VI AVERTISSEMENT
informer la question; elle m'a permis, ce que la petitesse de mes ressources m'aurait rendu bien onéreux, d'aller étudier la misère sur les lieux, en Angleterre , et de me procurer tous les documents que je croyais utiles. Je dois donc à l'Académie des Sciences morales et politiques et au rapporteur du concours, M. Villermé, la plus grande reconnaissance. Le prix que j'ai obtenu m'a fourni un précieux instrument de travail; c'est au public de décider si j'en ai fait bon emploi !
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L'économie politique a été généralement définie : la science de la richesse. Bien avant que cette nouvelle science eût été constituée par Adam Smith, les hommes d'État et les publicisles considéraient la richesse d'une manière abstraite, du point de vue financier ou mercantile, sans se préoccuper le moins du monde de la condition des individus et des classes qui concouraient à la produire. L'unique objet du financier était de faire arriver dans les coffres de l'État et dans les siens les plus gros revenus possibles ; pour lui la richesse c'était l'impôt , et il mesurait la prospérité des nations sur le chiffre des taxes : l'art d'asseoir, de lever, d'administrer les impôts, surtout d'inventer des taxes nouvelles , était alors toute la science. Le commerce , comme la finance , considéra aussi la richesse de son point de vue exclusif. Il en borna la notion à ce qui la représentait à ses yeux, aux matières d'or et d'argent, instruments de tous les échanges et mesure de toutes les valeurs , et il déclara que les nations s'enrichissaient et s'appauvrissaient suivant que la balance du commerce était en leur faveur ou contre elles, c'està-dire , suivant que la somme d'or et d'argent qui entrait chez elles était au-dessus ou au-dessous de celle qui en sortait. La science appelée plus tard économie politique , fut longtemps
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enfermée dans ces deux spécialités, qui n'en sont qu'une partie : le commerce et la finance.
Le dix-huitième siècle , cette grande époque d'agitation intellectuelle , s'empara avidement de ces notions isolées et incomplètes. Tourmenté comme il était de la passion de tout expliquer et de tout connaître, il s'empressa de généraliser à la hâte les idées admises jusque-là , et de tirer, des faits spéciaux que l'on avait étudiés, une théorie complète de la richesse, une science. En ce temps-là, dans la dernière moitié du dix-huitième siècle, la science allait vite; elle était pressée de sortir de l'école pour entrer dans la vie pratique, où elle sentait qu'on aurait besoin d'elle. En France, la société était arrivée, sans le savoir, aux dernières limites du monde connu , à la fin des anciens temps ; et toutes les âmes étaient agitées de ce pressentiment prophétique qui faisait frémir l'âme de Virgile à l'approche du renouvellement du monde ; chacun se tenait prêt ; l'économie politique , à peine née, se préparait , d'accord avec la philosophie , à régénérer et à gouverner les nations.
Et alors la nouvelle science méritait dans toute son étendue le titre d'économie politique, car elle ne s'occupait de théories que pour les appliquer immédiatement à l'administration et au gouvernement de l'État. Inspirée par la généreuse passion de réformer le inonde, elle a produit mieux qu'un système sur la richesse, elle a donné à la France le ministre Turgot, qui fut sa plus belle œuvre. Quel malheur que le réformateur pacifique fût venu trop tard , et que l'impatience irritée de la nation n'ait pu s'accommoder des lenteurs de la science qni construit et répare ! L'œuvre des économistes fut brusquement interrompue par la révolution : la science était provisoirement remplacée comme instrument de réforme, par le marteau qui démolit et la hache qui tue.
C'est à la révolution qu'il faut attribuer la courte destinée de l'école des économistes français, qui méritait de vivre davantage. Si on compare ses travaux au temps qu'elle a eu pour les accomplir, on sera étonné de son ardeur, de sa fécondité.
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11 lui a suffi de quelques années , de 1758 , époque de la publication du livre de François Quesnay (1) jusqu'à 1789, pour créer et populariser tout un système de nouvelles idées, qui auraient épargné à notre pays les sanglantes fatigues d'une révolution, si la Providence n'en avait pas décidé autrement.
Le principe fondamental des économistes a été abandonné depuis par la science qu'ils avaient créée. Mais , si l'économie politique a rectifié la théorie de la richesse , elle n'a jamais égalé , il faut le dire , la générosité ni la grandeur des intentions qui dirigeaient l'école de Quesnay, et après lui de Turgot et de Dupont de Nemours. Semblable à ces plantes que l'on ne peut rendre fécondes qu'en les mutilant, elle a grandi à ses propres dépens, en sacrifiant une partie d'elle-même; elle a limité de plus en plus son objet au point de n'être plus que la théorie abstraite de la production et des valeurs, abdiquant ainsi, malgré le titre qu'elle avait conservé , toute prétention politique , toute idée de réforme sociale. On eût dit que, découragée à jamais par les essais de Turgot ou bien effrayée de la grandeur de sa tâche, elle aspirait à se renfermer dans les étroites limites du système fiscal et mercantile des premiers temps.
Adam Smith , le Bacon de l'économie politique, a fixé la science sur le terrain exclusif de la théorie des valeurs. Et il ne serait pas juste d'en faire un reproche à sa gloire, car, bien qu'il se soit proposé avant tout l'étude de la richesse, il est encore le moins exclusif de tous les économistes de son école. Adam Smith ne se borne pas à l'étude de la richesse , à l'examen des phénomènes matériels de la production : on le voit souvent préoccupé des hautes questions de la philosophie sociale , de l'éducation publique, par exemple; et on reconnaît en plus d'un endroit de son livre la généreuse tendance à laquelle obéissaient les économistes de l'école française. Cette .tendance disparaît peu à peu chez ses disciples, surtout en An-
(1) Tableau. Economique et Maximes générales du gouvernement économique, par François Quesnay ; Versailles, 1758.
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gleterre. Ils matérialisent la doctrine à mesure qu'ils la développent ou la commentent. Ils en font une science aussi abstraite que celle des nombres, sans plus de rapport que la géométrie avec la politique et la morale. L'expression la plus complète, la plus exagérée de cette économie politique, que nous appellerions volontiers absolue, se trouve dans les ouvrages de M. Ricardo, l'ingénieux métaphysicien du fermage. (Rent of Land.) Ici toute tendance sociale a disparu. Les nations ne sont plus que des ateliers de production; — - l'homme une machine à consommer et à produire , et la vie humaine un capital. — Tout se pèse ou se calcule, et les lois économiques régissent fatalement le monde (1).
L'économie politique prend alors à tâche de se séparer complètement de la politique et de la morale; elle aspire à former une science tout à fait positive comme les mathématiques, et, à ce titre, elle réclame pour ses principes le privilège de la certitude absolue. J. B. Say, l'un de ses plus fervents et plus illustres apôtres , trouvait à la science ainsi limitée l'avantage d'être complètement inoffensive pour toute espèce de gouvernement. Les paroles suivantes du savant professeur d'économie politique expriment notre pensée beaucoup mieux que nous ne saurions faire. « Quand l'économie politique , dit M. Say, pro- » fessait la prétention de gouverner l'État, on conçoit qu'elle
(1) Pour M. Ricardo les hommes ne sont rien, les produits sont tout.
« Il serait tout à fait indifférent, dit-il (ch. XXVI de la traduction française), pour une personne qui, sur un capital de 20,000 fi\, ferait 2,000 fr. par an de profit, que son capital employât cent hommes ou mille,.. L'intérêt réel d'une nation n'est-il pas le même? pourvu que son revenu net et réel , et que ses fermages et profits soient les mêmes, qu'importe qu'elle se compose de dix ou de douze millions d'individus. »
« En vérité, dit M. de Sismondi ( t. n, p. 351 ), il ne reste plus qu'à désirer que le roi , demeuré tout seul dans l'île, en tournant constamment une manivelle, fasse accomplir par des automates, tout l'ouvrage de l'Angleterre.
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» pouvait porter ombrage à l'autorité; mais ce danger n'est plus » à craindre maintenant qu'elle 7ie consiste plus qu'à décrire » la manière dont les choses se passent dans la société (1). »
Tout en regrettant qu'une science qui avait tant promis, et dont on espère beaucoup encore, ait dégénéré en une étude de curiosité, nous dirions presque un amusement d'esprit, si nous prenions M. Say au mot, nous sommes bien éloigné de vouloir déprécier l'économie politique ou méconnaître les services qu'elle a rendus. L'esprit de l'homme ne s'agite jamais en vain; au moment où nous croyons le voir tourner péniblement sur lui-même, se fatiguer sans avancer, il produit, par ce mouvement inutile en apparence , la force d'impulsion nécessaire pour s'élancer tout à coup à des vérités nouvelles. Le seizième siècle est sorti tout armé de ses inventions miraculeuses du mouvement de la scholastique , et nul doute que l'agitation qu'il s'était donnée précédemment n'ait été une des causes principales de sa vitesse, de son énergie productive. Nous souhaitons à l'économie politique d'être aussi féconde pour l'avenir que l'ont été les éludes aujourd'hui si dédaignées des écoles du moyen âge. Mais bien que nous contestions l'utilité pratique de plusieurs des résultats qu'elle nous vante, nous avons la certitude qu'elle n'aura pas perdu son temps. Quand elle n'aurait fait que poser des questions et inquiéter l'esprit, en lui inspirant le désir de vérités nouvelles, elle n'en serait pas moins digne à jamais de respect et de reconnaissance.
Ce que nous tenons à démontrer ici , c'est que l'économie politique, telle qu'elle est constituée en ce moment, ne s'est occupée que de la partie métaphysique de la science; elle a fait l'ontologie de la richesse, elle en a négligé la morale. Loin donc de nous étonner du désaccord qui se manifeste entre ses principes , quand on veut les appliquer dans toute leur rigueur, avec le sentiment moral et surtout avec le sentiment religieux,
(1) Cours complet d'économie politique , par J. B. Say, 2e éd. 1840, 1er vol. p. 56.
nous comprenons clairement qu'il en devait être ainsi, et nous espérons le démontrer. Mettre cette proposition en évidence est le but de celte introduction.
Il n'y a pas un siècle encore que les nations les plus avancées, comme l'Angleterre, les États-Unis et la France, ont entrepris la conquête de la richesse, et chaque journée de la guerre industrielle a été signalée par une victoire. Déjà l'Angleterre et les États-Unis semblent écrasés sous le poids des dépouilles, et, s'ils continuent à travailler avec la même ardeur, il ne leur restera bientôt plus rien à désirer, rien à taire : toutes les montagnes seront aplanies, toutes les vallées comblées, toute matière domptée et rendue productive; et l'homme, rassasié de jouissances , fatigué d'exercer l'empire, maître , par la vapeur, des dislances et du temps, n'aura plus qu'à se reposer de son triomphe dans un ennui majestueux. Ce qui est fait déjà prouve que les dernières limites de l'opulence et de la production ne tarderont pas à être atteintes. On ne peut contempler sans admiration le spectacle de la richesse et de la puissance que ces grandes sociétés doivent au travail. Que Ton désapprouve les moyens de production qu'elles emploient; que l'on regrette le prix auquel elles achètent de gros revenus pour l'État et l'opulence pour quelques-uns, on n'en est pas moins forcé d'applaudir sans réserve à la grandeur de l'œuvre qu'elles ont accomplie en aussi peu de temps ! Le soi lui-même a changé d'aspect sous les mains intelligentes, armées par l'industrie : le pays a été sillonné de routes sûres et élégantes, coupé dans tous les sens par des canaux et des voies de fer, transformé par une agriculture savante en un vaste jardin de plaisance, et couvert d'une multitude de villes florissantes, dont chacune renferme presque autant d'hommes qu'en contenaient autrefois des nations entières. Et ce n'est pas tout : le travail a soumis la mer et presque supprimé l'immensité de l'Océan : l'ancien et le nouveau monde ont marché l'un vers l'autre avec l'aide de la vapeur, et ils se sont rapprochés à la distance de quelques jours !
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Sans doute il est beau de connaître et d'expliquer ces merveilles, et la science qui enseigne les véritables lois de la richesse des nations, les moyens de la produire et de l'augmenter, devrait être Tune des plus curieuses, et peut-être la plus importante de toutes les sciences. Malheureusement, nous doutons qu'une telle science soit possible dans le sens qu'on a entendu jusqu'ici, en la bornant exclusivement à l'étude abstraite des phénomènes de la richesse. Il est beaucoup plus difficile de séparer les diverses branches de la science sociale que celles de la science physique : l'arbre de la connaissance morale ne se mutile pas sans péril. La théorie de la richesse ne peut ni ne doit constituer à elle seule une science , parce que les faits sur lesquels on l'établit sont liés d'une manière indissoluble à des faits de l'ordre moral et politique, qui en déterminent la signilication et la valeur. J. B. Say éprouvait quelque scrupule à donner à la science qu'il professait le titre d'économie politique, et il eût mieux aimé pour elle le nom d'économie sociale, qu'elle ne mérite pas davantage (1). La physiologie de la société comprend bien d'autres phénomènes que ceux de la production et de la distribution des richesses; si, dans vos études, vous isolez les valeurs des populations qui les produisent et les consomment, vous redescendez à celte science toute fiscale à laquelle les anciens donnaient le nom de chrêmatistique (2), ou à cette science toute mercantile pour laquelle l'archevêque Whateley proposait celui de catallactique (5) ou science des échanges.
A côté du grand phénomène de l'accroissement des richesses , il est, chez les nations les plus avancées en civilisation et en richesse, un autre phénomène, bien aussi digne que le premier, d'appeler l'attention des économistes, et qu'ils ont tous
(1) Cours complet d'Économie politique pratique, J. B. Say, 2e édition. Considérations générales , p. 1.
(2) Politique d 'A 'ris lo te , 1. î, c. n.
(o) JVhateleifs lectures, on Polilical economy, p. 6.
