‹ De la monnaie du crédit et de l'impotChapitre 10 sur 29 · DE DÉPÔT · texte numérisé non relu

DE DÉPÔT

I. Du crédit. — Ce que peut faire le crédit. — Diverses erreurs sur les fonctions du crédit. — Obstacles qu'il a rencontrés dans le monde ancien. — Ce qu'il y a été — Obstacles qu'il a trouvés dans le moyen âge.

II. Origine des banques de dépôt. — La banque de Venise. — La banque de Barcelone. — La banque de Gônes. — La banque d'Amsterdam. — La banque de Hambourg. — La banque de Nuremberg. — La banque de Rotterdam. — La banque de Stockholm. — Services et défauts des banques de dépôt.

III. Les banquiers particuliers. — Leurs diverses opérations. — Ils reçoivent des dépôts et font des prêts. — Leurs diverses manières de prêter. — Us favorisent la circulation des effets de commerce. — Us opèrent le change d'une place à l'autre. — Us font des virements de comptes.

IV. Les premiers papiers de crédit. — La lettre de change. — Les juifs et les lombards au moyen âge. — Les reconnaissances des monts-de-piété. — Les récépissés des banques de dépôt. — Premiers essais et avenir du crédit.

J'ai dit, dans mon premier chapitre, qu'elles espérances fit naître la découverte de l'Amérique. Les glorieux aventuriers partis, avec Colomb, à la recherche d'une route nouvelle vers l'Asie, avaient révéléJPexistence d'un quatrième continent, de la région des tropiques et des mines , et leurs contemporains en firent le lieu des conquêtes et des richesses, des loisirs et de

la félicité. La ville d'or de Walter Raleigh prit tout à coup les proportions d'un monde. Ces navigateurs semblaient être parvenus aux îles fortunées, à Vultimq, Thule des peuples anciens; l'Amérique est un paradis, s'écriait dans une de ses lettres Christophe Colomb. Ce que cette découverte amena, d'ailleurs, dans les sociétés modernes de changements, de progrès, d'ambitions et do ruines est incalculable. Essayez seulement d'apprécier les résultats de l'exploitation du Potosi et de l'emploi des cotons de la Virginie, ou les conséquences du régime colonial' du nouveau continent, des querelles qu'il a produites ou de l'émancipation qni les a suivies.

Si fécondes qu'aient été les mines du mexique et du Pérou, dans lesquelles devaient longtemps encore après Colomb sembler enfouie la fortune de l'univers, il est cependant une découverte plus précieuse pour l'humanité , et qui vaut déjà plus de richesses que celle des Amériques : la découverte du crédit. Monde tout imaginaire, mais vaste comme l'espace, inépuisable comme les ressources de l'esprit. Et l'histoire du crédit, ce n'est pas seulement l'histoire des développements de l'industrie et de l'opulence ; c'est aussi, puisqu'il repose en entier sur la confiance privée et la sécurité publique, celle de la moralité des peuples et des institutions libérales des États. De même que le numéraire accumulé parait l'un des symboles des travaux et des services passés, dit un savant auteur, le crédit semble le symbole des labeurs et des richesses futures (1 ) .

Sous quelque forme qu'il se manifeste, toutefois, ou quelque instrument qu'il emploie, le crédit ne crée pas à lui seul de la richesse; il rend uniquement plus facile d'en obtenir. Ce n'est point le but; c'est une des voies qui y mènent. On a dit souvent qu'il multiplie les capitaux ; mais c'est l'une des plus profondes et des plus funestes erreurs qui se soient propagées. Le

[{) V. Macleod, Theory and practice of banking, t. II, introduction.

