‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en FranceChapitre 217 sur 224 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

dénûment , conservent encore quelque soin de leur habitation et de leurs vêtements ; ceux-là ont encore à descendre, ils n'ont pas perdu tout espoir; ils n'appartiennent pas corps et âme à l'affreuse misère dont l'Irlandais donne un si parfait exemple. Les vrais misérables, qu'ils soient Irlandais ou même Anglais, se ressemblent tous : chez eux on n'aperçoit plus la moindre trace de propreté ; le fumier envahit la maison , dont le plancher est recouvert de cendres et de charbons épars , de débris de vêtements et d'ordures; on ne lave plus rien; les enfants rampent dans la fange comme de petits pourceaux; on n'a plus d'autre ambition que celle de vivre.

L'homme qui ne voit qu'en passant cette misère immonde ne peut pas comprendre que des êtres humains acceptent volontairement une pareille dégradation, et qu'ils ne se donnent pas la moindre peine pour éloigner d'eux la puanteur et l'ordure. Il semble;que partout où il est facile de se procurer de l'eau pure , les yeux ne devraient pas être affligés du spectacle dégoûtant qu'étale l'extrême misère , et l'on est tenté malgré soi de ne plus voir en elle que le juste châtiment de la paresse et du vice. Si la misère n'était pas pour quelque chose , pour beaucoup, comme nous le verrons plus loin , dans la dégradation en apparence volontaire des classes pauvres , elles ne mériteraient pas qu'on s'occupât de les relever de leur abaissement , et Ton serait en droit de répéter avec l'orgueil britannique : « Que voulez-vous ? ce sont des Irlandais ! » Est-il possible de croire que l'état d'avilissement physique et moral où nous avons vu en Angleterre les Irlandais et les plus misérables d'entre les pauvres d'Angleterre et d'Ecosse , soit le résultat du choix volontaire, l'œuvre de complaisance de toute une classe d'hommes, de toute une race?

L'histoire est là heureusement pour démentir cette cruelle explica tion : llrlande n'a pas toujours été le pays de la famine, de la malpropreté et de l'indifférente résignation à la plus affreuse misère. Avant qu'elle fût à l'Angleterre , l'Irlande était glorieuse entre toutes les nations, célèbre par la noblesse et la vivacité d'esprit de son peuple , par son aptitude à la poésie, aux lettres et aux sciences. Rien de cela n'est plus aujourd'hui : l'Irlande est muette , sa harpe historique est brisée , il n'y reste plus même une corde pour pleurer ses malheurs !

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