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plus ou moins négligé ; nous voulons parler du phénomène de la misère. Et cependant l'étude de la misère , s'il est vrai que la misère existe , s'il est vrai surtout qu'elle marche du même pas que la richesse, qu'elle se développe sous l'influence des mêmes causes, qu'elle en soit le contre-poids , la compensation fatale, l'étude de la misère n'est-elle pas une partie intégrante et nécessaire de l'économie politique ou sociale, ou de la physiologie de la société, comme on voudra l'appeler?
Nous ne croyons pas faire un jeu de mots en disant, qu'en regard du tableau de la richesse des nations, il faut placer aussi le tableau de la misère des nations. Cette seconde partie de la science fait plus que compléter la première, elle l'éprouve, la critique, la vérifie. Pourquoi donc a-t-elle été exclue?
La misère existe, et nous mettrons bientôt sous les yeux du lecteur les tristes témoignages de son existence. En Angleterre et en France, on trouve à côté de l'extrême opulence l'extrême dénûment, des populations entières, comme l'Irlande , réduites à 1'âgonie de la faim , aux dernières angoisses de la détresse physique et de la détresse morale; dans le centre même des foyers les plus actifs de l'industrie et du commerce, on voit des milliers d'êtres humains ramenés par le vice et la misère à l'état de barbarie. L'humanité s'afflige de ce mal qu'elle ne fait que soupçonner encore, car nous sommes bien loin de le connaître dans toute son étendue; les gouvernements s'inquiètent avec raison , ils redoutent que du sein de ces populations dégradées et corrompues, n'éclatent un jour de formidables périls ; et l'économie politique, la science dite sociale , reste à peu près indifférente , et elle ne voit dans la misère qu'une malheureuse exception , dont la cause se trouve tout entière dans les misérables eux-mêmes. Égarés par une mauvaise théorie, beaucoup d'économistes n'ont trouvé à dire sur cet important sujet que des généralités qui peuvent se résumer dans cette proposition bien simple : C'est la misère qui fait la misère. Nous verrons en son temps que les esprits les plus éminents , les plus géné-
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reux , n'ont pas donné à la misère d'autre explication que ce déplorable sophisme.
Tout le mal vient de ce qu'on a fait d'une science morale une science mathématique, et surtout de ce qu'on a séparé violemment des choses qui devaient rester unies. Exclusivement préoccupée de la richesse, ne voyant que la richesse , l'économie politique a érigé en lois et en principes permanents les circonstances transitoires qui ont accompagné le prodigieux mouvement de production dont elle était témoin, et qu'elle voulait favoriser en l'expliquant. Du moment où elle a négligé le but légitime de ses travaux, qui est le bien-être du plus grand nombre, pour la production brute de la richesse, elle s'est volontairement exposée à se tromper souvent, car elle s'est privée ainsi de la seule règle sûre qui pouvait lui faire distinguer la vérité de l'erreur. Tout ce qui favorisait la production des richesses au moment de ses observations étant bon à ses yeux , elle a été conduite à voir des lois générales et bienfaisantes dans presque tous les accidents passagers qui ont servi plus ou moins efficacement la création des richesses. Son principe fondamental , le principe du laisser-faire et du laisserpasser est-il autre chose qu'une illusion de ce genre?
• Pour le démontrer, rappelons-nous dans quelles circonstances a commencé le grand mouvement de production qui se continue sous nos yeux. Ce fut, tout le monde le sait, en Angleterre comme en France, à la suite de deux révolutions qui ont réduit, sinon aboli, des privilèges oppresseurs, et favorisé la liberté du travail avec les autres libertés. Quelques-unes des entraves qui avaient ralenti jusque-là l'industrie étant brisées, on la vit tout à coup prendre un rapide essor, comme si elle eût voulu se dédommager à la hâte de l'inaction à laquelle des lois injustes l'avaient condamnée. L'homme trouvait plus de sécurité pour sa personne et ses biens , et il en profitait pour améliorer sa condition par le travail , puisqu'enfin on lui laissait la permission de travailler. A mesure qu'on débarrassa le sol des obstacles de toute sorte qui l'obstruaient , on Vit l'industrie marcher à pas
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plus rapides et la richesse publique s'augmenter dans la même proportion : le travail émancipé pouvait enfin enrichir les nations.
Que conclure de là ? Que la sécurité des biens et des personnes et la liberté du travail sont les premières conditions de la richesse des individus et des peuples ; cette conclusion est toute naturelle , et l'économie politique a rendu de grands services aux nations en proclamant que l'abolition des entraves qui gênent encore la liberté du travail aurait les mêmes conséquences qu'elle a eues déjà une première fois, et qu'il y a folie et injustice à priver les hommes des bienfaits gratuits de la liberté. Mais, parce que l'industrie ne peut naître et se développer qu'à la faveur de la liberté , doit-on conclure que la liberté est tout, et que , pour bien gouverner le monde , il suffit de le laisser aller tout seul ? La liberté de faire entraîne-t-elle nécessairement celle de tout faire, le mal comme le bien? La liberté exclut-elle l'ordre? n'a-t-elle pas besoin de surveillance pour les uns, de protection pour les autres, et le premier devoir du pouvoir social institué chez les nations éclairées n'est-il pas d'empêcher que la liberté des uns ne devienne la servitude des autres? Le laisser-faire absolu ne vaut pas mieux en régime industriel qu'en régime politique ; son véritable nom est l'anarchie. Il n'est pas vrai que les intérêts des individus et des classes d'individus s'équilibrent d'eux-mêmes de manière à former une harmonie universelle, qui serait l'intérêt général de la société tout entière; il faut pour cela qu'une main aussi ferme qu'intelligente tienne la balance. La liberté est un droit, le plus précieux des droits; mais tous les droits ne sont-ils pas réglés et limités par des devoirs? Laisser chacun faire ce qu'il a droit de faire, c'est le principe fondamental de la justice sociale , et les fonctions de l'industrie en profitent comme toutes les autres. S'il est principe de richesse et de production , ce n'est qu'indirectement comme la garantie de la sécurité des biens et des personnes , qui est une des premières conditions de la création des richesses. Mais ce n'est pas ainsi que l'a entendu
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la science que nous examinons. Elle a vu dans le laisser-faire un principe direct, un agent immédiat de production, car sou axiome fondamental, développé dans mille ouvrages, proclame que tout va pour le mieux quand tout est abandonné à sa propre tendance.
Il est facile de concevoir qu'un régime de liberté , succédant tout à coup à un régime de restrictions et d'entraves, donne naissance à une activité industrielle qui n'avait pas d'exemple lorsque toutes les lois de la société faisaient obstacle au travail ; mais le laisser-faire ne doit pas être regardé comme un principe d'ordre durable, de prospérité continue. En accordant à îous les intérêts qui partagent la société la permission d'agir, il ne favorise pas seulement le travail, il peut favoriser aussi des intérêts opposés au véritable bonheur des nations ; il peut même, chose étrange ! ressusciter contre le travail les privilèges injustes qu'il avait détruits : au bout de l'extrême liberté des riches et des forts , se trouve la servitude des pauvres et des faibles. Et l'esclavage antique , comme celui des noirs, n'at-il pas été introduit et maintenu dans le monde par la trop grande liberté des maîtres?
Plus je considère notre régime industriel , plus je suis tenté de le regarder comme le moyen âge de l'industrie. Je ne sais si je cède à l'attrait d'un rapprochement curieux plutôt qu'à la vérité , mais il me semble apercevoir un frappant rapport entre l'époque de conquête et de confusion qui a précédé l'établissement régulier des nations modernes, et le système industriel qui se développe au milieu de nous depuis un demi-siècle. La manière dont les sociétés modernes se sont emparées de la richesse , après qu'elles eurent été affranchies des entraves qui gênaient les fonctions du travail, a plutôt le caractère d'une conquête impatiente que d'une production pacifique, organisée avec réflexion en vue de l'intérêt général des sociétés et du bien-être des hommes. La nouvelle industrie s'est approprié la richesse comme les conquérants qui ont commencé l'histoire moderne se sont approprié le sol : elle a procédé par les vi-
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goureux efforts d'une féconde anarchie ; elle s'est jetée avec toutes ses forces sur le terrain de la production , comme dans une mêlée, sans autre souci que de vaincre au plus vite ; elle a prodigué la vie des hommes qui composaient son armée avec autant d'indifférence que les grands conquérants. Son but était la possession de la richesse , et non !e bonheur des hommes.
S'il en est ainsi , ce que nous essayerons de démontrer, les choses se seraient passées en industrie comme en politique , et cela serait une preuve de plus en faveur de la logique de l'histoire. C'est un fait général sans exception, que, chez tous les peuples, les éléments sociaux se débattent longtemps dans le désordre avant de trouver leur place. Toute création est précédée d'un chaos, et, pour arriver à une existence pacifique et régulière, les peuples ont à traverser de longues époques de luttes intestines , de guerres sanglantes. L'histoire nous fait assister au développement libre et presque sauvage des forces individuelles chez un grand peuple, avant de nous donner le spectacle d'une nation constituée, L'Europe moderne est sortie des désordres de la conquête , de l'anarchie féodale du moyen âge.
Je ne crains pas d'affirmer que le principe de la société naissante était le laisser-faire, la liberté. Y a-t-il un roi daus l'Europe actuelle, je ne parle pas des rois constitutionnels, y a-t-il un monarque absolu qui soit aussi libre que l'était un des grands vassaux au moyen âge ? Alors , à cette époque de formation sociale , il n'y avait d'autre limite à la volonté et même aux caprices de l'homme, que son pouvoir,- et il en résultait nécessairement que le supérieur n'avait que des droits, et l'inférieur, que des devoirs. Ce qu'on a nommé depuis oppression, injustice sociale, était l'excès delà liberté de quelques-uns aux dépens de la société, l'abus du laisser-faire. L'action du gouvernement ne favorisait ni n'empêchait rien ; il n'y avait pas de gouvernement. La société était complètement abandonnée à la puissance des forces qu'elle contenait , et qui se combattaient les unes les autres dans une immense confusion, parce que, en
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suivant chacune leur tendance, elles avaient lini par se heurter toutes. Qu'est-ce que l'histoire du moyen âge? N'est-ce pas le conflit violent, désordonné, d'une multitude de libertés, qui toutes prétendent être absolues? n'est-ce pas la guerre des vassaux contre le roi et l'Église, des vassaux entre eux, delà royauté contre le sacerdoce? Heureusement que cet effroyable laisser-faire était borné par le pouvoir de la religion, car, sans l'intervention de cette autorité morale, il eût probablement conduit le monde moderne à une mort prématurée. Les intérêts et les passions de l'homme , livrés à eux-mêmes , n'engendrent donc que l'anarchie. L'anarchie fait peut-être, en histoire , la fonction de la charrue qui déchire la terre pour la rendre féconde; mais ces douloureux efforts qui accompagnent l'enfantement de l'ordre chez les nations , les tueraient s'ils étaient trop prolongés.
En est-il autrement en régime industriel ? Nous ne le pensons pas , et c'est pour cela que nous nous croyons autorisé à donner à la situation actuelle le nom de moyen âge de l'industrie. L'équilibre des intérêts économiques est aussi impossible que celui de ces jalouses libertés qui ont agité l'Europe de leurs querelles avant que les nations fussent régulièrement constituées. Ces intérêts, librement abandonnés à eux-mêmes suivant la théorie du laisser-faire, doivent nécessairement entrer en conflit; ils n'ont d'autre arbitre que la guerre , et les décisions de la guerre donnent aux uns la défaite et la mort, pour donner aux autres la victoire. En industrie comme en politique, la liberté de l'un devient donc l'oppression de l'autre.
Considérons , dans son ensemble , le grand phénomène de la production tel qu'il s'accomplit chez les nations les plus avancées ; comment s'opère-t-il ? Cette fonction vitale des sociétés est abandonnée sans aucune direction à l'influence absolue des forces et des intérêts individuels ; elle n'a pas d'autre loi que le désordre naturel des éléments qui y concourent , et c'est dans le conflit des forces opposées que la science cherche l'ordre et l'équilibre : la guerre perpétuelle est selon elle le seul moyen
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d'obtenir la paix; cette guerre s'appelle la concurrence. Les économistes ont mathématiquement calculé le degré d'énergie de chacune des forces qui se combattent ainsi par la concurrence, et ils ont trouvé que la résultante était toujours, en définitive, le plus grand avantage de la société, qui profitait de tout le mal que se faisaient les combattants. Ils ont vanté sans restriction les bienfaits de l'anarchie dans la production des richesses , nous voulons dire , de la concurrence ; mais , avec le temps , ces bienfaits sont devenus tels que beaucoup d'économistes ont avoué que la concurrence était un principe excellent, qui faisait beaucoup de mal. Nous examinerons plus tard dans notre travail les effets de ce principe , et nous nous bornons, quant à présent , à observer que la concurrence sans limite, principe de laisser -f air e , principe de guerre, a été érigée en loi permanente de production.
Nous avons déjà donné la raison de cette illusion de la science. L'économie politique a devancé l'expérience, et, avant que le temps eût vérifié la théorie, elle a pris pour des principes fixes, des lois immuables , les circonstances transitoires qui ont accompagné les premiers et rapides progrès de la richesse des nations.
