégalités : il n'y a pas de pauvres là où tout le monde est pauvre.
D'après les considérations que nous venons d'exposer sur la nature toute relative de la misère, il est évident que l'état économique d'un peuple ou d'une classe d'individus pourra changer sensiblement , sans que leurs moyens de subsistance éprouvent de variation ni en quantité ni en qualité. En d'autres termes, il y aura plusieurs moyens de tomber dans la misère. Par exemple, si les facultés économiques restant les mêmes , les besoins réels se multiplient ou se raffinent , la pauvreté , puis la misère, pourront se manifester là où elles ne s'étaient pas fait sentir encore. C'est la conséquence naturelle des principes que nous avons posés. On devient donc misérable de deux manières, et par la diminution des moyens de subsistance, et par l'augmentation ou le raffinement des besoins réels, quand cette aug-
(1) C'est l'erreur qui domine dans l'ouvrage, d'ailleurs très-remarquable, de M. de Villeneuve. Sa critique, juste au fond, contre ce qu'il appelle l'économie politique anglaise, n'est ni assez motivée, ni assez éclairée. Ne voyant que le rapport des pauvres à la population, il eu conclut presque formellement que les pays où il n'y a ni richesse ni travail , comme la Turquie , l'Italie et l'Espagne , sont dans une condition économique préférable à celle de l'Angleterre et de la France,
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