CHAPITRE IV
de sa mère que les animaux n'en témoignent à leurs petits, pour lesquels on les voit quelquefois périr.
» La mère, heureusement délivrée, reprend aussitôt ses occupations habituelles , et laisse son enfant à la charge de quelque vieille mercenaire, ou d'un enfant à peine plus âgé que celui qu'elle vient de mettre au monde. Sous l'influence de cet abandon, ou de ces soins inintelligents, il se manifeste, à Manchester, une grande mortalité parmi les enfants jusqu'à l'âge de deux ans. Trois fois heureux pourtant ceux qu'emporte une mort prématurée, qui leur épargne une vie coupable et peutêtre la fin des criminels !
» Quel est le sort de ces robustes enfants qui ont survécu à ces premières épreuves? Doivent-ils attendre une tendresse et une sollicitude qui leur ont été refusées pendant leur enfance? Encore moins doivent-ils espérer que l'on s'occupe de leur éducation morale ou de leur instruction !
» Quiconque a visité les habitations des pauvres à Manchester, quiconque a passé, surtout le dimanche, à travers les quartiers qu'ils occupent , a dû être surpris de voir un si grand nombre d'enfants pieds nus, en guenilles, mal peignés, sales comme de petits hérissons , qui , de deux à six ans et au-dessus, fourmillent dans les rues, les uns rampant dans la boue et les ordures, les autres, ramassés en groupes, engagés à quelque amusement de fainéantise. La gaieté, la vivacité de la jeunesse, qui se montrent encore dans des circonstances si défavorables , sont un triomphe pour la nature humaine , qui peut endurer une situation pareille; et le spectateur serait presque disposé a sympathiser avec la gaieté de ces pauvres enfants , s'il ne songeait pas avec tristesse, « qu'autour de leurs pas veillent les redoutables puissances de la destinée (1). »
» Ainsi se passent les jours de l'enfance, sans instruction religieuse et d'aucune espèce , et loin d'être placés sous aucune surveillance, de recevoir quelque enseignement moral, ils sont abandonnés, comme de petits ânes sauvages, à la jouissance d'une liberté en opposition directe avec la condition qui les
« Ail around their footsteps wait n The minister of human fate » In direful train, »
MVRE II*
attend dans la vie, et qui doit leur devenir fatale (1). »
La vagabondage est la conséquence naturelle d'une enfance ainsi délaissée; dès l'âge de six à huit ans , les enfants pauvres sont envoyés par leurs parents à travers la ville, avec injonction de ne rentrer à la maison qu'avec une certaine somme d'argent, ou une certaine quantité de provisions (2). Ils mendient, vendent des allumettes , du ruban , du sable , et beaucoup ajoutent de bonne heure le larcin à leur vagabonde industrie.
De 12 à 14 ans , ceux qui ont plus de penchant au mal , ceux que des parents criminels sollicitent à le commettre par leurs paroles et leurs exemples , entrent pour jamais dans la carrière du vol et de la prostitution.
En quatre mois, du 17 octobre 1839 au 17 février 1840, 1,251 délinquants des deux sexes, âgés de moins de 20 ans, ont été arrêtés par la police de Manchester, et conduits devant les magistrats pour diverses affaires; sur ce nombre, il y avait i;90 filles, environ un tiers. 116 de ces jeunes criminels furent renvoyés devant les assises pour être jugés par le jury; 65 de ces derniers ne savaient ni lire ni écrire, 41 lisaient et écrivaient imparfaitement, 10 incertains ne sont classés ni dans Vùiït ni dans l'autre catégorie (3).
En 1851, 3,032 individus furent emprisonnés pour offenses de toute sorte, à Manchester; ce nombre de criminels est pris sur une population de 240,000 individus, car le bourg de Salford y est compris, ce qui donne 1 prévenu sur 78 habitants !
Depuis 1816, on déplore tous les ans dans le parlement britannique l'ignorance dans laquelle les classes inférieures sont plongées, et l'absence de moyens d'instruction pour les enfants pauvres. Le comité de l'éducation des classes pauvres, présidé par M. Slaney, en 1838, disait dans son rapport que dans la vaste métropole de l'Angleterre les moyens d'instruction à la portée des classes pauvres étaient de la plus déplorable insuffisance, et que les résultats de ses enquêtes sur les villes les plus
(1) Juvénile delinquency in Manchester, by W. Beaver Neale, 1840, p. 10, 11, 12. L'auteur nous apprend que 5,650 enfants abandonnés sont annuellement ramassés dans les rues par la police de Manchester.
(2) Ibid., p. 15.
(5) Ibid., p. 26-27,