Et que sont les inconvénients du laisser- faire m production comparés à ce qu'ils sont devenus en fonction mercantile? La concurrence illimitée des vendeurs, la liberté absolue, il serait plus juste de dire, la licence dont jouissent les boutiquiers de toutes sortes qui, se disputant les acheteurs, ont produit des conséquences tellement désastreuses , qu'elles ont à peu près désenchanté les partisans les plus intrépides du principe de la concurrence. On a vu que le bon marché obtenu par ce moyen coûtait trop cher au producteur, au consommateur, et surtout au corps social. Cette liberté commerciale si vantée, à laquelle on eût volontiers sacrifié, il y a quelques années, la fortune et la moralité du pays, voici que déjà on parle de la rendre; voici que des commerçants se plaignent au gouvernement et à la société, de l'anarchie qui règne dans leur fonction , et qui
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menace de la paralyser bientôt; et chaque année, le président du tribunal de la Seine , récapitulant les faits commerciaux, s'effraye du nombre, du chiffre et de la progression des faillites. M. Pépin Lehalleur, le président actuel, reconnaissait dans un discours public prononcé à l'occasion de l'installation des juges consulaires, le 29 août 1840 (1), la nécessité d'organiser le commerce et d'arrêter à temps l'anarchie qui le ravage et le déshonore. Il n'y a pas un homme de bon sens qui , en présence des abus commerciaux contre lesquels la société est sans pouvoir, ne soit forcé de répéter ce mot devenu sacramentel , depuis qu'un ministre d'État l'a prononcé à la tribune : Il y a quelque chose à faire ! Malheureusement après cet aveu de la nécessité des réformes , arraché par la violence du mal, on réussit encore à se persuader que tout est bien comme cela , et que la seule chose à faire c'est de se tenir en repos. Nous examinerons dans notre livre la fonction commerciale dans son rapport avec notre sujet , c'est-à-dire , avec la condition des classes laborieuses , et nous montrerons que cette fonction est aussi mal remplie que l'a été jamais et que peut l'être une fonction sociale.
Le négoce et surtout l'agiotage sont aujourd'hui des moyens d'acquérir, qui ressemblent beaucoup aux courses aventureuses des temps barbares , lesquelles aussi donnaient , en échange d'un peu de force et de beaucoup d'audace, la puissance et la richesse. Prenne qui peut , garde qui peut ! c'est la devise des conquérants ; celle de l'industrie mercantile de nos jours n'estelle pas la même? A qui accorde-t-eî!e les plus gros profits? Est-ce au négociant qui transporte réellement les différents produits d'une extrémité du monde à l'autre, à celui qui remplit habilement une fonction utile? Non ! la fortune est toujours cette aveugle divinité des païens ; elle ne mesure pas ses dons au travail ou au mérite, elle les met en loterie dans les coulisses
(1) Voyez Nouvelles Archives du Commerce, it v, page 28. Sept. 1840.
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de la bourse, et c'est le plus heureux et le plus téméraire qui gagne les meilleurs lots. La richesse est encore le prix des coureurs d'aventures : les détenteurs de la plus grande partie des capitaux mobiles sont les juifs, agioteurs et usuriers, ces usurpateurs astucieux de la richesse des nations ! Un de leurs gestes, le froncement de leurs sourcils, suffisent pour agiter tous les marchés du monde ; et ce n'est pas seulement la richesse présente qu'ils ont eu l'adresse d'enfermer dans leurs portefeuilles, ils sont les propriétaires d'une grande partie des produits du travail à venir ; ils ont hypothèque par les emprunts sur les générations qui ne sont pas nées encore : les grands agioteurs de la finance ne sont pas des travailleurs , mais des aventuriers !
L'économie politique a fait la théorie d'un régime de conquête et d'anarchie , dans lequel une trop courte expérience lui laissait voir l'état normal et comme le régime constitutionnel de l'industrie. Pourtant il est juste de dire qu'Adam Srnith n'applaudit pas sans réserve aux principes du laisser-faire et de la concurrence , qui avaient donné sous ses yeux une si vigoureuse impulsion à la création de la richesse. Avec la bonne foi du génie qui met la vérité au-dessus des systèmes , il aperçut que la prospérité produite par l'action de ces deux causes, n'avait pas le caractère d'une prospérité durable , et il annonça qu'un moment viendrait où le progrès devrait nécessairement s'arrêter, puis décroître. Au lieu de prédire aux nations une augmentation continue d'indépendance et de bien-être , il leur prédit , à partir d'une certaine époque qu'il détermine, une gêne croissante et une diminution progressive dans la rémunération du travail (1). Adam Smith avait raison , et il est à regretter que ses disciples n'aient pas eu la même sûreté de vue. Éblouis par l'éclat de la richesse, ils n'ont plus aperçu les dan-
(1) V. An inquiry into the nature, and causes of the wealth of nations, hy Adam Smith, t» i, ch. vhi.
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gers que leur maître avait signalés d'avance, et ils ont marché en aveugles dans la route qu'il leur avait tracée.
Mais voici que , le temps aidant , l'expérience éprouve par les faits les théories de la nouvelle science. Beaucoup d'effets imprévus , contraires à ce qu'on espérait, se produisent chaque jour. La misère physique et morale, les crises dites commerciales, si fréquemment renouvelées qu'elles deviennent, on peut le dire, l'état permanent de l'industrie, les fraudes et falsifications mercantiles qui ont empoisonné presque toutes les branches du négoce, les fluctuations désastreuses dans la demande du travail, l'accroissement et l'agglomération des classes d'individus qui n'ont d'autre moyen d'existence que le salaire, souvent insuffisant, toujours incertain, d'autre industrie que la force brute, et, comme conséquence inévitable, les progrès du vice et du crime ; cet amas toujours grossissant des misères sociales a saisi les gouvernements d'une grave inquiétude et déconcerté tristement l'optimisme de la science de la richesse. Pour se rendre compte de ces faits et dissimuler l'insuffisance des principes admis jusque-là , elle a forcé sa théorie, exagéré ses abstractions , et appelé les subtilités ingénieuses à son secours. Si l'on compare entre eux les ouvrages des économistes depuis une vingtaine d'années , on n'y trouvera plus guère la trace d'une science régulièrement constituée ; c'est un recueil plus ou moins intéressant d'opinions individuelles : il y a aujourd'hui en économie politique autant de sciences que de savants. Et, comme cela arrive toujours quand le savoir n'est pas certain de lui-même, les idées les plus opposées arment leurs partisans d'un zèle égal , d'une égale conviction. Il se passe dans cette jeune science quelque chose qui ressemble aux discussions de l'ancienne scolastique.
Les reproches que nous adressons à l'économie politique ne s'appliquent ni à la science ni à ceux qui la cultivent. Les sciences sociales sont bien autrement difficiles à constituer que les sciences physiques ; toutes reposent également sur l'observation des faits , mais les faits de l'ordre social sont incompara-
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bleraent plus difficiles à observer que les faits de Tordre physique. Us ne sont point soumis à des lois constantes et périodiques, qui permettent de répéter les observations jusqu'à ce qu'elles soient parfaites. Quand on étudie la société, les faits fuient sous le regard qui les observe , pour ne plus reparaître. On ne peut pas les reproduire à volonté , et on ne les obtient qu'avec la plus grande difficulté , car chaque observateur n'en voit de ses propres yeux qu'une très-faible partie, et il lui faut s'en rapporter pour le reste au témoignage d'autrui.
Ces difficultés, toutes particulières aux sciences sociales , ne doivent pas faire désespérer d'elles ; mais il faut se résigner à se tromper mille fois avant de rencontrer juste, et, quand on croit savoir quelque chose, le vérifier et le critiquer sans cesse.
Peut-être est-ce pour échapper à ces difficultés qui l'effrayaient, que l'économie politique a voulu se restreindre et poser des limites à ses recherches. Elle s'est dite la science de la richesse, et elle a cru pouvoir se préoccuper de cet objet unique. Il lui a semblé que les lois qui président à la formation et à la distribution de la richesse suffisaient pour constituer une science , et elle a déclaré qu'elle serait cette science.
Mais , comme nous l'avons dit déjà , en prenant pour but la richesse, qui n'est qu'un moyen, en oubliant le résultat de toute science sociale, le bonheur ou le bien-être du plus grand nombre, pour l'un des instruments à l'aide duquel on peut les obtenir, elle s'est égarée de plus en plus dans des difficultés sans issues, et a fini par s'arrêter dans des abstractions ingénieuses mais inapplicables , ou qui conduisaient à une pratique mauvaise. Elle s'est mise, bien à son regret, sans doute, en désaccord avec la véritable politique, avec les principes fondamentaux de notre civilisation , avec la morale; et nous la verrons bientôt porter le fanatisme du laisser-faire jusqu'à bannir du monde, comme obstacle à l'accroissement des richesses, l'intervention de la charité! Le système de Malthus est la conséquence forcée mais légitime de la doctrine orthodoxe du laisser-faire , et les économistes les plus distingués de l'Angle-
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terre professent unanimement cette doctrine; Malthus, qui valait beaucoup mieux que ses idées , et qui s'était fait cruel, presque barbare , par dévouement pour une science imparfaite, a rendu à la science sociale le plus important service : il Ta empêchée de se séparer tout à fait de la politique; car, au moment où elle allait s'immobiliser dans de stériles subtilités, Malthus l'a engagée dans la question de la population , qui touche nécessairement aux plus hautes questions de la politique et de la morale. En apportant à ces difficultés des solutions tirées de l'économie politique positive, Malthus a fait la critique la plus sévère des principes de cette science, qu'il a forcée d'atteindre toutes ses conséquences. Il en est venu à réprouver les préceptes les plus absolus du christianisme, la vertu même sur laquelle il est fondé. Il ne se contente pas d'attaquer l'intervention du gouvernement dans le régime de l'industrie , et de nier les devoirs qui l'unissent aux populations qu'il régit , il condamne jusqu'aux pieux efforts, et même jusqu'aux espérances de la charité.
C'est au moment où l'économie politique positive était poussée à ses dernières conséquences, qu'une réaction commença contre elle. Il était impossible que le bon sens , à défaut de la science, ne revendiquât pas contre un système exagéré les droits de l'humanité et de la raison. D'ailleurs , cette économie politique , absolument limitée à la théorie de la richesse , quoiqu'elle fût la doctrine dominante, n'était pas la seule. En Italie, où les sciences sociales étaient cultivées depuis longtemps avec succès, et où l'économie politique anglaise n'avait pas pénétré, on avait toujours essayé de mettre d'accord le sentiment avec la science. Il y avait donc en Europe, sinon en Angleterre et en France, les éléments d'une réaction. Nous n'en ferons pas l'histoire, et nous pensons qu'il suffira à notre sujet d'en indiquer la tendance et les résultats scientifiques. C'est un écrivain moitié italien et moitié français qui en est l'expression la plus intelligente, et comme le héros : nous avons nommé M. Sismondi.
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Rien n'est plus simple que l'idée qui a inspiré cette réaction : c'est moins une découverte et un développement de la science que l'expression du bon sens. La plus forte objection , la seule que l'on ait faite à l'économie politique anglaise , c'est que le but de la science sociale ne devait pas être seulement d'augmenter indéfiniment la somme de richesse d'une nation, mais le bien-être du plus grand nombre de ses membres; et que, comme l'a dit M. Droz , l'un des économistes qui ont le mieux écouté les scrupules du sentiment et du bon sens, il fallait au moins s'occuper autant des hommes que des produits , par la raison que les produits étaient faits pour l'homme et non l'homme pour les produits.
La doctrine qui vante les bienfaits de la production quand même , de la concurrence sans limites , a été combattue avec bonheur. On a démontré que l'accroissement de production n'était pas toujours accroissement de richesses, même dans le sens des économistes, et que la production aveugle, surexcitée par la concurrence , lorsqu'elle dépasse la demande du marché , lorsque le marché est incertain et la consommation saturée, pouvait devenir pour les populations industrielles le plus grand des fléaux. On a prouvé que la liberté , pour produire les bienfaits que l'on attend d'elle , a besoin d'être savamment organisée, et que les choses de l'industrie ne s'arrangent pas d'elles-mêmes, à l'amiable, avec l'ordre mathématique dont Ricardo a proclamé les formules algébriques. Aux théories plus ou moins absolues on a opposé les faits, et il s'est trouvé malheureusement que les faits donnaient tort à chaque instant aux calculs de la science. Nous trouvons dans M. Say un exemple bien frappant de ces méprises de l'économie politique. Dans le chapitre où il expose la théorie des salaires (1) , l'ingénieux écrivain explique ainsi les variations qui s'opèrent entre l'offre du travail et la demande. « Quand les salaires sont élevés , dil-
(1) Cours- complet d'économie politique pratique, par J. B. Say, tome II, chap. X, p. 45, nouvelle édition 1840.
INTRODUCTION. 27 i! à peu près, la population ouvrière augmente, et le travail étant plus offert, le prix éprouve une baisse proportionnée à l'augmentation de l'offre du travail; quant, au contraire, les salaires sont très-bas , presque insuffisants, la population qui vit de ces salaires diminue rapidement, et , l'offre baissant, le prix s'élève et remonte bientôt au niveau des besoins du travailleur. » D'après cette complaisante théorie, tout va de soi, et tout va pour le mieux. Malheureusement les choses se passent en réalité tout différemment de ce que les suppose la théorie. Nous affirmons maintenant, et nous prouverons plus tard , avec une triste évidence , que la population des misérables croît avec leur misère, et que c'est à la limite extrême du dénûment que les êtres humains se pressent en plus grand nombre pour se disputer le droit de souffrir. En Irlande , la population relative des comtés croît en proportion exacte avec leur misère (1). Nous nous bornons maintenant à ce seul exemple, parce que notre livre ne sera d'un bout à l'autre qu'une critique , ou , si l'on veut , une vérification de l'économie politique par les faits.
Dans ces derniers temps , le régime économique qui domine la science et qui gouverne en partie la société , a été l'objet de critiques profondes , radicales , qui ont dépassé de bien loin celles que M. de Sismondi et son école ont portées contre lui. Saint-Simon et Fourier, les deux grands critiques de l'époque, se sont accordés pour dire anathème à tous les procédés économiques actuels , et, avec une sagacité qui tient du génie, et qui
(1) En 1821 , la population de l'Irlande était de 6,801,827. En 1831, elle s'était élevée à 7,764,010 ; c'est 14 pour 0/0 d'augmentation en dix ans. Dans le Leinster, province où il y a le plus d'aisance, la population n'a augmenté que de 8 pour 0/0, tandis que, dans le Connaught, province la plus misérable, l'augmentation s'est élevée à 21 pour 0/0.
Extrait des Enquêtes publiées en Angleterre sur l'Irlande. Vienne, 1840. (Publication faite par ordre du gouvernement autrichien.)
