CHAPITRE III
Il nous serait facile de démontrer que les faits ont été jusqu'ici d'accord avec la théorie ; trop bien d'accord malheureusement, au point que s'il en devait être à jamais ainsi, si le progrès de la civilisation devait amener nécessairement un progrès correspondant de souffrance et de misère, on serait presque en droit de la regarder comme un présent fatal , un présent de malédiction et de colère. Par bonheur, la civilisation et les progrès de l'industrie ne sont pas la cause directe de la misère, elles ne font que mettre en relief, par l'effet du contraste, ce déplorable phénomène. Les causes générales , les causes actives de la misère, ne sont pas , comme nous le verrons plus loin , hors delà portée de l'intelligence et de la volonté de l'homme. Elles font partie du vaste domaine soumis à son activité; il a pouvoir de les comprendre, de les modifier, de les réduire, avec l'aide du temps. S'il était vrai que la civilisation produisît la misère , on devrait espérer que , semblable à la lance d'Achille , il lui sera donné de guérir un jour les blessures qu'elle a faites !
Mais dans la situation économique actuelle, il est malheureusement trop vrai que la misère a suivi exactement les progrès qu'ont faits les différents peuples en civilisation et en richesse. Si l'on consulte la statistique , on voit que les nations occupent à peu près le même rang dans l'échelle de la misère que dans celle de la richesse. Et cela ne veut pas dire seulement qu'il existe plus de pauvres dans les pays oppulents que dans les contrées où la richesse publique est peu développée ; ce fait n'aurait rien d'étonnant, puisque la population des premiers est souvent décuple (1) de celle des seconds ; cela veut dire que
de cause à des faits souvent innocents et qui n'ont d'autre tort que d'accompagner le fléau et de contraster avec lui. Il n'est pas besoin de citer les auteurs. Nous verrons, dans la seconde partie, quelle est l'influence réelle de ces différents faits.
(1) Le département du Nord contient 151 habitants par kilomètre carré; celui de la Corse n'en contient pas 20 sur la même surface. {Table des populations spécifiques des départements français, par M. le baron de Prony.) En supposant qu'il y ait un pauvre sur six habitants . soit 28 misérables dans le département du Nord ; resteraient encore 141 individus sur un sol qui en Corse a peine à en nourrir 20.