‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en FranceChapitre 90 sur 224 · CHANTRE VII · texte numérisé non relu

CHANTRE VII

avait de dispositions favorables à la misère ; et quelle faveur que l'asile du dépôt de mendicité! Cinquante-neuf dépôts, pouvan! contenir 22,550 mendiants, furent institués en quatre ans , et , bien loin de les porter au nombre des départements comme on Pavait projeté, on songea bientôt forcément à les réduire. Les dépôts ne produisirent aucun des bons effets qu'on s'en était promis, et les départements, qui devaient supporter la charge de leurs pauvres, se plaignirent hautement du lourd far deau qui leur était imposé (1). Ces dépôts , comme les work-honses d'Angleterre, avant la loi de 1854, étaient des réceptacles où l'autorité entassait sans discernement et sans choix toute la population immonde : les mendiants valides, les vagabonds dangereux, étaient confondus avec les infirmes et les vieillards; on y vit aussi des filles publiques empestées , des galeux et des épileptiques : c'était à la fois un hospice et une prison. M. Noailles du Gard , membre du corps législatif, chargé du rapport de la partie du Code pénal qui concerne les mendiants , exprimait ainsi sur le ton pindarique de la flatterie , son admiration pour le souverain qui avait provoqué la suppression de la mendicité : « Reconnaissance » éternelle à la bienfaisance du héros qui assure à l'indigence » une relraite, et des aliments à la pauvreté ! l'enfance ne sera » plus abandonnée , les familles ne manqueront plus de res- » sources, ni le travail d'encouragement et d'emploi ! — Nos * pas ne seront plus arrêtés par l'image dégoûtante des » infirmités et de la honteuse misère. » Ce dernier éloge était le seul que méritait îa loi; nous ne pensons pas que c'était pour l'obtenir que Napoléon écrivait à Crétet : « Il ne faut point passer sur celte terre sans laisser des traces qui recommandent notre mémoire à la postérité ! »

La restauration , écoutant les vœux des conseils généraux qui demandaient l'abolition des dépôts de mendicité , par la raison qu'ils avaient été créés sous le règne de Napoléon, en supprima vingt-quatre de 1814 à 1818. Peu à peu tous fu-

(1) On dépensa d'abord 2 à 500,000 fr. par chaque département, et l'entretien annuel se monta environ à 90,000 fr., le produit du travail des mendiants compris.

rent supprimés ou convertis en maisons de correction (1).

Le Code pénal n'en conserva pas moins les articles qui déclaraient la mendicité, et même la misère extrême, un délit, et qui les punissaient comme tels. Cette loi générale ne peut plus être appliquée, même par les tribunaux les plus sévères, que dans les villes possédant encore des dépôts ou des établissements municipaux ouverts à l'indigence; de (à l'existence à peu près générale de la mendicité, ce fléau tant de fois détruit, celte plaie sociale que tant de magnifiques remèdes ont dû guérir. Les dispositions pénales de notre Code , contre les vagabonds et mendiants est une choquante contradiction avec les sentiments de justice et d'humanité qui distinguent notre civilisation et particulièrement notre pays. A Paris , par exemple, le dépôt institué pour prévenir la mendicité ne s'ouvre qu'à ceux qui ont violé la loi pénale, qu'aux mendiants condamnés comme tels : il faut passer par la police correctionnelle pour arriver à la maison de charité (2) !

Dans celte revue bien rapide de la législation française sur la misère, nous n'avons point eu l'intention d'en faire l'histoire, mais seulement de constater que, dans notre pays comme en Angleterre , la misère a une existence officielle , qu'elle est aussi chez nous un fléau social. Tous les pouvoirs qui se sont succédé en France depuis cinquante ans , ont abordé celte redoutable question , tous du moins ont trouvé en elle un embarras; aucun ne l'a résolue. Elle reste tout entière, telle qu'elle était à peu près lorsque l'assemblée constituante la mit

(1) La répression de la mendicité n'est plus qu'une mesure locale. Les dépôts ne sont aujourd'hui que des établissements municipaux où les cités populeuses et riches enferment l'image dégoûtante des infirmités et de la honteuse misère. — Il n'existe aujourd'hui que les dépôts de la Seine à Saint-Denis et Villers-Cotterets ; de l'Aisne, à Laon ; de PAriége, à Saint-Lazier ; de la Haute-Vienne, à Limoges; du Jura à Dô'e, et celui de la Charente-Inférieure. Des établissements municipaux pour la mendicité ont été créés depuis 1828, à Lyon , Bordeaux , Toul , Angers, Angouiême, Nantes, etc.

(2) L'honneur de notre pays exige qu'un pareil fait disparaisse au plus tôt de la société française. Disons que le gouvernement a manifesté l'intention de réviser et de refondre entièrement la législation sur la misère.

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