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leur a valu leurs plus grands succès, ils ont découvert au monde les pièges redoutables que cachait l'apparente prospérité de l'industrie. Fourier surtout , le plus ingénieux critique qui ait jamais paru , au moment même où la société s'applaudissait le plus des bienfaits de la liberté, où la science proclamait en principe la liberté absolue comme loi de l'industrie, Fourier annonçait que la conséquence inévitable du laisserfaire industriel serait l'apparition prochaine d'une féodalité nouvelle; et il avait raison, car le laisser-faire n'est pas loi durable, et l'anarchie, après une agitation plus ou moins longue , finit toujours par s'organiser : la guerre des intérêts , le jeu des forces contraires , amènent nécessairement la paix ; les intérêts les plus faibles sont sacrifiés, et ceux-là survivent qui ont eu la force de tuer les autres ; la féodalité est une pacification de ce genre, et nul doute que l'anarchie économique, la concurrence illimitée, n'aboutissent d'elles-mêmes, si on les laisse faire, à une semblable pacification.
Selon Bacon , il n'y a de véritable science que la science active , celle qui aboutit à une pratique. Or, le meilleur moyen qu'on ait de juger une science, c'est d'examiner si elle conduit a une pratique, et si la pratique qu'elle conseille est bonne. Maintenant , je le demande à tous ceux qui ont étudié la science que nous examinons, quel est l'homme , quel est le chrétien qui ne reculerait devant l'application entière du système économique prêché dans les livres de l'école anglaise? Le praticien logique de l'économie politique positive, de celle qui a le laisserfaire pour croyance, c'est Malthus; or, l'application des principes de Malthus n'est aujourd'hui possible qu'en Angleterre , pays si malade, que, pour se tromper lui-même sur son état , il est forcé de recourir aux explications les plus désespérées : à très-peu d'exceptions près, le système de Malthus règne exclusivement en Angleterre, et l'administrateur ne craint pas de le mettre en pratique autant que cela lui est possible. L'expérience montrera avant peu, nous pouvons l'affirmer, que se tromper sur les causes du mal , ce n'est pas le guérir.
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S'il existe un tel désaccord entre les principes de la science et leur application , cela prouve évidemment de deux choses l'une: ou que la science est incomplète ou fausse, et alors il faut s'occuper de la compléter ou de la refaire; ou que la société est mai organisée , et alors il faut se hâter de la réformer, et de la préparer à recevoir impunément l'application des principes de la science. Car il n'est pas possible de maintenir éternellement la séparation entre les idées et les faits ; il n'est pas possible de dire longtemps : Ceci est juste , vrai , utile , mais ceci ne devra jamais être appliqué !
Depuis notre grande révolution , il nous reste à faire une immense vérification , une critique générale de la société et de la science qui aspire à la gouverner. C'est aux faits longtemps et bien observés à vérifier la science , puis à la science à critiquer et à réformer les choses sociales. Jamais peut-être l'accomplissement de cette tâche n'a été d'une plus urgente nécessité. Le malaise est dans les esprits , le malaise est dans le corps social tout entier, et le moment arrivera forcément où il sera assez douloureux pour qu'on veuille le guérir. L'inquiétude qui travaille aujourd'hui les nations les plus civilisées est portée jusqu'à l'effroi : on dirait qu'un pressentiment sinistre les avertit qu'elles auront bientôt à se soumettre à quelque remède terrible pour ne point mourir. Heureusement pour elles que les maux de l'ordre économique peuvent se guérir par un traitement pacifique, surtout en France, et qu'il ne faudra qu'un peu de sagesse pour éviter les révolutions, cette guérison périlleuse dont nous sommes encore malades !
Il importe donc à la sécurité même du pays que la science économique , la science qui prétend régler les affaires industrielles des peuples, soit réellement ce qu'elle doit être. Et pour cela , il ne faut pas qu'elle se borne à la théorie abstraite de la richesse, mais qu'elle mérite justement le titre d'économie politique qu'elle a conservé.
Elle ne doit plus reculer timidement, sous peine de déshonneur, devant les questions de population, de salaires et de mi-
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sère ; et les hommes qui travaillent et qui consomment méritent de l'occuper autant que les capitaux et les produits. Quand on considère scientifiquement les capitaux et les produits , on n'a rempli que la moitié de la tâche économique : il reste à étudier l'influence de la production et de la distribution sur la condition physique et morale de ce grand nombre qui fait les nations. N'est-il pas singulier que l'économie politique, qui parle à chaque instant des nations, ne s'occupe presque jamais des hommes qui composent ces nations ? C'est un devoir pour la vraie science sociale de ne pas s'occuper seulement de la richesse, mais de s'occuper aussi de la misère. On dira peutêtre que de pareilles questions ne rentrent pas dans l'économie politique? alors je répondrai qu'il faut absolument élargir cette science pour les y faire entrer 5 car je les crois d'une importance plus grande pour les nations que celles du fermage (vent of land) ou de la valeur, qui toutes ont donné lieu chez les économistes à de si longues et si subtiles discussions (1).
La théorie du salaire, telle qu'elle est admise par les économistes , nous servira d'exemple pour démontrer qu'envisager de pareilles questions seulement du côté positif et matériel , c'est s'exposer volontairement à les mal étudier, à leur donner une solution insuffisante et fausse. L'économie politique n'a vu dans le salaire qu'une valeur d'échange, une marchandise dont le prix , comme celui de toutes les autres, se règle par le rapport de l'offre avec la demande. Suivant cette théorie, le travail est considéré abstraitement comme une chose, et l'économiste qui étudie les variations de l'offre et de la demande, oublie que la vie, la santé, la moralité de plusieurs millions d'hommes sont engagées dans la question ; le travail est une marchandise : si le prix en est élevé, c'est que la marchandise est très-demandée ; si, au contraire, il est très-bas, c'est qu'elle est très-offerte ; et de cette façon , quand on spécule
(1) Voy. Ricardo, Macculloch , Senior, etc.
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ainsi , rien ne vient troubler votre sang-froid ni déranger vos calculs.
Comme marchandise , le travail doit de plus en plus baisser de prix ; car la concurrence exerce une double pression pour le réduire , pression de la part de ceux qui emploient le travail et qui s'efforcent de l'obtenir au meilleur marché possible, au moyen de machines et d'inventions nouvelles; pression de la part des travailleurs , qui , agglomérés sur un même point et de plus en plus nombreux , offrent leur travail au rabais , comme les paysans d'Irlande qui se disputent à qui payera un loyer plus élevé d'une parcelle de terre insuffisante pour les nourrir. Le travailleur se trouve assimilé par cette doctrine à une chose insensible , à une machine dont on a le droit d'exiger chaque jour plus de précision, plus de travail et plus de produit. La population ouvrière , marchande de travail , est forcément réduite à la plus faible part du produit ; nous dirions presque qu'on la déclare exploitable à merci comme l'était la gent corvéable et taillable de la société féodale. La théorie du travail marchandise est-elle autre chose qu'une théorie de servitude déguisée? Car le travail que vous soumettez à la loi des valeurs brutes , représente l'existence même et le bonheur d'un homme , d'une famille humaine. Pourquoi donc n'avoir vu dans le travail qu'une valeur d'échange, pourquoi n'y avoir pas vu avec la même sagacité ce qui y est également, une valeur morale, une chose sainte? Cela aurait dérangé, il est vrai , la simplicité de la théorie ; mais n'est-il pas contraire à toute bonne méthode scientifique de rendre simple ce qui est complexe, pour s'épargner ainsi de la peine?
Avec cette théorie on doit abandonner tout espoir d'améliorer le sort des travailleurs. Si certaines fonctions , certaines industries, n'offrent, en échange d'un travail pénible dont la durée dépasse celle du jour, qu'une rétribution insuffisante pour faire vivre le travailleur; si les grands ateliers achètent de préférence le travail des enfants et des femmes qui coûte moins que celui des hommes; si les villes de grande industrie,
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comme Lille, Reims, Manchester, Liverpool, Giascow, renferment, dans des habitations moins commodes et plus sales que les étables des animaux domestiques (1) , des milliers d'ouvriers que des salaires, toujours incertains, souvent insuffisants, condamnent à l'abrutissement physique et moral de l'extrême misère; c'est là un inconvénient inévitable , qu'il faut accepter avec résignation , parce que la loi de l'offre et de la demande le veut ainsi ! Il est inutile de se tourmenter l'espri t pour chercher un remède à une condition qui épouvante l'humanité , car rien ne peut faire fléchir la force des choses ; et , si le travail est seulement marchandise , le progrès naturel l'amènera à accepter une rétribution de plus en plus faible , et le grand nombre des travailleurs devra se contenter d'un salaire de plus en plus insuffisant, jusqu'à ce qu'il descende à la condition de l'Irlandais qui n'est plus qu'une machine, à laquelle on donne, en guise d'huile, un peu de pommes de terre pour l'entretenir!
Et qu'on ne dise pas avec M. Say et les autres que , le salaire baissant au-dessous d'un certain niveau, les familles s'éteignent et la population s'arrête , et que , par la diminution de l'offre du travail, le prix remonte au niveau des besoins nécessaires ! Comme nous l'avons déjà fait observer, la réalité est là pour démentir tristement cette commode hypothèse. L'Irlande , avec ses trois millions d'hommes décimés par la famine (2) , les grandes villes industrielles avec leur population souffrante et dégradée, nous apprennent que la population persiste et s'accroît avec la misère , et que la vie prodigue les victimes en plus grande abondance à mesure que la mort les moissonne plus vile. Nous ne faisons qu'indiquer ici ce fait déplorable que nous développerons plus tard en essayant d'en donner l'explication.
Il est loin de notre pensée de rendre l'économie politique
(1) Nous renvoyons au chapitre où nous essayerons de peindre la condition physique des ouvriers des grandes villes.
(2) Voir la note ci-dessus page 27.
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responsable de la malheureuse condition des hommes qui n'ont d'autre moyen de vivre qu'un travail de plus en plus offert. Ce n'est pas la science économique qui a fait la société industrielle ; elle a seulement voulu l'expliquer. Tout son tort a été de regarder comme des phénomènes réguliers et nécessaires , des circonstances heureusement transitoires , d'avoir pris la confusion qui précède l'ordre pour la condition permanente de la vie.
Quant à nous, fussions-nous sans espoir de rencontrer une explication meilleure , nous ne voudrions jamais admettre cette désolante théorie du travail marchandise brute , qui fait plus que d'expliquer la misère , qui la justifie ! J'aimerais mieux ne rien comprendre aux lois de la société, que d'en acheter l'intelligence au prix d'une doctrine qui condamne toutes mes espérances et qui afflige mon cœur !
Et ce qui m'encourage à penser ainsi , c'est que la théorie des économistes sur le salaire est en contradiction directe avec les principes et les idées auxquels la société française lient le plus. Nos pères ont glorieusement réhabilité le travail ; ils ont détruit les droits oppresseurs de la conquête pour le mettre à leur place; et la philosophie qui a rédigé l'encyclopédie du dix-huitième siècle , a revendiqué pour lui les lettres de noblesse qu'avait effacées la barbarie. L'économie politique aussi a payé au travail un noble tribut, en le déclarant le principal agent, presque le seul, de la création des richesses. Le droit de propriété lui-même, qui jusque-là avait eu l'orgueil de se suffire tout seul, est venu demander au travail une sanction qui le rendît à jamais inviolable : il a reconnu avec raison que c'était le travail qui en faisait une chose sacrée , et lui donnait ce caractère de légitimité devant lequel les réformes les plus audacieuses doivent s'arrêter avec respect. Du moment où la propriété, soit directe, soit légalement transmise, est reconnue le fruit du travail , elle est à l'abri de toute atteinte , et il n'y a plus de système assez fort pour l'ébranler ; et toute propriété revendique aujourd'hui cette noble origine !
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Et, après celle magnifique apologie du travail , qui n'a plus dans le monde civilisé un seul confradicteur, est-il conséquent, je le demande , de mettre le travail au rabais , à la criée, de le soumettre sans protection à tous les caprices de la concurrence, j'allais dire aux violences brutales de la guerre industrielle , comme une marchandise brute ? Sacrifierons -nous les généreux principes qui font notre gloire pour retourner à la philosophie de l'esclavage? Ne disons donc pas que le travail est simple marchandise, et, comme tel, qu'il doit être réduit au plus bas prix possible , si nous voulons rester ce que nous ont faits l'intelligence et le sang de nos pères ! Cherchons une autre théorie, et si nous n'en trouvons pas qui satisfasse le sentiment et l'esprit , attendons, et reconnaissons au moins que le travail n'est pas seulement chose vénale, mais que c'est aussi pour l'homme un devoir et un droit : le droit de vivre , le devoir d'acheter la vie à la sueur de son front !
Mais heureusement la théorie du travail marchandise, cruelle et désespérante du point de vue du sentiment, est incomplète et fausse du point de vue de l'économie politique la plus absolue, si celle-ci veut tenir compte de tous les faits. Le travail, dans le cas où le travailleur ne possède aucune sorte de capital, comme les journaliers et les ouvriers des fabriques , n'a pas les caractères économiques d'une marchandise ; le salaire n'a pas le caractère d'un marché ; car le travailleur n'est point vis-à-vis celui qui l'emploie dans la position d'un libre vendeur. On peut dire que le capitaliste est toujours libre d'employer le travail , et que l'ouvrier est toujours forcé de le «vendre. La valeur du travail est complètement détruite , s'il n'est pas vendu à chaque instant. Le travail n'est susceptible, ni d'accumulation, ni même d'épargne, à la différence des véritables marchandises. Le travail c'est la vie, et si la vie ne s'échange pas chaque jour contre des aliments, elle souffre et périt bientôt. Pour que la vie de l'homme soit une marchandise , il faut donc admettre l'esclavage.
