LIVRE I
La mendicité, cette lèpre hideuse, qu.i déshonore nos plus belles cités , n'est pas régularisée par une mesure générale dans toute la France; et Ton peut douter de l'exactitude du chiffre auquel chaque département porte le nombre de ses mendiants vagabonds. La rareté des dépôts ouverts à la mendicité empêche les autorités municipales d'exécuter rigoureusement les mesures répressives , ou même seulement les mesures d'ordre public, qui devraient bien être appliquées. On peut dire que chaque localité tient une conduite différente envers les mendiants : pendant que quelques villes, possédant des dépôts (1), continuent de traiter la mendicité comme un délit, d'autres, et c'est le plus grand nombre, la permettent avec autorisation, et même la tolèrent sans condition. Dans nos communes rurales, l'autorité municipale laisse circuler librement, de porte en porte , le pauvre qui mendie. On ne lui demande ordinairement , ni d'où il vient, ni où il va; la besace et le bâton lui tiennent lieu de passe-port.
Les documents administratifs ne peuvent donc nous donner qu'une idée incomplète de ce qu'est la misère en France; ils serviront de point de départ et comme de terme connu pour essayer de déterminer conjecturalement l'étendue et la puissance du fléau dans notre société : c'est un problème compliqué dont la solution précise est impossible. Dans l'état actuel de la question , on n'a pas le droit d'exprimer par un chiffre absolu l'intensité de l'indigence, et tous les rapports que l'on prétend avoir découverts entre le nombre des pauvres et celui de la population totale ne donne que des conjectures très-incertaines, dans lesquelles il resle trop de place à l'erreur : chaque autorité que l'on consulte donne un chiffre différent, et souvent sans nous rendre compte de la manière dont elle l'a obtenu.
L'assemblée constituante et le rapport de Barrère portent le nombre des indigents à un vingtième de la population : cette approximation ne repose, comme il serait facile de le prouver, que sur des documents très-incomplets , tels qu'on pouvait les obtenir alors, c'est-à-dire beaucoup moins certains que ceux que nous possédons aujourd'hui. En 1808, le comte Fourcroy, d'après un travail préparé par le conseil d'État pour l'organisa-
(1) Voir ci-dessus, page 148.