capital ne naît que du travail et de l'épargne ; et comment, parce que les usages du crédit seraient plus ou moins répandus chez un peuple, lui reconnaîtrait-on un patrimoine plus ou moins considérable? Il n'est, dit avec très-grande raison Mil] (\), que la permission d'user du capital d'autrui ; et c'est encore une très-juste remarque de ce premier économiste de l'Angleterre contemporaine qu'il fournit, grâoe à cette permission môme, le moyen de tirer le meilleur parti de toutes les capacités industrielles, dans l'intérêtde la production (2), parce qu'il fait que toute personne intelligente, laborieuse et honnête espère, pour son industrie, les avances qui lui sont nécessaires. Comparable, au milieu du monde commercial , à ce qu'est le cœur au sein de notre être, le crédit rassemble les capitaux qui resteraient oisifs entre les mains de leurs possesseurs, et les lance dans les mille canaux de la production. Grâce aux facilités qu'il procure, une même somme peut, d'autre part, intervenir en une infinité de transactions dans le temps où elle ne pourrait, en son absence, pourvoir qu'à une ou deux affaires. Tels sont ses pouvoirs, immenses sans doute par leurs résultats ; mais il n'en a pas d'autres. Il double, centuple l'activité, comme les services des capitaux; il rend ces services plus constants et plus généraux, plus assurés et plus rapides ; mais il ne crée pas un seul capital. Les institutions de crédit sont des institutions de circulation ; ce ne sont point des institutions de production. Quand on a soutenu le contraire, on a complètement méconnu la nature du crédit et celle du capital. Il est étrange que Macleod ait encore commis une telle erreur (3) ; il émet à cette occasion sans doute des considérations fort ingénieuses; mais il n'en est aucune qui ne s'évanouisse devant le plus léger examen. Le

(1) V. Mill, Principles of political economy, liv. III, ch. XL

(2) Idem.

(3) V. Macleod, Théory and practice of banking, t. I, ch. v, surtout p. 212, 262. — Eléments of political economy.

crédit donne un gage sur les capitaux existants, soit matériels, soit immatériels; c'est en réalité la mobilisation des capitaux. Dès lors ces deux raisons sur lesquelles repose tout le système de Macleod, sont sans valeur. 4°, dit-il, le crédit ajoute à la puissance productive de la société ; il met du capital actif dans les mains des producteurs. Oui, il ajoute à la puissance productive de la société, en rendant utiles ses capitaux stériles ; mais voilà tout. 2°, ajoute Macleod, ce n'est pas la représentation d'objets matériels préexistants. Cela peut-être; mais quand les billets qui s'échangent ne s'appuient pas sur des capitaux matériels, n'en représentent pas, c'est qu'ils représentent des capitaux intellectuels : habileté, savoir, probité ; capitaux qui valent les autres certainement. Montrez donc le crédit d'un homme, d'une société, d'un État qui ne possède ni richesses matérielles, ni richesses immatérielles! M. Michel Chevalier, qui, sur chaque point, accepte le sentiment de Macleod, ajoute : « La preuve que les titres de crédit ont une valeur propre, ou, en d'autres termes, qu'ils sont par eux-mêmes une marchandise, c'est qu'il s'en fait un commerce, comme du fer ou du blé (1 ) . » Mais quoi d'étonnant à cela? Ces titres sont des gages ; comment ne se transmettraient-ils pas? Les reconnaissances des monts-de-piété ne sont pas, j'imagine, autant de nouveaux capitaux versés dans la société — chose fâcheuse d'ailleurs, tant la richesse aurait alors de commodité pour s'accroître, — et cependant dans toutes les villes s'en affiche le négoce.

Voyez les banques, les plus remarquables de toutes les institutions de crédit, et qui mettent en jeu tous ses pouvoirs : dans les dépôts qu'elles recueillent, dans les prêts qu'elles opèrent, dans les escomptes qu'elles accomplissent, dans les billets qu'elles émettent, où se trouve un acte de production

(1) V. un article de M. Michel Chevalier, sur les Éléments d'économie politique et le Dictionnaire d'économie politique de Macleod, dans le journal des Économistes, août 1862.

et non de circulation? Elles créent des billets ! Mais ne les livrent-elles pas seulement contre d'autres effets, qui représentent des valeurs équivalentes? Et comment chacun de leurs billets serait-il un capital ? Est-ce une inscription, quelle qu'elle soit, qui peut ainsi changer la nature d'une feuille de papier? Hélas ! malgré tous les essais tentés dans la carrière de la circulation , la pierre philosophale n'est pas encore découverte.

L'histoire est là, du reste, pour dire les désastres qu'on a causés toutes les fois que l'on a repoussé ces vérités, sur lesquelles est assise la théorie entière du crédit. Quand on a multiplié sans retenue des titres qui, ne reposant pas sur des richesses existantes, ne reposaient absolument sur rien, soit qu'on ait agi par l'intervention des banques, comme en France au temps de Law, ou plus récemment en Autriche, soit qu'on ait eu recours à des émissions faites directement par l'État, comme lors des assignats et de la plupart des autres papiersmonnaies d'Europe ou d'Amérique, on a toujours abouti à la banqueroute. C'est de môme parce que l'école révolutionnaire de nos jours croit, à l'exemple de ses devancières, qu'il suffit d'un billet de crédit pour constituer un capital, que nous avons vu se produire tous ces systèmes financiers, dont le plus innocent, pour parler comme un ancien ministre, aurait mérité les galères à son auteur.