Le capital, acheteur du travail , est placé dans une position
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toute différente; s'il n'est pas employé, il cesse seulement de profiter, il n'est pas anéanti. Il peut donc attendre et différer l'achat afin d'avoir les conditions meilleures. En un mot, le travail n'est pas toujours demandé , mais il est forcé de s'offrir toujours. Reconnaît-on dans une situation pareille les conditions légitimes de l'achat et de la vente? Un tisserand de Manchester, John Scott , interrogé par le comité de la chambre des communes dans l'enquête sur les tisserands , a parfaitement démontré que le salaire n'était pas le résultat d'un libre marché, où , si l'on veut , que le travail n'était pas une marchandise. La courte réponse de ce modeste travailleur nous en a plus appris, sur la question du travail , que les livres de beaucoup d'économistes. Selon John Scott , il y a deux distinctions à établir entre le travail et le capital, pour ce qui regarde le contrat du travail ou le salaire : d'abord le travail est toujours vendu par le pauvre et toujours acheté par le riche ; et ensuite le travail ne peut en aucune manière être conservé; il faut qu'il soit vendu à chaque minute ou perdu à chaque minute (1).
Si l'on persiste à laisser le travail sous la loi des marchandises, le capital deviendra nécessairement pour lui, non pas un acheteur, mais le plus dur des maîtres. Richesse est pouvoir, a dit Hobbes; si elle est complètement séparée du travail, et qu'elle n'ait d'autre rapport avec lui que celui d'un acheteur vis-à-vis une marchandise, richesse devient tyrannie ; elle exerce le droit de vie et de mort le plus absolu sur les millions de créatures humaines qui n'ont pas d'autre moyen d'existence que le travail.
Il y a deux choses dans le prix du travail qu'il faut bien se garder de confondre parce qu'elles sont soumises à des lois opposées. Il y a la quantité de travail nécessaire pour créer un produit, et la rémunération des agents humains qui concourent à cette production. Cette première partie, comprise dans
(1) Report of M . Fletcher, p. 195. Handloom weavers Inquiry, part IV.
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les frais ou le prix du travail, tend constamment à diminuer, c'est-à-dire , qu'avec une dépense d'efforts donnée , l'homme obtiendra progressivement un produit supérieur en quantité et en qualité. Le prix du travail, dans ce sens, doit toujours baisser. Mais, dans un bon régime économique , à mesure que le travail baisse le prix , le travailleur devrait s'élever en bienêtre, en moralité, et en indépendance. Si toutes les classes de la société participaient, comme cela serait juste, aux progrès économiques , la diminution du prix du travail serait nécessairement suivie d'une amélioration sensible dans la condition du travailleur, puisque, avec la même somme d'efforts, il serait en état de produire davantage (1). En est-il ainsi dans les sociétés actuelles, et le grand nombre des travailleurs profite-t-il des rapides progrès que fait l'industrie ? autrement , la baisse du prix du travail est-elle accompagnée d'une augmentation de récompense pour le travailleur? Ceux qui prendront la peine de lire notre livre seront forcés de reconnaître que le régime économique actuel produit malheureusement tout le contraire de ce que demanderaient la justice et l'intérêt des nations. Il abaisse à la fois et le prix et la rémunération du travail , il perfectionne l'ouvrier et dégrade l'homme. Cette digression sur la théorie du travail est un empiétement sur la lâche que nous nous proposons de remplir plus loin dans notre livre ; nous nous sommes permis ici ce hors-d'œuvre pour démontrer par un exemple le désaccord qui existe entre certains principes de l'économie politique et la vérité.
Nous avons donc voulu mettre en évidence par les faits , la contradiction qui existe entre le régime économique qui gouverne l'industrie et les principes moraux sur lesquels repose notre civilisation ; notre intention est de démontrer que l'industrie marche fatalement à un but opposé à celui que poursuivent la philosophie et la politique modernes, et que ce
(1) Voy. principles of political economy. Part the second ; by H. C. Carey. Philadelphia , 1858, p. 286.
désaccord, s'il n'est pas corrigé à temps, deviendra pour la société une cause incessante d'embarras et de périls. Nous avons la conviction que le monde civilisé, et particulièrement la nation française , ne pourront jamais conquérir leurs destinées, réaliser leur avenir, sous l'empire des lois économiques actuellement existantes , et qu'il faudra sacrifier ces nobles destinées, cet avenir si impatiemment attendu, ou constituer sur d'autres principes le régime de la production et du travail.
Le meilleur moyen , selon nous , d'obtenir cet important résultat, est de compléter l'économie politique par l'étude des phénomènes de la misère , qui sont la critique la plus légitime des phénomènes de la richesse. C'est par là seulement que nous pourrons voir si ce qu'on a regardé jusqu'ici comme la richesse des nations, est réellement favorable ù toutes les classes de ciloyens qui composent ces nations et qui concourent à l'œuvre de la production. Une grande difficulté, que nous ne nous dissimulons pas, nous empêchera peut-être d'arriver à une conclusion aussi rigoureuse que nous le souhaiterions pour faire passer chez tous ceux qui nous liront la conviction dont nous sommes animé : cette difficulté tient à ce que le système économique que nous allons examiner n'a pas produit encore toutes ses conséquences, et que les avantages qui ont accompagné son développement peuvent faire oublier à beaucoup d'esprits les inconvénients, plus grands peut-être, qui en sont le résultat nécessaire , mais que le temps seul doit manifester dans toute leur étendue.
Ce n'est que depuis la paix de l'Europe, depuis vingt-cinq ans à peine, que les nations sont complètement engagées dans le système économique que la science regarde comme l'état normal , et nous comme le moyen âge de l'industrie. Une si courte expérience , l'épreuve d'un quart de siècle, nous permettentelles de le juger? Celte question mérite d'être examinée; car, s'il est possible de prévoir par les conséquences déjà produites en si peu de temps les résultats derniers et nécessaires du sys-
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tème , on donnerait aux nations intelligentes les moyens d'abréger une douloureuse expérience , et de s'épargner ainsi <îe longues fatigues et de plus grands périls.
Les nations ont fait de longues expériences historiques que certes elles ne voudraient pas recommencer ; elles ne verraient pas avec indifférence l'introduction des principes qui ont produit les faits sociaux contre lesquels la France s'est insurgée en 1789. Par exemple, après avoir subi pendant huit siècles les conséquences de la conquête , après avoir souffert du régime de la violence et du privilège, et s'être affranchies à grand'peine, par des efforts sanglants , de la servitude du passé, elles rje consentiraient pas volontiers, je suppose , à rentrer dans une carrière qui, comme la première , n'aurait pas d'autre issue qu'une révolution ; elles ne s'exposeraient pas de gaieté de cœur à refaire la route périlleuse qu'elles ont parcourue , et si , par mauvaise fortune, elles y remettaient le pied, elles auraient recours à tous les efforts d'intelligence , se résigneraient à tous les périls pour s'arrêter à temps. En les supposant libres de recommencer leur histoire , qui doute qu'elles ne réussiraient pas à s'éviter les maux qu'elles ont subis , les retards et les épreuves que la fatalité historique leur a infligés? qui doute que, sachant d'avance le but où elles devaient tendre, elles n'eussent pris la roule la plus courte et la plus sûre? Commettraient-elles aujourd'hui la fatale méprise de confondre la force avec le droit , le fait brutal avec la justice ? Quand elles se sont constituées , les nations elles-mêmes ne savaient pas où elles allaient ; elles ignoraient que les conséquences inévitables du droit de l'occupation, de l'hérédité des fonctions et des honneurs, de la protection exagérée de la propriété féodale, rendue inamovible par la loi et l'inégalité civile , deviendraient si désastreuses avec le temps, qu'il faudrait les combattre par la violence et les détruire par la force. Elles ne soupçonnaient pas qu'elles seraient condamnées à déraciner un jour, à grand'peine , l'arbre gigantesque dont elles avaient protégé la croissance avec tant de soins et d'amour, à démolir à grands frais l'édifice
historique à la construction duquel elles avaient travaillé pendant des siècles !
N'est-il pas de la plus haute importance pour nous, de savoir si l'avenir conservera l'édifice du système économique qui s'élève au milieu de nous depuis vingt-cinq ans ? n'avons-nous pas le plus grand intérêt à découvrir si la voie industrielle dans laquelle nous marchons , est la voie droite , la bonne voie? C'est un devoir pour l'homme social, de profiter du développement de son intelligence et de l'appliquer à conduire sagement ses affaires; et il serait honteux que l'homme civilisé, éclairé de tant de lumières, armé de tant de ressources, se laissât guider aveuglément , comme l'homme barbare , par la fatalité. Avant d'admettre définitivement des principes comme ceux que nous a? ons exposés plus haut , il est donc nécessaire de les étudier a fond, afin d'en prévoir les conséquences si cela est possible : car il serait d'une coupable imprudence de s'engager aujourd'hui dans des expériences éternelles. Nous répondrons devant l'avenir de tout le mal que nous n'aurons pas empêché, comme de tout le bien que nous n'aurons pas fait ; et la postérité maudira justement notre mémoire si nous lui laissons pour héritage des réformes aussi urgentes , aussi périlleuses que celles que le passé d'où nous sortons a léguées à la révolution. Nous avons dans nos mains la paix ou la guerre de l'avenir, il dépend de nous de semer, pour les générations futures, le calme ou la tempête !
Les éléments sociaux qui doivent constituer le monde industriel, le nouveau monde, s'agitent devant nous dans une confusion puissante, impatients qu'ils sont de s'organiser. Si nous les abandonnons à eux-mêmes, si l'intelligence humaine ne vient pas à leur secours, nul doute que, de guerre lasse, ils ne se replacent fatalement, au gré de la force aveugle dont chacun d'eux est doué suivant leur pesanteur, absolument comme l'ont fait les éléments de la vieille société ; nul doute que le désordre industriel , que le conflit incessant des intérêts et des libertés, ne donnent naissance, comme le moyen âge, à
une féodalité nouvelle; c'est-à-dire , que la liberté illimitée des uns deviendra la servitude des autres, par la raison que la force conseille toujours l'injustice.
L'organisation naturelle du moyen âge, c'est la féodalité. Si donc nous sommes au moyen âge industriel , il est évident que la guerre permanente des intérêts et des forces industrielles finira par se constituer régulièrement en un nouveau régime féodal. Et déjà, sans interpréter les faits, sans leur demander des aperçus éloignés, on peut affirmer que le laisser- faire ne tardera pas à emprunter au passé , avec quelques changements sans doute, la constitution naturelle que le moyen âge a de lui-même et forcément produite. L'industrie fournit plus d'un rapprochement avec le régime féodal. L'accumulation des capitaux dans un petit nombre de mains, l'apparition de ces grandes individualités mercantiles qu'on appelle capitalistes , ne correspondent-elles pas naturellement à la constitution régulière de ces familles privilégiées des temps féodaux qui absorbaient à leur profit toute l'indépendance et tous les droits? L'accumulation des valeurs industrielles dans un petit nombre de mains qui se restreint de jour en jour, n'est pas le résultat d'un privilège, je le sais, mais d'un fait ; et c'est précisément pour cela que je la trouve plus menaçante; car c'est le fait qui crée la loi, et longtemps avant que la féodalité eût écrit ses droits et constaté ses privilèges, ces droits et privilèges existaient tous comme faits, tous avaient été naturellement produits par la société livrée à elle-même pendant le moyen âge. Pour que la loi protégeât exclusivement les droits de la naissance et la propriété territoriale résultant de l'occupation par la force, il fallait que ces droits d'hérédité et de possession existassent en fait.
La loi ne dit pas aujourd'hui, et elle ne le dira jamais , j'espère, que le capital et les faveurs de la chance mercantile sont des moyens privilégiés d'arriver au bien-êlre; mais si, en fait , le travail a toujours moins de part au produit que l'instrument matériel et le hasard, n'est-il pas à craindre que celte infériorité perpétuelle ne constitue contre lui de véritables privilèges ?
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Je ne sais si le rapprochement que je fais m'abuse , mais il me semble voir dans l'agiotage dont tout le monde se plaint , et qui n'en augmente pas moins chaque jour, un caractère frappant de féodalité industrielle. L'agiotage est un effrayant démenti donné par le régime économique actuel aux principes de justice qui gouvernent notre civilisation : il n'achète pas la richesse au prix du travail, il ne l'obtient pas légitimement, il l'escalade, et qu'on nous pardonne cette expression, il la viole! Semblable à ces hommes forts du moyen âge , pour lesquels le moyen d'acquérir le plus noble était de prendre avec violence, il s'en va à la conquête de la richesse comme ces robustes chevaliers du Rhin, qui, le fer à la main, s'appropriaient tout ce qui passait en vue de leurs donjons ; seulement les armes aujourd'hui sont changées. L'industrie et le commerce n'ont-elles pas aujourd'hui leurs coureurs d'aventures qui, lorsque la course a été bonne , se bâtissent dans la rente ou la banque des forteresses inexpugnables?
On dira peut-être que les excès de l'agiotage ne prouvent rien contre l'industrie actuelle dont ils sont le fléau : malheureusement ils prouvent trop. Ils sont si bien les résultats naturels du principe qui gouverne l'économie des nations , que l'honnêteté publique et la loi sont contre eux sans puissance ! La loi les condamne, les flétrit et donne à la justice des moyens plus que suffisants pour les combattre et les détruire. Et malgré la réprobation de la loi , malgré ses menaces , malgré la conscience de tous, l'agiotage existe et se développe avec une fougueuse énergie. L'industrie est devenue une guerre, et le commerce un jeu! Au moment où nous écrivons ces lignes, les scandales de la bourse sont arrivés à tel point, que le garde des sceaux a donné ordre de poursuivre les fauteurs de bruits de coulisse ; mais ni l'enquête , ni l'instruction judiciaire ne parviendront à réprimer l'agiotage, parce que l'agiotage est protégé par les capitalistes qui tiennent les gouvernements en tutelle, et par la force des choses.
Nous sommes revenus sur ces idées, et nous y insistons parce
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qu'elles nous paraissent décisives , et que , si elles éveillent l'assentiment de nos lecteurs, elles les placeront dans la situation d'esprit la plus favorable pour nous.
