CHAPITRE III
suite de l'état physique des classes pauvres. — exemples et tableaux de misère extrême.
Nous avons étudié l'aspect et l'état des habitations de la misère; il nous resterait maintenant à mettre en scène, sur ce
leux , sans doute, mais on doit en avoir regret lorsqu'on en suit les conséquences. L'ouvrier dont nous parlons avait réellement une supériorité sur tous ceux de sa profession; car, tandis que ses camarades pouvaient à peine tourner trois à quatre douzaines de clefs par heure, il en faisait, lui, cinq à six douzaines, comme nous l'avons dit. Mais cette supériorité était chèrement achetée par les singulières difformités que son corps avait contractées. L'exercice continuel du pouce de la main gauche, la permanence de la tension des muscles adducteurs de celte partie de la main, avaient réduit à rien les muscles extenseurs; la première phalange élait à jamais inclinée vers la seconde sous un angle voisin de l'angle droit. La phalange la plus rapprochée du poignet qui portait sur l'outil avait pris un développement si excentrique, qu'elle n'était pas éloignée de pouvoir être comparée, par sa longueur, à la main entière, très-maigre et très-faible du reste. Le bras, l'épaule gauche et la jambe droite, s'étaient aussi tellement développés aux dépens des autres membres, que cet ouvrier, en marchant, paraissait , à la fois, bossu et boiteux. Que doit-on penser d'un industrialisme, dont le fait final, dont l'idéal, comme production, arrive en ce qui concerne l'homme, à un résultat aussi monstrueux? N'y a-t-il pas quelques vices d'organisation dans cette méthode de travail si parfaite à certains égards ? Nous regrettons de ne pouvoir entrer ici dans les causes de ces déplorables phénomènes, et de ne pouvoir rechercher les remèdes qu'il serait urgent d'appliquer à cette maladie de notre époque. Les serrures que nous venons de décrire reviennent au fabricant à 2 pences et demi (25 centimes). Nous avons dit au commencement qu'elles étaient vendues 4 pences et demie (45 centimes). La plupart de ces serrures sont envoyées en Amérique. »
CHAPITKE III.
théâtre bien digne de lui , le paupérisme des grandes villes, à le montrer en action, tel qu'il apparaît aux rares visiteurs qui le surprennent dans son véritable domicile. Loin de nous la prétention de vouloir égaler par des descriptions la pittoresque vérité de l'extrême misère ; il faudrait une autre plume que la nôtre pour décrire fidèlement la population qui en subit les dures lois , son mobilier, ses vêtements , son entourage. Les écrivains à qui le ciel a donné le talent de dire, et qui souvent ne savent trop que faire de cette faculté, devraient bien entreprendre un voyage pittoresque dans les basses régions de nos sociétés; ils en rapporteraient des tableaux de la plus belle horreur, et, tout en exerçant leur talent, ils rendraient un signalé service aux nations civilisées , en appelant leur attention sur le vaste camp de barbares qui se forme , à leur insu , au milieu d'elles. Mais, puisque les grands écrivains, exclusivement occupés à se répéter les uns les autres, et à dire admirablement des choses inutiles, ont dédaigné de remplir cette besogne, nous essayerons de copier, d'après nature, en citant nos témoins, quelques scènes empruntées au paupérisme des nations riches, et surtout de l'Angleterre, qui est actuellement, selon nous, le musée le plus complet des faits sociaux ; car elle réunit à la fois toutes les grandeurs et toutes les misères.
Quand on passe, à Londres, des quartiers élégants qu'habite la richesse dans les rues étroites et les cours où vit la population pauvre, on est vivement frappé du contraste que présente cette société. On ne croirait plus avoir sous les yeux la même race d'hommes, et l'esprit a peine à comprendre que des extrémités si opposées puissent se rencontrer chez un même peuple. Le flot des misérables pénètre souvent dans les rues respectables de la ville , surtout le soir , et il n'est pas d'étranger qui n'ait été étonné de rencontrer sur son chemin des êtres sales, déguenillés, des femmes qui ressemblent à des paquets de haillons ambulants, des enfants pieds nus, repoussants de malpropreté et d'effronterie. La misère anglaise se dislingue de celle des autres pays, par son aspect fantastique, par le costume grotesque qu'elle se compose avec les lambeaux de vêtements autrefois portés par les classes aisées , et qu'elle va ramasser dans la boutique des chiffonniers!