‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en FranceChapitre 23 sur 224 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Mais voici que celte résignation passive qui accompagnait jusqu'à ce jour l'extrême misère , menace de faire place au mécontentement , à l'impatience et même à la colère. A mesure qu'elle atteint les portions éclairées de la classe laborieuse, la misère devient plus inquiète et moins résignée : déjà elle raisonne et poursuit ses causes d'une investigation passionnée. Les classes pauvres ont déjà leurs théoriciens qui prétendent avoir trouvé dans les institutions politiques , la cause des souffrances du peuple : que les gouvernements y prennent garde ! si les véritables causes de la misère tardent longtemps encore à être exposées et reconnues, les pauvres les rendront responsables de leur détresse , comme les populations , dans les temps de disette, rendent les marchands de grain responsables de la cherté des subsistances! Voyez les chartisles d'Angleterre : demandez-leur pourquoi le peuple est exténué de travail et affamé, ils vous répondront que c'est la faute du gouvernement, delà société, et qu'il faut renverser le gouvernement et la société. Que les chefs des nations veillent attentivement à ce que l'opinion des chartistes ne devienne jamais l'opinion populaire !

Si donc , dans les temps ordinaires , la misère se dissimule et se tait , à quels signes pourrons-nous donc reconnaître qu'une société la recèle dans ses entrailles? Les symptômes du mal ne sont rien moins que certains, et il arrive plus d'une fois que l'on est tenté de confondre les signes de la richesse avec ceux de la misère, et réciproquement. Tel fait dont on s'applaudit d'abord comme d'un bienfaisant progrès , se trouve, après une expérience prolongée, devenir une cause évidente de misère. On vante pendant un demi-siècle un principe économique, comme un principe de richesse sociale , et voilà qu'après avoir admiré pendant un temps plus ou moins long ses excellents effets, on est forcé de revenir sur les éloges qu'on lui avait donnés, de réduire son action, de modérer son développement, et même de combattre quelquefois contre lui avec autant d'ardeur qu'on avait combattu pour lui. L'économie politique est une science de faits ; il n'est pas donné au génie de la créer à priori ; l'expérience seule , et probablement une longue expérience , aidée de l'observation, peut lui donner le caractère de certitude qui fait la science. Le temps est un rude et impitoyable cri- 1 8

tique , il dément sans respect, par des faits nouveaux, les principes les plus inébranlables, les autorités les plus vénérées. La liberté absolue du commerce , la concurrence illimitée, furent longtemps des axiomes pour les économistes ; leur science n'avait pas assez de colère contre les hérétiques qui rejetaient leur symbole , assez de dédain contre les aveugles qui restaient insensibles à l'éclat de la vérité. Pouvait-on douter que la concurrence illimitée, qui active la consommation en faisant baisser progressivement le prix des choses , ne fût absolument un bien ? Pouvait-on ne pas réclamer la liberté absolue du commerce, lorsqu'on était témoin des beaux résultats que produisaient rabaissement des tarifs exagérés, la levée de prohibitions absurdes? Et pourtant , si la concurrence illimitée des producteurs et des vendeurs est poussée au point que, ne pouvant plus obtenir d'économie sur les agents et i les méthodes de production , elle soit forcée d'en obtenir sur la réduction des salaires , si elle n'est plus qu'une guerre acharnée entre les individus d'une même nation, entre les nations elles-mêmes, guerre sans trêve dont les populations ouvrières doivent payer les frais , alors la concurrence illimitée ne devient-elle pas un mal et un danger ? Et pourtant, si la liberté absolue du commerce fait payer le bon marché des produits importés ou fabriqués dans le pays aux dépens des producteurs , en les forçant de se contenter d'un salaire de plus en plus réduit pour un travail qui augmente sans cesse en perfection et en durée, alors la liberté absolue du trafic ne devient-elle pas aussi un mal et un danger ? Les économistes voient ordinairement dans l'augmentation du chiffre des exportations et dans l'accroissement de revenu qui en est la suite , un signe certain de la prospérité publique ; eh bien ! au moment même où le gouvernement anglais se félicitait d'un accroissement de revenu sans exemple, il révélait au parlement , dans une communication solennelle, les progrès effrayants de la misère (1) ! Preuve d'une bien triste

(1) Voyez le discours de la couronne, à l'ouverture de la session de 1830 (4 février).

« Sa Majesté vous fait savoir, disait au nom du roi le chancelier aux » communes, que, pendant l'année dernière, l'exportation des pro-

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