Chacun le répète, parce que chacun en a le pressentiment : Nous assistons à la naissance d'un monde nouveau. Le laisser naître tout seul, en confier l'architecture à la seule action delà force des choses, ce serait se condamner à le refaire au bout de quelques jours. Lorsque, chez une nation civilisée, il s'élève une ville nouvelle ou seulement un nouveau quartier dans une ville ancienne, laisse-t-on les constructions se faire au hasard , suivant les convenances ou le caprice des constructeurs ! Ne veille-t-on pas avec le plus grand soin à ce que les habitations neuves ne présentent ni le désordre ni les inconvénients plus graves qui gênent la circulation et la salubrité de nos vieilles cités, librement construites sur le principe du laisser-faire? Eh bien ! il serait mille fois plus dangereux encore d'abandon*ner au conflit des intérêts individuels l'organisation de l'industrie, que de laisser une ville nouvelle se bâtir toute seule, comme l'ont été presque toutes ces grandes villes que l'on démolit pièce à pièce aujourd'hui.
Et cette faute a été commise, non plus par ignorance, majS scientifiquement, à la différence du passé, qui laissait faire le bien et le mal sans réflexion, qui vivait à peu près comme l'enfance , sans avoir conscience de ses actes. L'économie politique a inventé une théorie d'après laquelle on doit laisser faire les hommes et les choses , absolument comme dans l'ancienne société, mais cette fois , en toute connaissance de cause, volontairement, parce que les intérêts s'équilibrant tout seuls, il n'y a qu'à les abandonner à eux-mêmes pour obtenir l'harmonie sociale. Si une plaisanterie n'était pas déplacée dans un pareil sujet, nous dirions que la science ressemble un peu ici au professeur de langues du Bourgeois-Gentilhomme : elle met en théorie ce que le monde abandonné à lui-même pratique merveilleusement tout seul, et elle lui apprend ensuite que ce qu'il fait si bien sans s'en douter, est de la science. Depuis vin^fr-
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cinq ans environ l'industrie fait ainsi de la prose sans le savoir, et elle marche à grands pas, avec une effrayante liberté , dans la voie où la poussent l'économie politique absolue et la force aveugle des choses.
Peut-être n'est-elle pas encore assez loin dans cette route, pour que l'on aperçoive nettement ce qui est au bout ; peutêtre n'est-on pas autorisé encore à faire la balance exacte des avantages et inconvénients du système économique moderne; cependant il nous semble qu'il est possible déjà de rassembler assez de faits pour que l'observateur de bonne foi , sans avoir la vue trop longue, découvre d'avance ce qui nous attend dans l'avenir. Le temps ne marche plus aujourd'hui, il vole, et Sn quart de siècle d'expérience vaut plusieurs siècles d'autrefois. L'homme fait des conquêtes sur le temps comme il en fait sur l'espace ; s'il ne lui est pas donné d'augmenter le nombre de ses jours, il sait mieux les remplir, et quand il décuple ses actes , n'est-ce pas comme s'il décuplait sa vie ? Nous allons indiquer en quelques mots ce que la courte expérience industrielle qui s'opère sous nos yeux, permet déjà de conclure : pour cela il nous suffit de passer en revue les principaux avantages et inconvénients que l'on est en droit d'attribuer actuel- -lement au système qui régit l'industrie.
Les avantages frappent tous les yeux et justifient, en quelque sorte , la théorie qui les exagère en les regardant comme phénomènes réguliers, comme conséquence nécessaire des tois économiques , et susceptibles de perpétuels progrès. En moins d'un demi-siècle, le monde s'est transformé subitement, comme sous l'influence d'une baguette magique. Le capital productif des nations civilisées a été triplé tout d'un coup, et îe niveau de l'aisance matérielle s'est élevé rapidement, en même temps qu'il s'étendait sur un beaucoup plus grand nom- Ere d'individus. Le capital venant en aide à l'intelligence , et lui fournissant les moyens de réaliser toutes ses conceptions, l'homme s'est soumis la matière dont les forces les plus puisantes ont été transformées en dociles instruments de produc-
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tion et de bien-être. De par le droit du travail et de l'intelligence, la matière a été réduite en servitude, légitime et glorieux esclavage qui honore le maître et ennoblit l'esclave ! Il n'y a pas eu jusqu'ici de conquêtes comparables à celles que nous avons faites sur la nature par l'industrie, et, si nous continuons du même pas, on peut prévoir le moment où l'homme pourra être complètement affranchi de toule fonction servile; à en juger, d'après ce qui a été fait, la raison ne condamne aucune espérance. Les limites de la puissance du capital , du travail et de l'intelligence , reculent aussi loin que l'imagination peut les porter, et devant nous s'ouvre une carrière infinie de gloire et de bonheur. Une activité, jusqu'alors inconnue, a saisi les nations , impatientes de raffiner leurs besoins et de les mettre d'accord avec leurs désirs. La quantité du travail a été plus que décuplée sans qu'il en coûtât plus de fatigue ou de dépense, et la qualité plus parfaite de ce travail en a encore augmenté de beaucoup la valeur.
Cette prodigieuse amélioration dans la condition économique des peuples, que nous ne faisons qu'indiquer en passant, ne doit pas faire oublier le prix auquel elle a été obtenue. Comme nous avons essayé de le démontrer plus haut , cet immense accroissement de richesses a plutôt le caractère d'une conquête violente, d'une victoire, que d'une création pacifique. Et Ton sait que les victoires coûtent cher. Pénétrons dans quelquesunes des grandes villes manufacturières de France ou d'Angleterre ; c'est là que l'on peut passer en revue les armées qui ont acheté de leurs fatigues , je pourrais dire de leur sang , ces admirables conquêtes. Jamais, peut-être, armée vaincue et en déroute n'a présenté un plus lamentable spectacle que l'armée industrielle triomphante. Voyez les ouvriers de Lille, de Reims, de Mulhouse, de Manchester et de Liverpool , et dites s'ils ressemblent à des vainqueurs ! Plus tard nous conduirons le lecteur à travers ces grandes cités, qui toutes renferment un quartier maudit, un véritable Ghetto : c'est le quartier des salariés de l'industrie. Là, si vous osez y pénétrer , vous verrez à
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chaque pas des hommes et des femmes flétris par le vice et par la misère, des enfants à demi nus qui pourrissent dans la saleté et étouffent dans des réduits sans jour et sans air. Là , au foyer de la civilisation , vous rencontrerez des milliers d'hommes retombés , a force d'abrutissement, dans la vie sauvage -y là enfin , vous apercevrez la misère sous un aspect si horrible qu'elle vous inspirera plus de dégoût que de pitié , et que vous serez tenté de la regarder comme le juste châtiment d'un crime ! Triste compensation à l'accroissement de la richesse , que la dépression physique et morale des êtres humains qui travaillent à la produire !
La guerre industrielle demande pour être menée avec succès des armées nombreuses qu'elle puisse entasser sur le même point et décimer largement. Et ce n'est ni par dévouement, ni par devoir, que les soldats de cette armée supportent les fatigues qu'on leur impose ; c'est uniquement pour échapper à la dure nécessité de la faim. Ils n'ont ni affection, ni reconnaissance pour leurs chefs ; les chefs ne tiennent à leurs inférieurs par aucun sentiment de bienveillance ; ils ne les connaissent pas comme hommes , mais seulement comme des instrument de production qui doivent rapporter beaucoup en dépensant le moins possible. Ces populations de travailleurs, de plus en plus pressées , n'ont pas même la sécurité d'être toujours employées ; l'industrie qui les a convoquées ne les fait vivre que quand elle a besoin d'elles , et, sitôt qu'elle peut s'en passer, elle les abandonne sans le moindre souci ; et les travailleurs, mis à la réforme , sont forcés d'offrir leur personne et leur force pour le prix qu'on veut bien leur accorder. Plus le travail qu'on leur donne est long, pénible et fastidieux, moins ils sont rétribués; on en voit qui, avec seize heures par jour d'efforts continus , achètent à peine le droit de ne pas mourir î
C'est là , tout le monde le reconnaît, le fléau de l'industrie actuelle. Cette population flottante des grandes villes, celte masse d'hommes que l'industrie appelle autour d'elle , qu'elle ne peut pas occuper constamment, qu'elle tient toujours en 1 %6
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réserve comme à sa merci, est, pour les penseurs et même pour les gouvernements, un sujet de sérieuse attention et d'inquiétude. C'est dans les rangs de cette population, beaucoup plus nombreuse qu'on ne le suppose , que se recrute le paupérisme , cet ennemi menaçant de notre civilisation.
Nous avons déjà signalé assez longuement les inconvénients de la production aveugle et de la concurrence illimitée , que nous devrons étudier plus en détail quand nous les verrons à l'œuvre. Les funestes résultats du laisser-faire ne nous apparaîtront dans toute leur force , qu'après que nous en aurons examiné l'influence sur la condition physique et morale de la population industrielle. Jusque-là nous ne pourrions que dire des généralités, que nous aimons mieux nous épargner : aussi bien trouvera-t-on peut-être, que déjà nous avons fait abus des, idées générales auxquelles nous avons été obligé d'avoir recours, pour placer le lecteur à notre point de vue.
On ne nous contestera pas au moins que, dans le régime actuel, le travail est sans aucune sécurité , sans garantie comme sans protection. C'est ici que le laisser-faire agit d'une façon désastreuse , car il achète la richesse au prix de la misère. Il ne sait augmenter la production qu'aux dépens de ceux qui produisent, et il n'a pas de meilleur moyen d'employer utilement le capital et de l'accroître, que de réduire de plus en plus la part qui revient au travail.
Nous ajouterons ici une observation importante. Les progrès étonnants de l'industrie, qui ont ébloui de leur éclat les sciences économiques, semblent arrivés à une époque de ralentissement et presque d'arrêt. La production, loin d'obéir au mouvement ascendant qui l'emportait jusqu'ici, a beaucoup de peine à se tenir au degré où elle s'élevait depuis plusieurs années (1). Et , avec le système de notre industrie , l'état station-
(1) Depuis la crise de 1837, les grandes villes manufacturières d'Angleterre n'ont pas retrouvé l'activité productive des années précédentes. L'augmentation n'est plus constante; l'industrie procède mainte-
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naire est une décadence. Si l'industrie ne jouit pas d'une prospérité exagérée , /elle souffre et fait souffrir avec elle les populations qui lui ont confié leur existence. Adam Smith l'avait prédit avec une sagesse dont nous lui avons déjà fait honneur : ce n'est que dans la période de développement, que la production de la richesse est également favorable à toutes les classes de la société; plus tard, lorsque l'activité industrielle suffit seulement à s'entretenir, et qu'elle n'augmente plus, cet état stationnaire devient un temps de détresse pour la population laborieuse, qui voit baisser rapidement la demande et le prix du travail. Longtemps avant que la décadence économique se manifeste chez une nation , les classes ouvrières sont frappées aussi rudement que si cette décadence était opérée, et il suffit que le progrès s'arrête pour qu'elles éprouvent tous les effets de l'extrême détresse. Les avantages attribués à notre système économique diminuent donc en nombre et en importance, à mesure que se développe le système.
Il n'en est pas de même des inconvénients. Du moment où le progrès éprouve la plus légère indécision , du moment où la prospérité menace de se ralentir, les inconvénients que nous avons signalés croissent subitement avec une effrayante rapidité. A en juger par les faits que nous connaissons, on peut affirmer qu'ils augmentent toujours dans une proportion plus grande que les avantages. Si cette observation est vraie, il en résulterait que la somme des avantages économiques n'a été que momentanément supérieure à celle des inconvénients, qui sont nécessairement destinés à faire pencher la balance. Nous croyons être en mesure de démontrer qu'en ce moment déjà, les résultats malfaisants du système industriel en surpassent les avantages , et c'est pour cela que nous avons entrepris la véri-
nant par secousses ; elle avance et recule alternativement. Le total des exportations des produits anglais, évalué en 1837 (année finissant le 5 janvier), à 84,833,276 1. st., n'était plus que de 72,312,207 l. st. Tannée suivante.
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ficalion par les faits des principes qui dominent actuellement l'industrie.
La condilion physique et morale des populations industrielles , l'existence et rétendue du paupérisme, sont pour nous des preuves irrécusables de la vicieuse constitution de l'industrie; et quand nous n'aurions pas d'autres motifs, celui-là seul suffirait pour nous faire regarder la situation économique présente comme un état transitoire, un désordre passager, et non comme le régime permanent de la production et du travail. Notre raison se refuse à admettre que, pendant que la politique et la philosophie concourent si activement à l'affranchissement et à l'ennoblissement de tous les hommes , les plus mauvais effets de la servitude, comme le vice et l'ignorance, soient fatalement maintenus et même introduits de nouveau dans le monde par l'industrie. Ces populations entières, que je vois lutter péniblement avec les machines, pour en suivre le mouvement infatigable, et en imiter la précision mathématique, ne peuvent pas être éternellement condamnées à une pareille existence. Mon cœur persiste à espérer que leur sort actuel est une souffrance momentanée au moyen de laquelle elles achèteront un meilleur avenir. Que le travail de l'industrie moderne, ce travail incertain, automatique, mal rétribué, prolongé jusqu'à l'extrême fatigue, jusqu'à l'ennui, qu'un pareil travail soit un châtiment , une expiation , le prix de la rançon sociale, je le veux bien , pourvu qu'on n'en fasse pas pour une portion du genre humain une nécessité éternelle ! Je ne croirai jamais que la richesse des nations exige absolument que ceux qu'elle occupe à la production soient réduits à la condition des ouvriers de Lille et de Mulhouse, en France, de Manchester, de Leeds et de Glascow, au delà de la Manche! J'affirme et j'essayerai de prouver bientôt que l'état misérable de ces populations est incompatible non-seulement avec les espérances delà civilisation, mais avec son existence. Il faut, ou trouver un remède efficace à la plaie du paupérisme, ou se préparer au bouleversement du monde. Car la misère est pour la société actuelle une cause de
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ruine plus énergique peut-être que ne l'était l'esclavage pour la société païenne.