Ce qui surtout a pu tromper sous ce rapport, c'est l'importante action du crédit sur les prix. Dans toute société avancée, il dispose bien plus, en effet, du cours ordinaire des marchandises, que les espèces métalliques elles-mêmes. Il est facile de s'en convaincre notamment aux moments d'inquiétude, quand la confiance, sur laquelle il repose, commence à disparaître, sans que la monnaie cherche encore à se dissimuler. « Quoique le crédit ne soit pas une force productive, observe encore Mill, il a une puissance d'acquisition; et celui qui, ayant du crédit, s'en sert pour acheter des marchandises, crée une de-

mande de marchandises aussi grande» et tend à élever autant les prix que s'il faisait une égale quantité d'achats au comptant (1). » L'écrivain qu'il faut toujours consulter lorsqu'il s'agit des changements de valeurs et de l'explication de ces changements, Tooke, dont V Histoire des prix, — History of the priées, — - restera l'un des plus précieux monuments de la science, rappelle à cet égard les faits les plus concluants. Il cite, par exemple, les spéculations poursuivies sur le thé en 1839, et les vastes opérations entreprises sur les céréales de 1838 à 1842 (2), par un marchand de grains qui n'avait qu'un capital de 5,000 livres au commencement de ses achats, mais qui. ses premiers succès ayant beaucoup étendu son crédit, trouva le moyen de faire des achats tels que, lorsqu'il suspendit ses payement, ses engagements s'élevaient à 500,000 ou 600,000 liv. st. « Observons, ajoute Tooke, que ces spéculations conduites par d'immenses achats sans peu ou point de capitaux avaient lieu en 1839 et 1840, lorsque le marché du crédit était le plus gêné, au moment où, comme on dit communément, l'argent était le plus rare. » Il importe à la fois de se rendre compte, et Tooke ne laisse en cela non plus aucun doute, que les achats de spéculation résultent ordinairement de simples crédits aux livres, selon l'expression commerciale. Crédits dont la durée se conforme aux usages de chaque branche de négoce, et qui se continuent aisément tant que les circonstances paraissent favorables. C'est de la sorte que se font notamment les achats sur place, effectués en vue des ventes à opérer, ou les achats réalisés sur les importations ou destinés aux exportations (1). Cette influence du crédit sur les prix, d'où ne résulte même pas l'apparence d'une création de capital, qui ne le voit? est, d'ailleurs, extrêmement heureuse, parla ré-

(1) V. MiU,liv. IÏI, ch. xi.

(2) V. Tooke, An inquiry into the currency principle. (i) V. Tooke, History of the prkes, t. IV, p. 125, 126.

gularité qu'il leur assure. Car, supposez un pays où les institutions qu'il fonde, ainsi que les mœurs qu'il donne, soient inconnues, et quel manufacturier, quel agriculteur, quel négociant pourront attendre, pour se défaire de leurs marchandises, que les cours aient repris leur ordinaire niveau, s'ils se sont trop abaissés? Où pourront-ils, en prévision des disettes et des hausses subites, s'approvisionner des choses qui doivent plus tard faire défaut et surenchérir? Ils encombreraient les marchés déjà surchargés, ou n'y pourraient rien faire parvenir de ce dont on manque. Loin de ces écluses sagement ménagées, qui rendent presque insensible la différence des eaux que sillonnent les transports du négoce, on verrait à d'énormes marées succéder des reflux excessifs.

Par contre, plusieurs économistes n'ont attribué que des résultats beaucoup trop restreints au crédit, et, chose singulière, après avoir analysé parfois très-exactement la plupart de ses services. Ainsi J.-B. Say, qui avait dit : « Le crédit procure à celui qui manque de capitaux la disposition des capitaux de celui qui ne veut pas ou ne peut pas les faire travailler par lui-même. Il empêche les valeurs capitales de demeurer oisives. Si un fabricant de drap ne vendait pas ses draps à crédit au marchand de drap, l'étoffe attendrait dans la manufacture. La confiance accordée met plus vite cette étoffe entre les mains du consommateur. Si un droguiste ne vendait pas à crédit au teinturier, et si le teinturier, en vertu de cette facilité, ne teignait pas à crédit pour le fabricant d'étoffes, celui-ci, faute d'avances, serait peut-être forcé de suspendre sa fabrication jusqu'à ce que ses premiers produits fussent écoulés, d'où il résulterait que la portion de son capital qui est en marchandises à moitié manufacturées, en métiers, en ateliers, chômerait en tout ou en partie. Ce crédit empêche les pertes de temps d'avoir lieu ; mais vous voyez qu'il consiste, dans ce cas-ci, en une avance de drogues, qui

