CHAPITRE V
insistance; MM. Ficlden, à Todmorden et Langleld , renvoyèrent leurs ouvriers et les provoquèrent à la révolte par des proclamations incendiaires. On s'opposa par la force à l'exécution de la loi, et un régiment de dragons fut obligé de marcher contre les populations mutinées (1).
Beaucoup de manufacturiers regar daient les prescriptions de la nouvelle loi comme un attentat direct à leurs intérêts , car ils prévoyaient que la suppression ou seulement la diminution des secours élèveraient forcément le prix du travail. La charité ne payant plus aux ouvriers une partie du salaire, l'entrepreneur de travail se trouverait obligé de le payer tout entier, et, dans la situation où la concurrence des producteurs avait mis l'industrie, la plus faible augmentation dans les salaires pouvait devenir pour eux une cause de ruine. La subvention publique accordée à la misère était une nécessité de l'organisation sociale en Angleterre : tant que les lois des céréales, qui sont la liste civile de l'aristocratie, ne seraient pas rappelées, on ne pouvait , sans injustice pour les manufacturiers et pour les pauvres , supprimer les secours qui assuraient le bon marché du travail. Les proclamations de MM. Fieîden , qui développaient ces motifs avec une violence toute révolutionnaire, étaient un véritable manifeste de guerre sociale.
Le sixième rapport de la commission nous apprend que la détresse ne fait qu'augmenter dans les districts de manufactures. Dans les comtés du centre de l'Angleterre, les work-houses sont devenus insuffisants : la misère a cruellement trompé toutes les prévisions de l'administration des pauvres, car, au moment où elle entra en exercice, elle ne croyait avoir à faire qu'aux pauvres journaliers des comtés agricoles : elle redoutait si peu le paupérisme des pays de manufactures , qu'elle voulait transporter la population agricole du sud de l'Angleterre dans les districts industriels du nord et du centre. Et voici qu'après une expérience de quelques années , elle trouve que la situation des pauvres des campagnes est bien préférable à celle des ouvriers des grandes manufactures! A Carlisle, une pétition présentée par les tisserands , et fort bien rédigée, réclame si impérieusement des secours , que le bureau de l'U-
(1) Fifth annual report, p. 31.
LIVKE 1.
nion accorde 1 sh. 6d. de supplément de salaire par semaine à cinq cents chefs de famille î On essaye d'expulser les Irlandais et les Écossais des villes de manufactures, et, pour les forcer à remporter leur misère dans leur pays, on leur refuse toute espèce de secours.
Nous exposerons bientôt le tableau de la misère britannique , tel que nous l'avons eu récemment sous les yeux : nous avons voulu seulement dans ce long chapitre résumer les faits économiques et sociaux auxquels la réforme de la législation du paupérisme a donné iieu en Angleterre. Ces faits ne sont pas encore bien connus en France , et nous espérons que nous ne les aurons pas recueillis sans profit.
Nous croyons devoir répéter encore qu'il serait injuste de rendre l'administration actuelle des pauvres responsable des effets rigoureux de la loi ; elle est, nous nous en sommes convaincu nous-mème, animée des intentions les plus généreuses et les plus pures. Elle a voulu rendre à i'Angleterre le seui service que la législation et le gouvernement pouvaient lui rendre en celte matière; persuadée qu'il était dans les intérêts présents du pays et dans ceux de son avenir d'abandonner les causes économiques qui règlent le prix du travail à leur libre cours, elle a poursuivi son but avec une intelligence et un courage dignes des plus grands éloges; elle a méprisé les déclamations hypocrites des torys conservateurs qui défendaient les abus de l'ancienne loi, parce que toute réforme leur est odieuse , et que toute suppression d'abus est pour eux une menace de ruine. Seulement elle a exagéré le principe qu'elle s'est proposé d'appliquer, et elle a cru travailler à diminuer efficacement les causes de la misère en corrigeant quelques abus de la charité.
Sans adopter les principes économiques de la nouvelle administration du paupérisme, nous la félicitons d'avoir entrepris une aussi grande expérience, qui doit être salutaire aux autres nations aussi bien qu'à la Grande-Bretagne. En abandonnant librement à lui-même le monde industriel tel qu'il est constitué, en supprimant l'intervention d'une charité perturbatrice dans le régime économique de la nation anglaise, elle a plus fait pour la solution du problème social que toutes les théories conçues jusqu'ici. Que l'expérience continue encore seulement quelques