Sans vouloir déprécier les travaux des rares économistes qui ont jugé à propos d'étudier spécialement la misère, nous pouvons dire qu'elle ne l'a pas encore été aussi sérieusement ni aussi complètement que le demande le sujet , et , à défaut d'autre , notre livre réclame au moins le mérite de la nouveauté. En choisissant un pareil sujet, nous avons obéi aux idées, aux inquiétudes qui préoccupent le plus les esprits sérieux de notre temps : nous avons soumis à l'examen le problème le plus grave de l'époque ; ce n'est pas nous qui en donnerons l'entière solution , toute notre ambition est de la préparer et de l'entrevoir, ne fût-ce que très-imparfaitement, à travers les difficultés qui la dérobent à nos recherches.
Il nous a semblé que le meilleur moyen de découvrir quelque chose dans ce mystère social était de bien constater le mal, et d'en rechercher les causes. Nous serons trop heureux si nos recherches nous conduisent à reconnaître que ces causes sont de Tordre de celles sur lesquelles l'esprit et le cœur de l'homme ont pouvoir d'agir, car alors nous serons en droit d'en provoquer et d'en espérer la réduction. L'humanité, comme l'individu, est condamnée au travail ; sa vie est un combat éternel contre le mal physique et le mal moral que la nature et la nécessité historique voudraient lui imposer. Je ne sais si elle est destinée à le vaincre jamais, mais c'est pour elle un devoir de le combattre toujours ! Jusqu'à ce moment, elle a combattu avec quelque succès la tyrannie que le passé prétendait exercer sur elle ; sera-t-elle aussi heureuse dans ses efforts pour constituer le régime du travail suivant les principes delà justice et de la raison, qu'elle fa été pour réformer la constitution civile et politique des peuples? Les réformes politiques, sinon achevées du moins bien commencées , voici que des réformes d'un autre ordre, plus urgentes peut-être, viennent solliciter l'Inteliigence et l'activité des nations. Il y a dans ce champ nouveau de la besogne pour bien des jours : mais, fussions-nous certains
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qu'il ne nous sera pas donné de l'accomplir tout entière, ce n'en est pas moins un devoir pour nous de l'entreprendre; ce livre, s'il remplit son but , montrera qu'il est temps de le vouloir.
Il nous reste maintenant à exposer brièvement l'esprit dans lequel ce livre a été conçu. Cela est d'autant plus nécessaire que nous marcherons souvent au milieu des questions les plus périlleuses, et que, malgré le soin que nous prendrons d'éviter toute espèce de déclamation, les partisans quand même du statu quo en toute chose ne nous pardonneront pas d'avoir voulu troubler leur optimisme ; il importe beaucoup qu'on ne puisse pas nous confondre avec les ennemis passionnés que la société actuelle soulève contre elle. Non , nous n'écrivons point pour fournir des arguments ou plutôt des armes à ceux qui veulent encore détruire ; nous écrivons sans passion , l'âme triste quelquefois, jamais irritée, pour provoquer les pacifiques efforts de ceux qui veulent organiser et réparer à temps les les ruines sociales. Les forces que mettent en mouvement la colère et la haine ne peuvent rien, absolument rien pour le salut de ceux qu'opprime la misère , cet ennemi insaisissable çontre lequel la violence qui tue est inutile, et dont on ne doit triompher que par les efforts de l'intelligence et du cœur. Nous ne ferons donc jamais appel à la passion , et , si nous nous adressons avec quelque vivacité à l'intelligence et à la générosité de notre temps , c'est que le mal nous paraît si grand , le remède si pressant, que nous tremblons de voir tomber la tâche des réformes en de mauvais mains !
Les périls de tous genres qui entourent la question de la misère, et contre lesquels nous essayons de nous prémunir , nous expliquent parfaitement pourquoi on a négligé si longtemps une pareille question, et surtout pourquoi ceux qui l'ont abordée se sont à peu près tous accordés pour voir dans le paupérisme la conséquence et le châtiment de la conduite de ceux qui le subissent. Les esprits les plus éminents , les cœurs les plus généreux , ont renfermé tout ce qu'ils savaient
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de la question dans le cercle vicieux qui consiste à faire de la misère elle-même la cause exclusive de la misère. Nous ne voulons pas nous donner le facile et triste plaisir de relever ici les erreurs et les méprises dans lesquelles on est unanimement tombé sur ce sujet (1). Dans la crainte d'être amenés à reconnaître que la société actuelle n'était pas le meilleur des mondes possibles, ils ont rejeté sur la population misérable tout le fardeau de la misère, et parce qu'ils la voyaient vicieuse, imprévoyante et dégradée, ils ont dit que la misère n'était que la conséquence du vice, de l'imprévoyance et de la dégradation. Comme ils voulaient absolument penser ainsi, ils n'ont pas eu l'indépendance d'esprit nécessaire pour apercevoir le défaut d'un pareil sophisme : il est si facile de croire ce que l'on désire, de nier ce que l'on redoute, et les arguments viennent si abondamment au secours d'une conviction intéressée !
S'il n'y avait péril pour la société , péril pour la civilisation elle-même, à se tromper volontairement ainsi, nous ne troublerions ni la béatitude ni l'optimisme des partisans de notre régime économique. Personne n'éprouve plus d'horreur que nous pour les vices effroyables qui corrompent les basses classes, surtout les classes industrielles, mais nous avons la certitude que ces vices sont à la fois partie et conséquence de la misère, au lieu d'en être la cause, et qu'ils ne feront qu'augmenter, comme cela arrive , si l'on se contente de les maudire sans rien faire pour les combattre efficacement. On aura beau prêcher la prévoyance , recommander au pauvre d'acquérir cette précieuse capacité qui embrasse l'avenir dans ses
(1) M. Hippolyte Passy, ex-ministre, s'exprime ainsi dans une lettre adressée à la Société de tempérance d'Amiens et rendue publique ;
« On est amené à reconnaître que, quelque exiguë que soit la
part du pauvre, c'est Vart de l'appliquer à ses besoins réels , la capacité d'embrasser l'avenir dans ses conceptions , qui Lui manque, et que de là vient sa détresse plus que de toute autre cause. »
Voir le Temps du 20 février 1836.
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conceptions, encourager l'économie et la sobriété, on n'empêchera pas les pauvres d'être imprévoyants , prodigues et intempérants , s'ils restent soumis à un régime économique qui , comme nous le prouverons , les pousse forcément à l'imprévoyance, à la prodigalité et à l'intempérance!
Je ne crois pas aux bienfaits de l'erreur : un mensonge officieux est toujours plus dangereux que la vérité qu'il déguise. On aura beau se persuader que tout est bien, cette conviction de complaisance n'empêchera pas le mai d'exister, les causes de se développer à la faveur du silence et des ténèbres où on les laisse, jusqu'à ce qu'elles éclatent à l'improviste, avec leurs conséquences les plus désastreuses , au milieu de la sécurité générale. Il fut un temps où la société s'abritait dans l'ignorance , contre la crainte des dangers dont sa constitution vicieuse la menaçait chaque jour; et comme sa sécurité et son bonheur résultaient de son ignorance d'elle-même, elle châtiait comme des criminels ceux qui , par des vérités importunes, osaient troubler sa quiétude : au moment où la réforme enlevait à la papauté la moitié du monde, la papauté se vengeait par des supplices, de ceux qui voulaient la sauver en l'éclairant. Grâce à Dieu , ce temps est passé : si la vérité nous inspire quelque effroi, ce n'est pas au point de la proscrire; nous pouvons bien nous abstenir d'aller au-devant d'elle , mais quand elle vient à nous, nous n'avons plus le triste courage de la repousser !
Aujourd'hui, dans l'état où une grande révolution nous a mis, la vérité ne doit plus effrayer que notre paresse , car elle ne menace en nous que l'amour du repos. Lorsqu'elle nous révèle des dangers imminents, elle nous force de travailler à en prévenir l'explosion. 11 est pénible, je le sais, pour une société qui est parfaitement contente d'elle-même, de se voir condamnée à des réformes laborieuses; mais vaudrait-il mieux qu'elle restât dans une satisfaction inactive jusqu'à ce qu'elle fût réveillée par une catastrophe soudaine ?
Ce qui nous encourage à découvrir aux yeux de tous la plaie
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qui afflige notre société, c'est que nous avons l'assurance que, si triste qu'elle soit , la vérité ne rend aucune classe de la nation exclusivement responsable de l'existence, ni des progrès de la misère. Quand on étudie les causes les plus actives de la misère, on reconnaît qu'elles sont presque toutes indépendantes de la volonté des individus, et qu'on n'est en droit d'accuser personne de leur action désastreuse. Elles sont, si l'on veut, la faute de tous, puisqu'elles tiennent à des institutions, à des habitudes sociales que les hommes d'aujourd'hui n'ont point faites, et qu'ils maintiennent plutôt par ignorance et par tradition, que par mauvais vouloir. Celui qui éprouve le plus de douleur et d'indignation au spectacle de la misère , telle que nous la verrons bientôt, n'a le droit de maudire personne : le riche, dont l'opulence contraste si fortement avec le dénûment du pauvre, n'est pas plus coupable que celui-ci; le maître , qui achèle le travail de l'ouvrier à un prix si bas qu'il suffit à peine aux besoins les plus pressants , n'est responsable ni de l'insuffisance des salaires , ni de la trop longue durée du travail : il subit lui-même la loi qu'il impose, seulement il la sent moins durement que le pauvre salarié. En un mot, ce n'est pas tant des hommes que vient la misère, que delà puissance des choses; et on commettrait une méprise dangereuse en même temps qu'une injustice, si l'on attribuait à des hommes , individus ou classes , la tyrannie des choses. Je ne me dissimule pas qu'il est beaucoup plus difficile de triompher d'obstacles matériels, qui ont le caractère implacable de nécessité, que de triompher des passions et des intérêts de quelques individus; ce pendant je félicite avec joie mon pays de n'avoir plus à combattre des obstacles vivants, mais d'avoir affaire seulement à des difficultés que l'on ne peut point imputer aux hommes ! En France principalement , l'intérêt général est plus fort que tous les autres intérêts, et , s'il en existe encore qui lui soient hostiles , ils n'auront pas même la force d'entrer en lutte avec lui! Qu'est-ce chez nous, je le demande , que les monopoles directs ou indirects favorisés par des lois encore imparfaites ; qu'est-ce
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que l'intérêt privé en présence de l'intérêt de tous , reconnu par tous et demandant satisfaction ? D'ailleurs la divergence qui existe entre quelques intérêts et l'intérêt général , tel que nous le comprenons, est plus apparente , momentanée, que réelle et durable. Nous verrons plus loin que la pacification des intérêts du grand nombre, avec ceux de la propriété et du capital, n'est possible que si elle ne sacrifie ni les uns ni les autres. Nous ne voulons pas que le capital fasse la paix, en soumettant le travail à la servitude , mais nous ne voulons pas davantage que le capital perde la moindre chose de sa sécurité et de ses garanties.
Les réformes que nous appellerons de tous nos vœux ne solliciteront donc jamais l'intervention de la violence, mais seulement celle de l'intelligence et du bon vouloir. La guerre que nous voudrions voir déclarer au profit des classes opprimées , ne demande ni effusion de sang , ni proscriptions, et c'est ce qui nous engage surtout à la provoquer de toutes nos forces : c'est une guerre pacifique, mais difficile, qui ne cédera la victoire qu'à la persévérance la plus courageuse et la plus éclairée. Nous devons nous armer contre les causes de la misère, qu'elles viennent du régime économique ou de l'histoire, d'une résolution pareille à celle dont nos pères se sont armés contre les classes privilégiées qui défendaient les abus. Plus heureux que nos pères , nous avons à remporter une victoire aussi féconde en bienfaits, et qui ne nous coûtera pas de remords !
La misère est encore moins le fait d'une classe d'individus que ne l'était l'esclavage antique. L'esclavage, chez les anciens, n'était la faute ni de ceux qui l'exploitaient, ni de ceux qui le subissaient, mais bien de la société tout entière, et surtout du passé : c'était un mal héréditaire que tous apportaient avec eux en naissant , c'était la tache originelle dont tous les hommes étaient marqués , bien qu'ils n'eussent pas commis euxmêmes le crime qui l'avait imprimée au front de leur race. Il en est à peu près de même de la misère. Chaque génération la reçoit et la porte pour la transmettre à celle qui la suit; mais,
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s'il ne dépend pas d'elle de refuser entièrement ce funeste héritage , elle peut, à force d'intelligence et de bonne volonté, en diminuer le fardeau à la génération qui doit venir après elle.
Il est arrivé un moment dans l'histoire où l'esclavage est devenu un crime personnel , justement imputable à la classe qui en profitait; c'est lorsque le progrès de l'intelligence et de la morale, provoqué et réalisé par le christianisme, eut forcé tous les esprits à reconnaître que l'esclavage était un abus effroyable, une injustice, et que le moment de la réparation était venu. De même, le fait de la misère nous sera sévèrement imputé du moment où , les véritables causes étant connues, nous ne travaillerons pas à les combattre : il nous le serait , dès aujourd'hui, si, conduits , comme nous le sommes , par la marche naturelle du savoir, à étudier cette question , nous en détournions volontairement notre intelligence. Si un jour, ce qu'à Dieu ne plaise ! il était demandé compte à notre société de la trop longue durée et de l'augmentation de la misère, elle aurait à redouter la condamnation la plus terrible que l'histoire ait jamais prononcée contre une société coupable!
Du point de vue philosophique , où nous nous plaçons , nous considérons donc le paupérisme comme une partie de ce mal originel que l'humanité est condamnée à combattre. Elle a eu la gloire de vaincre l'esclavage, de s'arracher à la puissance des traditions qui lui imposaient l'injustice comme un droit sacré; il lui reste maintenant, pour compléter sa tâche, à réhabiliter le travail en fait, comme elle Ta déjà réhabilité en idée , à lui donner, en ce monde, la part que réclament pour lui l'intelligence, la justice et les véritables intérêts de la société. L'occupation violente ou la transmission par le sang, étaient dans la vieille société à peu près les seuls moyens d'acquérir, et toutes les institutions avaient pour objet de protéger la possession due à cette origine. Il faut , pour mettre d'accord les faits et les principes , que le travail aussi devienne un facile moyen d'acquérir, le plus sûr, le plus favorisé de tous, sinon le seul.
