‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en FranceChapitre 221 sur 224 · CHAPITRE IY · texte numérisé non relu

CHAPITRE IY

misérables qui absorbent les boissons qui donnent l'ivresse. La pauvre Irlande ! le peuple meurt de faim, boit plus d'eau-de-vie que l'opulente Angleterre.

En Ecosse , ceux qui sont trop pauvres pour se procurer des liqueurs spiritueuses s'enivrent à meilleur marché avec du laudanum (1).

Ni l'âge ni le sexe ne sont exempts de l'habitude de s'enivrer : « Les jeunes filles pauvres de Glascow, dit M. Symons, passent a travers la rapide carrière de la prostitution , de l'ivrognerie et de la misère, à une mort prématurée ! »

Selon le même auteur, dans son rapport officiel, on compte à Glascow une maison sur dix où l'on débite des liqueurs! à Manchester, le docteur Kay évalue à 450 le nombre des tavernes patentées , et à 322 celui des g in' s shops ! Dans les seuls districts habités par les pauvres , il y a 654 maisons tavernes , ou gin' s shops , où l'on vend publiquement des liqueurs (2).

En France, l'ivrognerie est le fléau des ouvriers de l'industrie, mais il n'y a qu'une seule ville , celle de Lille, qui puisse être comparée à ce que nous venons de voir en Angleterre. Le vice y est le même, aussi profond , aussi étendu, et il a la même forme : c'est l'eau-de-vie, celle de grain, absolument comme de l'autre côté de la Manche , qui est la boisson des misérables , et c'est pour s'en procurer en quantité qui suffise à produire l'ivresse, qu'ils dépensent la meilleure part de leurs plus faibles gains. Beaucoup d'observateurs superficiels ont pensé que les ouvriers ne donnaient que le superflu à l'ivrognerie , et que, ce vice détruit, la condition économique des pauvres serait ce qu'elle doit être ; c'est là une grave erreur. Nous ferons voir bientôt que ceux qui veulent supprimer l'ivrognerie, afin de supprimer la misère, font un cercle vicieux, et entreprennent une tâche absolument impraticable; le seul moyen d'arracher les classes inférieures à ce vice abrutissant, c'est de combattre énergiquement les causes qui entretiennent et font la misère !

La consommation de l'eau-de-vie est, dans nos idées, le

(1) Handloom Weavers Jnquiry. Part, i, report of Symons, $.5%.

(2) The moral and physical condition of the working classes in Manchester, by James Philips K.ay, p. 57-58,

uviu: n.

moyen de connaître approximativement la moralité d'une population. L'ivresse de la misère, celle qui abrutit, ne s'obtient pas avec le vin , mais avec de l'eau-de-vie , et il est digne de remarquer qu'à Paris la consommation de l'eau-de-vie augmente dans une proportion beaucoup plus grande que celle du vin. En 1856, la consommation du vin est de 922,363 hectolitres, celle de l'eau-de-vie de 36,441 hectolitres. En 1858, la consommation du vin s'est élevée faiblement à 950,912, tandis que caUe de l'eau-de-vie a sensiblement augmenté, puisqu'elle a èlè de 42,785 hectolitres. En 1836,1a consommation du vin était à celle de l'eau-de-vie comme 25,31 est à 1 ; en 1838, elle n'était plus que dans le rapport de 22,24 à 1, Ce résultat, est grave , et si la progression continuait , l'eau-de-vie aurait bientôt remplacé le vin dans le régime des classes inférieures.

il l'a déjà remplacé pour quelques-unes de ces classes ; pour les chiffonniers de Paris le vin n'est plus qu'une délicatesse qu'ils dédaignent , et l'eau-de-vie est devenue leur boisson habituelle. Un écrivain récent évalue à 17,000 le nombre d'individus qui , à Paris , poussent l'habitude de l'ivrognerie jusqu'à l'abrutissement (1).

Pour compléter ce tableau moral des classes inférieures, qui, malgré son étendue, n'est encore qu'une esquisse imparfaite, il conviendrait aussi de rechercher leurs vertus. La nature humaine est d'une si merveilleuse richesse, qu'elle sait se montrer admirable jusqu'au milieu des horreurs dont la souillent la mi sère et le vice. Les classes pauvres les plus dégradées ont à nous donner des exemples de vertu bien dignes d'être suivis : elles appartiennent toujours à la nature humaine , et de plus près que nous peut-être , par le cœur. La vertu qui survit en elles à toutes les autres, celle qui les a réhabilitées à nos yeux, malgré leur malpropreté et leurs vices , c'est la charité. Les pauvres se prêtent entre eux plus de secours que ne peut leur en

(1) Des classes dangereuses de la population des grandes ville* . par Frégier , page 54. — Nous n'empruntons qu'avec beaucoup de réserve des chiffres et des faits à ce livre, qui ne mérite pas le titre qu'il a pris, puisque, promettant d'étudier les classes dangereuses dans les grandes villes, il ne s'occupe que de Paris, sur lequel il nt nous apprend encore rien de nouveau, rien d'authentique.

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