‹ De la misère des classes laborieuses en Angleterre et en FranceChapitre 95 sur 224 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

engager, il n'est pas étonnant que les causes générales de la misère y soient plus développées; la séparation du travail et des instruments du travail y est plus complète , plus profonde; i! est donc naturel que la condition des travailleurs y soit plus incertaine et plus dépendante. L'Angleterre soutient depuis plus longtemps que nous la guerre sociale de l'industrie; elle doit donc compter un plus grand nombre de blessés et de morts !

Et cependant , bien qu'une partie de la population des deux pays, la population industrielle , soit soumise au même régime économique, on peut affirmer d'avance que la majorité du peuple français n'arrivera jamais à la détresse dans laquelle est plongé le peuple d'Angleterre, et surtout à celle plus affreuse vers laquelle il s'avance à grands pas. Heureusement pour nous, les deux peuples ne se ressemblent ni dans leur présent ni dans leur avenir; il y a entre eux toute la différence d'une grande révolution. Le tiers seulement de notre population est employé aux travaux de l'industrie; les deux autres tiers vivent de la culture du sol. Cette majorité de la population française, bien que généralement pauvre, se trouve dans une condition économique qui ne peut pas se comparer à celle du peuple anglais; elle possède une partie importante du sol sur lequel elle travaille, et elle tend chaque jour à en posséder davantage, grâce à la loi civile sur l'égalité des partages et à la mobilité perpétuelle qu'elle imprime à la propriété. L'instrument du travail, la terre, n'appartient point à une classe distincte de celle des travailleurs, à quelques privilégiés pour ainsi dire inamovibles ; les salariés de nos campagnes eux-mêmes sont presque tous élevés à la dignité de propriétaire, et, après avoir prêté leurs bras au maître qui les emploie, ils peuvent encore féconder de leurs sueurs et de leur intelligence une petite parcelle de terre qui leur appartient. En France, il y a de la terre pour tout le monde, tandis qu'en Angleterre, le prolétaire des campagnes ne peut pas s'en procurer, même à bail et au prix le plus élevé. On se rappelle ces paysans du comté de Berks dont nous avons parlé plus haut, et qui demandaient en vain un petit champ pour y planter des pommes de terre. Sur le sol libre de la Grande-Bretagne, le cultivateur est réduit à la condition exclusive de salarié; la grande propriété et l'exploitation par vastes fermes le condamnent à l'incertitude qui est le 1 14

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fléau de l'industrie, et la concurrence que les journaliers se font entre eux pour des travaux qui ne demandent presque aucun apprentissage, et seulement l'emploi de la force, maintient les salaires bien au-dessous du niveau des besoins.

A cet état de choses qui est la séparation absolue du capital et du travail , il n'y a pas de remède économique possible. Peutêtre est-il plus difficile de s'affranchir de la dépendance d'un propriétaire, que de la servitude du maître : pour conquérir la liberté civile , il ne faut que de la force et de l'audace ; pour s'élever à un régime économique meilleur, il faut beaucoup d'intelligence et de la richesse : il faut devenir capitaliste à son tour. Et comment faire quand les institutions politiques et sociales d'un pays s'y opposent, quand la loi protège la propriété féodale contre la mauvaise gestion , l'imbécillité et la folie des propriétaires eux-mêmes ! L'avenir nous apprendra quelle issue s'ouvrira l'Angleterre.

En France, le régime de la propriété est tout le contraire de ce que nous le voyons en Angleterre. C'est l'extrême division , c'est l'abus du bien peut-être opposé à l'excès du mal; la petite propriété, la culture morcelée, répondent dans notre pays au système de la grande propriété et de l'exploitation des vastes fermes. La propriété obéit si docilement chez nous à la mobilité que lui imprime la loi civile, elle circule et se morcèle avec une si étrange rapidité, que déjà les économistes et l'administration se préoccupent des fâcheux effets que produit l'extrême division parcellaire du sol (1). Telle est la condition de l'homme en société , que les bons principes eux-mêmes peuvent dégénérer en abus. Mais heureusement les inconvénients qui résultent d'un bon principe mal appliqué , peuvent être diminués ou même détruits entièrement par de sages réformes : les bons principes portent, dans leur développement naturel, le remède aux abus. Déjà il est facile de voir où la division progressive du sol doit conduire une nation intelligente. Évidemment il existe un moyen de combiner les avantages de la culture sur une grande échelle avec les avantages de la division du sol qui, en augmentant le nombre des propriétaires, augmente progressivement le nombre des individus intéressés directement à

(1) Voyez plus loin , ive livre.

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