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Sans nous étendre davantage sur la philosophie de cet ouvrage, nous en avons dit assez pour que Ton s'attende à ce que nous demandions autre chose que l'aumône en faveur des classes qui supportent presque tout le fardeau du travail. La charité est une vertu privée, un devoir religieux que chacun est tenu de remplir selon sa mesure, mais que nous croyons incapable de réparer le maï que des causes beaucoup plus puissantes ont produit et entretiennent. Sans doute, il est bien de donner à ceux qui ont faim et soif, de vêtir ceux qui sont nusj mais cela ne suffit pas , mais l'accomplissement de ce devoir, dans sa plus généreuse étendue, ne sauverait pas le monde des ravages de la misère, comme nous le montrerons plus loin : les causes permanentes de la misère, si on ne les abandonne à leur pleine action, feraient toujours plus de pauvres que la charilé la plus active n'en pourrait soulager. J'entends déjà qu'on demande avec effroi : Mais que faut-il faire? donner, au lieu d'aumône publique ou privée , à tous ceux qui subissent la misère les moyens de s'en affranchir eux-mêmes par le travail.
11 y a, dans les sociétés comme dans l'individu, des choses que la raison humaine est incapable d'expliquer, caria religion seule entreprend d'expliquer les mystères , et la vie sociale est pleine de mystères. Par exemple , qui nous rendra compte, excepté la religion, de cette loi mystérieuse et fatale, établie depuis le commencement du monde, et qui veut que l'homme n'obtienne jamais un peu de bien qu'au prix de beaucoup de mal? Il suffit d'ouvrir l'histoire pour reconnaître qu'à chaque progrès accompli , à chaque affranchissement de l'humanité , correspond une douloureuse rédemption. Que l'on récapitule tous les biens dont nous jouissons , surtout les biens de l'ordre élevé, comme la paix civile et la liberté, et l'on verra qu'ils ont tous été payés au prix de souffrances infinies ! Qui ne sait qu'il a fallu à chaque nation des siècles de désordres et d'horreurs, pour conquérir le seul droit d'exister comme nation? N'a-t-il pas fallu quatre siècles de martyre pour établir
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• le christianisme, un siècle de guerres civiles pour introduire la réforme dans le monde, la plus héroïque et la plus sanglante des révolutions pour débarrasser la France seulement de l'ombre que le passé projetait sur elle !
II en devait être de même nécessairement dans Tordre économique. La richesse ne pouvait être gratuitement obtenue. L'indépendance de l'homme vis-à-vis les besoins matériels , le remplacement de la servitude humaine parcelle des forces naturelles, l'ennoblissement de la vie physique rendue plus commode et plus digne , tous ces biens ont une valeur aussi précieuse que la liberté civile et politique. Quoi donc d'étonnant s'ils coûtent aussi cher ! La misère et sa suite ont donc été le prix de la richesse. Pour arriver à l'indépendance économique, l'homme a dû passer par la misère , car, en ce monde , tout esclave pour être libre est condamné à payer sa rançon !
Il n'est pas possible de nous affranchir de cette loi cruelle, car on ne pourrait le faire que par une injustice et une folie. Le seul moyen de transporter tout à coup les pauvres qui subissent en ce moment la loi fatale , de l'extrême misère à l'aisance , serait d'ôter à ceux qui ont plus pour ajouter à ceux qui ont moins ; mais , dans la condition où l'humanité est placée , cela n'est ni possible , ni équitable, car cela équivaudrait à décréter la pauvreté universelle. Rien ne doit se donner gratuitement, pas plus l'aisance physique que la liberté. Les salariés ressemblent aux paysans du moyen âge ; ce sont des serfs attachés à la glèbe : ils ne deviendront libres que comme les premiers, non pas par un affranchissement subit, non pas sans transition, mais en payant par un long travail la rançon de la servitude. Voyez par quels moyens chaque petit propriétaire agriculteur est devenu maître du champ qu'il cultive, et qui appartenait autrefois au fier tenancier de la conquête ! C'est comme cela , comme cela seulement que se rachètent les vaincus , par une conquête lente et pacifique, mais cette fois légi- | time, et qui constitue , en faveur de celui qui a le mérite de la faire , des droits éternels ! Ce qu'on doit au pauvre salarié d'au-
jourd'hui, qui n'a d'autre propriété que le travail, ce n'est pas l'affranchissement subit de la rude servitude de la misère, c'est seulement le moyen de se racheter. La société aura généreusement payé sa dette à la misère, le jour où elle favorisera et rendra plus facile qu'elle ne l'a été jusqu'ici la rédemption par le travail! Quand des institutions équitables auront organisé le travail , ce aéra aux travailleurs eux-mêmes à mériter cette rédemption !
Nous espérons que nos recherches conduiront à découvrir les moyens pratiques qui peuvent préparer cet heureux résultat. Nous n'avons pas la prétention de conduire tout d'un coup les nations affamées à l'abondance de la terre promise 5 ce sera beaucoup déjà si nous montrons de loin l'issue qui permet de sortir sans danger des embarras où la société est si dangereusement engagée.
Dans les pages qui précèdent, nous avons expliqué , aussi clairement qu'il nous a été possible, le but et l'urgence du travail que nous avons entrepris ; nous nous proposons de compléter et de vérifier par l'étude de la misère la science sociale qui, sous le nom d'économie politique, a recherché et cru découvrir les lois du bien-être des nations. Mais ce n'est pas seulement à une pensée de critique que nous avons obéi en nous engageant dans un pareil travail; aujourd'hui que l'économie politique a été éprouvée et combattue par tant de faits contraires à ses doctrines , exceptionnels à ses lois , la critique est facile, trop facile même, car elle peut séduire l'amour-propre d'un écrivain au point de lui faire croire qu'il en sait plus que la science, plus que tout le monde, parce que les faits nouveaux et surtout ceux qui se préparent ont raison contre la science et à peu près contre tout le monde. Nous n'avons pas la moindre prétention de nous prévaloir de l'éloquence et de la force des faits sur l'autorité desquels nous appuyons nos idées ; tout notre mérite , si c'en est un, est de les avoir recueillis et laissés parler. La critique sociale est devenue un lieu commun dont on a déjà beaucoup abusé; nous espérons que ceux qui liront
notre livre nous rendront la justice de reconnaître que ce n'est pas l'intention de critique qui y domine, et que nous avons toujours devant les yeux un but plus élevé : le but de comprendre le mal que nous découvrons , de l'analyser afin de le ramener à ses causes , et par ce moyen d'en chercher le remède. On remarquera peut-être que nous nous sommes occupé plus longuement de constater la misère et d'en étudier les causes , que de proposer les moyens immédiatement applicables qui ont pouvoir d'en diminuer les effets; c'est qu'il nous a semblé que les moyens efficaces de détruire la misère ne pouvaient être découverts qu'après avoir bien reconnu la nature et les causes du mal : telle est la lacune que nous avons essayé de combler. En exposant les causes qui ont produit et qui entretiennent la misère, nous conclurons tout simplement qu'il faut supprimer ces causes et les remplacer par des principes moins malfaisants. L'étendue que nous avons fixée à ce travail nous permet seulement d'indiquer sommairement ce qu'il faut faire: discuter les réformes, leur application, l'ordre dans lequel elles doivent être accomplies, ce serait, l'objet d'un travail immense , qui dépasse peut-être les forces d'un seul individu , mais que nous aurions cependant le courage d'entreprendre s'il nous en restait en ce moment le loisir et la place. Peut-être l'entreprendrons-nous ; car, selon nous , la modestie ne consiste pas dans le silence ou l'inaction : nous la faisons consister à dire sans prétention exagérée ce que l'on sait ou ce que l'on croit en s'abandonnant au jugement et à la discussion du public éclairé; que chaque citoyen apporte en commun sa bonne volonté , ses efforts et ses idées, et que l'opinion et le temps décident souverainement de ce qui doit être rejeté ou conservé !
Voici maintenant quel est le plan que nous avons suivi dans le livre que nous présentons à l'attention du public, s'il veut bien y jeter les yeux.
Nous l'avons divisé en quatre parties : la première traite de la théorie de la misère ; c'est l'analyse aussi exacte que possi-
ble du terme et de la chose ; elle répond à la question : Qu'estce que la misère ? dans cette partie nous exposons aussi les do cuments relatifs à la misère officielle et les conséquences que nous en tirons pour la constatation de la misère réelle. Dans la seconde partie, nous étudierons ce qu'est actuellement la misère dans les deux nations les plus avancées en civilisation et en industrie ; nous en ferons la description la plus exacte possible, nous exposerons tous ses effets, et, à l'aide des documents que nous avons recueillis , nous essayerons de présenter le tableau de la situation physique et morale des classes pauvres. Ceux qui sont curieux des faits économiques et sociaux en trouveront ici qui méritent de les intéresser , car nous n'avons rien négligé pour les obtenir. Nous avons rapporté d'un voyage , entrepris spécialement en Angleterre pour y étudier les différentes formes du paupérisme, une masse de documents nouveaux qui jettent une vive lumière sur la question. Si quelques-uns de ces faits produisent sur le lecteur une impression égale à celle qu'ils ont produite sur nous lorsque nous en avons été témoin , s'ils lui apprennent autant qu'ils nous ont appris , peut-être nous saura-t-il bon gré de les avoir observés. La troisième partie est consacrée à l'étude des causes de la misère, à la critique des lois économiques au moyen des faits rassemblés dans la seconde et la troisième partie; et enfin dans la quatrième partie, nous examinerons les moyens adoptés ou proposés pour le soulagement de la misère. C'est dans cette dernière partie que nous indiquerons sommairement les grandes réformes économiques que nous semblent exiger les véritables causes du mal , telles que nous les aurons discutées et reconnues.
Tel est ce livre. Nous ne croyons pas avoir à nous expliquer davantage sur la pureté des intentions qui nous inspirent : notre bonne foi sera notre guide au milieu des écueils où une périlleuse question nous engage. Nous regrettons d'avoir à dire des vérités pénibles, humiliantes peut-être; mais nous croyons (levoir préférer ces vérités pénibles à la dissimulation orgueil-
INTRODUCTION
leuse qui persiste à taire le mal dont on souffre, dût le silence empêcher de guérir! Il y a dans nos sociétés assez de bien pour qu'elles aient le droit d'être fières d'elles-mêmes ; il y a aussi beaucoup trop de mal pour qu'elles puissent le dissimuler longtemps sans péril. N'eussions-nous fait que sonner le tocsin et appeler quelques esprits généreux au secours de la misère, au secours de la civilisation qu'elle menace, nous croirions avoir rempli un devoir utile envers la société, même quand elle s'obstinerait à ne voir en nous qu'un prophète de malheur!
Que la prospérité matérielle et l'accroissement de richesse qu'on nous vante et que nous admirons ne nous rendent pas indifférents aux dangers de l'avenir! Songeons que le monde a déjà vu une civilisation s'éteindre au moment même de la plus brillante prospérité! Songeons que c'est à l'époque de sa plus grande puissance matérielle, de sa plus grande richesse, que la civilisation romaine a été saisie par la mort ! Quand la barbarie renversa l'empire romain , tout le monde sait que ce n'était plus qu'un cadavre depuis longtemps abandonné par la vie. Au troisième siècle de notre ère, lorsque déjà on pouvait entendre au loin le pas des barbares qui venaient célébrer les funérailles de l'empire décédé, Terlullien vantait les progrès matériels de la civilisation romaine en des termes qui s'appliquent d'une manière frappante à notre état social, à cette prospérité qui nous aveugle et dont nous sommes si fiers.
« Certes, disait-il, le monde devient chaque jour plus orné et » plus magnifique; aucun de ses recoins n'est resté inaccessi- » ble ; tous sont connus , fréquentés , tous sont le théâtre ou » l'objet d'affaires. Cherchez les déserts naguère fameux : de » fraîches campagnes les recouvrent, le champ dompte la » forêt ; la bête fauve fait retraite devant les troupeaux d'ani- » maux domestiques; on ensemence le sable; on broie la » pierre; on transforme les marais en terre ferme. 11 y a plus » de villes maintenant qu'il n'y avait jadis de maisons. Qui re- » doute encore une île ? Qui frémit devant un écueil? On est » sûr de trouver partout une habitation; partout un peuple, un
» État, partout la vie... Nous écrasons le monde de notre poids ! » Onerosi sumus mundo (1). »
Et cette glorieuse apologie était l'oraison funèbre d'un monde qui déjà n'était plus ! Et, au moment même où Tertullien écrivait ces mots, une voix vengeresse éveillait les barbares dans leurs campements du Danube et leur criait : Levez-vous, races opprimées , vous que Rome sacrifie dans les cirques à ses spectacles , et venez assouvir votre vengeance (2) ! Notre civilisalion , plus heureuse que celle de Rome , tient son sort dans ses mains. Il dépend d'elle, si elle consent à travailler pour effacer ou au moins diminuer la misère , il dépend d'elle que la voix vengeresse ne crie jamais aux misérables dont nous allons passer en revue la nombreuse et lamentable armée, et que déjà on a comparés aux barbares: Barbares, levez-vous ! Nous ne craignons pas de le répéter , parce que nous avons confiance dans ie pouvoir de l'intelligence et de la générosité des nations : la civilisation moderne et la misère ne peuvent pas durer à côté l'une de l'autre, car elles s'excluent. Tôt ou tard, prochainement peut-être , il faudra choisir ou Tune ou l'autre ! ou renoncer à la civilisation, ou combattre si énergiquement la misère qu'elle ne soit plus, pour celui qu'elle frappe , qu'un juste châtiment !
Septembre 1840.
(1) Tertullien, de Animà, 50.
(2) Arise ye Goths and glut your ire ! — Byron , Child-Harold, canto iv, stanz cxl.