‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en FranceChapitre 22 sur 224 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

de la famine : le peuple, on le craint, ne se résignerait peutêtre pas à la privation de cette jouissance.

Rien ne serait plus facile au contraire que de reconnaître la pauvreté en général ; il suffit «pour cela de dresser la liste des besoins nécessaires dans un certain état de civilisation , et de comparer à ce tableau la condition des individus et des peuples. Les nations les plus avancées sont encore extrêmement pauvres, si Ton compare leurs revenus à leur population. En France , le revenu approximatif, la somme de la richesse annuellement produite, donne en répartition 198 francs 50 centimes (1) par individu , ce qui fait 990 francs 15 centimes environ par famille, en évaluant chaque famille à quatre personnes et 1/2. Dans notre état économique actuel , cette somme ne représente pas la valeur des besoins qu'éprouve l'habitant des villes. L'égalité absolue de ce revenu public ne serait donc que la pauvreté universelle ; mais il s'en faut bien que la majorité des habitants de la France atteigne ce revenu. Le baron de Morogues porte à 7,500,000 citoyens le nombre de ceux qui n'ont que 91 francs à dépenser annuellement. La classe immédiatement supérieure, qu'il évalue à un nombre égal d'individus, n'atteint encore que le chiffre de 120 fr. de dépense annuelle par tête ; les 7,500,000 citoyens du troisième degré de richesse n'obtiennent pas encore la moyenne du revenu. C'est donc le tiers de la population qui se partage l'aisance , le bien-être et la richesse (2). Les faits doivent se passer à peu près ainsi , car les trois catégories dont le revenu est au-dessous de la moyenne , représentent assez exactement le nombre d'individus en France qui n'ont d'autres moyens de subsister que leur travail (5).

Est-ce par les plaintes, par l'exigence des populations, que se

(1) Baron de Morogues, — De la Misère des Ouvriers, 1832. Nous ne croyons pas nécessaire de discuter ces chiffres, car il est

impossible de les obtenir avec exactitude. Nous ne les considérons que comme des formules, vraies en général , ou du moins qui expriment à peu près le fait que nous connaissons.

(2) En Angleterre on évalue le revenu moyen à 800 francs par individu. La misère y est quadruple.

(3) En 1834, le nombre total des cotes de la propriété foncière était de 10,896,682. — Voyez Statistique de la France.

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manifeste ordinairement la misère? Jusqu'à ce moment, dans Fétat ordinaire des choses de ce monde, l'homme le plus dénué , l'homme réduit a la plus extrême détresse , a vu dans sa misère quelque chose de fatal, dont il ne pouvait attribuer la faute à personne ; il comprenait instinctivement que le triste sort qui lui était échu avait pour cause des faits éloignés ou inconnus qu'il ne pouvait pas imputer à la volonté de quelques hommes ; son ignorance lui expliquait le malheur par le hasard ; fût-il impie, il n'éprouvait que celle rage sans objet que le joueur malheureux passe souvent sur lui-même. De là est venue la facile résignation qui a été jusqu'à présent la compagne de la misère. Une preuve bien convaincante qu'il en était ainsi, c'est que, du moment où les pauvres croyaient pouvoir imputer leurs privations à une classe d'individus ou au gouvernement, cette résignation les abandonnait tout à coup, et les mêmes hommes que l'on avait vus supporter sans mot dire les privations les plus extrêmes, menaçaient et s'insurgeaient à la plus futile occasion. Hier ils n'avaient ni pain , ni feu, ni vêtements, et ils souffraient en silence; aujourd'hui on les verra affronter et donner la mort pour des craintes chimériques de disette. Quand les populations s'agitent pour les subsistances , c'est qu'à tort ou à raison, elles ont ou elles croient avoir quelqu'un à qui imputer leurs souffrances. Autrement , dans les temps ordinaires, elles supportent patiemment l'action des causes qui engendrent et développent la misère ; leur silence et leur résignation sont tels, que l'économiste ou l'homme d'État ne s'aperçoivent pas des progrès du mal. Tant qu'il n'y a pas de perturbation subite dans le salaire, la misère travaille en silence et creuse, sans qu'on s'en aperçoive , un effrayant abîme sous l'édifice social. Le silence est l'expression des grandes douleurs, des douleurs dont on ignore la cause et le remède. Ce n'est que dans les temps de crise , lorsque les entrepreneurs sont forcés tout à coup de diminuer ou de suspendre le travail , lorsque, du jour au lendemain , ils offrent pour la même besogne un salaire inférieur à celui qui déjà était insuffisant, c'est alors seulement que la misère se manifeste par des agitations et des émeutes. Nous supposons , bien entendu , que la politique reste étrangère à ces phénomènes purement économiques.

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