CHAPITRE IV
« Tant d'années de misères , dit un écrivain dont la pitié n'a pas été détruite par l'excès du mal, ont complètement éteint cette vivacité d'esprit, cette joyeuse espérance, qui distinguaient le pauvre peuple de cette cité (Dublin) dans de meilleurs jours. A la joie , à l'espérance, a succédé chez les pauvres l'indifférence pour leur situation , à l'approche de la détresse et même de la mort , indifférence qui étonne , et que l'observateur superficiel ne peut s'expliquer, d'autant plus déplorable, hélas ! qu'elle conduit un grand nombre d'entre eux à négliger entièrement les moyens de se préserver des maux sous lesquels ils succombent (1). »
Sans justifier la malpropreté des Irlandais, un autre écrivain essaye d'atténuer le sentiment de dégoût qu'elle inspire; cet homme, comme le précédent , ne maudit pas l'Irlande, il essaye de l'expliquer : « Doit-on attendre, dit-il , que ces misérables , pour lesquels le pain est un objet de luxe, soient plus propres dans leur vie domestique qu'ils ne le sont? Eux , qui ont à peine un haillon pour se vêtir, et qui , faute de couvertures , sont obligés de coucher avec les habits qu'ils portent dans le jour, peuvent-ils changer leurs vêtements et leur lit? Avant d'être autorisé à parler comme on le fait des pauvres d'Irlande , il faut éloigner les causes de leur pauvreté , et leur accorder ensuite un demi-siècle pour leur donner le temps de détruire les mauvaises habitudes enracinées depuis des siècles (2). »
L'intempérance accompagne partout l'extrême misère, et elle en suit régulièrement la progression. On sait , sans l'avoir expliqué encore , qu'il y a des races qui ont plus de penchant que d'autres pour les liqueurs enivrantes , et cela tient plutôt peutêtre à leur état social , ou du moins autant , qu'à leur climat ou à leur nature; ce qui autoriserait à penser ainsi , c'est que l'on voit le goût de l'intempérance diminuer avec les progrès de la civilisation et de l'aisance chez les classes qui y prennent part , tandis qu'il se perpétue et se développe chez les classes inférieures, qui sont exclues de ces progrès; les misérables
(1) Transactions of collège of physicans, in Ireland, p. 410. Stoker médical report of the fever Hospital.
(2) Harty's sketrh of contagions f'ever, etc., p. 219.
U\i\E II»
semblent dans tous les pays appartenir à la même race, et l'ivrognerie est pour eux un besoin , une passion invincible.
La gin'sshop et le cabaret tiennent lieu aux misérables de temple et de théâtre : c'est dans les quartiers les plus pauvres que la boutique où Ton vend l'ivresse se multiplie et devient florissante. Et il est tellement vrai que ces funestes maisons sont comme le temple des classes pauvres, que, dans quelques grandes villes , en Angleterre par exemple , le marchand de liqueurs décore sa boutique avec luxe , et lui donne l'apparence d'un palais. — Gin' s palace , le palais du genièvre! Ce palais s'élève dans les grandes rues sur lesquelles débouchent les ruelles et cours où fourmillent les misérables. Un flot d'êtres en guenilles se dirige constamment vers la porte désirée où brillent sur de larges plaques de cuivre les mots provocateurs grm, beer, spirits. Quand on a franchi le seuil, on aperçoit d'un côté une immense rangée de tonneaux énormes peints de différentes couleurs, et qui font le plus singulier effet. Nous avons vu dans une maison de ce genre (1) des tonneaux qui portaient sur le ventre l'effigie badigeonnée des hommes d'État de l'Angleterre, lord Brougham en perruque, les ministres whigs, et au milieu , les bustes réchampis d'or de la reine Victoria et du prince Albert. Le long des tonneaux, règne, dans toute l'étendue de la pièce , qui a quelquefois jusqu'à cent pieds de longueur, une barrière en bois verni, ordinairement en chêne, à hauteur d'appui ; c'est le comptoir, bar. Là, devant cette barre, se présentent les consommateurs ; une foule de garçons sont occupés à tourner des robinets fixés de distance en distance à la barre, et qui versent à chacun la liqueur désirée. Rien de plus curieux à observer que les consommateurs. Il y a généralement autant de femmes que d'hommes, souvent même celleslà sont en majorité. On ne peut pas entreprendre de décrire leur costume. La populace de la place Maubert est vêtue avec luxe , comparée au grand nombre des habitués des gin's shops! On s'approche de la barre, l'argent à la main, avec une sorte de recueillement stupide, et l'on demande à voix basse la boisson que l'on désire; aussitôt que l'argent est posé dans la main du garçon, le robinet tourne et le verre de liqueur est
{î) A Manehesteir (OUlham-Roadi,