sont matérielles, jusqu'au moment où elles seront matériellement payées. Il n'y a pas là-dedans multiplication de capitaux, il n'y a qu'un emploi plus constant de ceux qui existent (1). » Après cette démonstration si bien déduite des services du crédit, à laquelle il ne manque que de comprendre le transport des épargnes des mains oisives ou fatiguées de leurs détenteurs, puisqu'ils consentent à s'en désaisir, aux mains actives et utiles des entrepreneurs qui les sollicitent, J.-B. Say ajoute cependant :

« C'est seulement sous ce rapport qu'il est désirable, qu'il est heureux pour la société que le crédit soit généralement répandu ; mais il y a une situation plus favorable encore : c'est celle où personne n'a besoin de crédit, où chacun, dans sa profession a su amasser assez de capi tal pour subvenir sans emprunter aux avances que sa profession exige. Je dis que cette situation est la plus favorable en général, parce que la nécessité de faire des emprunts et d'obtenir des termes est toujours fâcheuse pour ceux qui sont obligés d'y avoir recours ; elle force les industrieux à des sacrifices qui sont une augmentation de frais de production ; elle expose les capitaux à des pertes non méritées, et élève le taux de l'intérêt. Il vaut mieux, chaque fois que la chose est possible, travailler avec ses propres capitaux. »

On l'a dit, et c'est très-vrai, J.-B. Say se faisait utopiste en écrivant ces réflexions. Dès qu'une société est quelque peu avancée sur la voie de l'industrie, il ne se peut que chaque entrepreneur s'en tienne à l'emploi de ses propres capitaux, et ceux qui le tenteraient s'apercevraient bientôt des dommages qui leur en proviendraient. Le cercle de leurs affaires se restreignant à l'excès, tandis que leurs frais généraux demeureraient presque les mêmes, ils auraient trop de peine à soutenir

(1) Cours d'Économie politique, 1. 1, p. 133.

la lutte des autres commerçants ou des autres manufacturiers , pour ne pas succomber. La concurrence est un champ de course; il faut, pour s'y maintenir, jouir au moins des communes ressources. Combien aussi la production générale baisserait-elle et que de valeurs resteraient stériles, si l'hypothèse de J.-B. Say, quoique souvent reproduite depuis lui, se réalisait! Mais, en dehors du crédit, le taux de l'intérêt au moins diminue, dit l'illustre économiste. En dehors du crédit, on trouve encore le profit du capital ; mais il n'y a plus d'intérêt (1), et c'est au contraire à mesure que le crédit se répand, que le taux de l'intérêt s'abaisse, grâce à la multiplicité des offres qu'il entraîne et à l'extension de la sécurité qu'il fait naître. Je le rappelais dans mon précédent chapitre, l'intérêt est de 6 p. 100 par mois dans l'Inde, il n'est que de 2 p. 400 par an en Angleterre. Si le teinturier dont parle J.-B. Say paye, en outre, un intérêt au droguiste, n'en retire-t-il pas un à son tour du fabricant d'étoffes? Et pour tous à peu près il en est ainsi ; la chaîne du crédit, dont les contours enveloppent le monde commercial tout entier, n'a pas d'anneau brisé. Dans les sphères du travail se rencontre alors un échange d'avances des uns aux autres qui, loin de grever personne, profite à chacun, et produit , en dernier résultat , non un supplément de charges, mais une compensation générale de prêt£ et d'emprunts, de secours et d'assistances qui vaut d'incomparables facilités à la circulation des capitaux disponibles et des produits invendus. C'est pour cela qu'il est, en général, admis qu'où règne le crédit, négociants et fabricants peuvent faire huit et dix fois plus d'affaires qu'ils n'en feraient différemment. Or, calculez combien une telle extension d'affaires permet aux différents producteurs de diminuer leurs premiers frais et leurs

(i) Sans crédit, en effet, ou peut encore employer son capital et en tirer un profit-, mais l'intérêt ne se rencontre qu'avec le prêt, et sans crédit il n'y a Pas de prêt.

exigences ordinaires. On ne saurait contester qu'une grande industrie demande proportionnellement une moindre mise de fonds qu'une industrie restreinte, et, au lieu de gagner 4 0 p. 4 00 sur chaque opération, pour arriver, à la fin de Tannée, à un profit total de 10,000 francs, en n'employant que son propre capital, supposé de 400,000 francs, si Ton porte l'ensemble de ses affaires à 400,000 francs, au moyen du crédit, chiffre certainement bien modéré avec le capital que je viens d'indiquer, on obtiendra un bénéfice supérieur à celui réalisé dans le premier cas, bien qu'on se contente d'un gain de 3 p. 4 00 sur ses diverses opérations. Qui donc imaginerait, au surplus, que le possesseur d'un capital soit toujours celui qui le peut mieux faire valoir?

Mac Culloch est cependant allé plus loin que Say ; il ne découvre aucune hypothèse où le crédit soit profitable, il n'aperçoit aucun service qu'il puisse rendre. « Si un banquier prête à B. un billet de 400 livres, dit-il, celui-ci pourra obtenir une quantité équivalente de terre ou de produits du pays en échange du billet. Mais cette terre ou ces produits existaient déjà, l'émission du billet ne les a pas créés : ils étaient auparavant dans la possession de quelqu'un, et il dépend tout à fait de B. de les employer plus ou moins avantageusement qu'ils ne l'étaient avant l'échange, et que, sous un point de vue d'intérêt public, l'emploi, soit profitable ou non. En analysant un cas de cette nature, nous trouverons que tout ce que le crédit peut faire, c'est seulement de changer la distribution du capital et de le transférer d'une classe à une autre. » Mac Culloch aurait, au moins, dû montrer, après ces observations, qu'en quelques mains qu'ils soient, les capitaux ou les épargnes sont toujours employés, et, malgré ce que je disais à l'instant, qu'ils le sont aussi profitablement. Démonstration qui nous aurait valu d'assister au spectacle d'une nouvelle organisation sociale, voire même d'une nouvelle humanité.

Pour terminer cette sorte dégradation dans le rapetissement

de l'idée du crédit,* en allant à son extrême limite, je rappellerai enfin ce qu'en disait Sismondi par rapport aux banques, et, loin du cercle des économistes, quels anathèmes lui lançait M. de Bonald, en même temps qu'aux grandes capitales et au télégraphe, dans sa lutte contre les tendances de la société moderne. Ils semblent l'un et l'autre la contre-partie des écrivains du xvm e siècle, de Hume (1) et de Law notamment, qui voyaient dans le crédit une faveur sans égale. Boisguillebert n allait-il pas lui-même jusqu'à louer la guerre, parce qu'elle accélère la circulation (2) ?

Comme toutes les créations humaines, le crédit a d'ailleurs été lent à se développer, et beaucoup de ses progrès se sont réalisés sur des ruines. Que de fois ils font souvenir de ces magnifiques forêts qui recouvrent d'anciennes et pauvres habitations et de misérables cultures. J'ai montré, dans mon précédent chapitre , quelques-unes des entraves qui l'ont arrêté durant toute l'antiquité; et comment, en l'absence même des lois qui condamnaient son plus simple et son plus légitime usage, aurait-il pu prendre une certaine extension au milieu de sociétés livrées à l'ignorance et à l'arbitraire, organisées uniquement pour la guerre et le pillage ? Les moyens d'échange ne se composaient alors que des métaux monnayés ou des objets déclarés monnaies. Car le même peuple avait parfois deux sortes de numéraires, l'un factice, conventionnel, qui ne sortait pas des frontières et n'avait cours qu'entre concitoyens, comme les pièces de cuir des Carthaginois, ou celles de fer de Byzanceet de Clazomène (3), l'autre d'une valeur intrinsèque

(1) V. Hume, On public crédit, discourses, n- 8.

(2) V. Boisguilbert, Traité des grains, I, 16.

(3) V. dans l'ouvrage de Hecren : De la politique et du commerce chez les peuples de t 'antiquité, t. IV, p. 163 et suiv., des observations fort curieuses sur la monnaie de cuir chez les Carthaginois. Il en résulte que cette monnaie fictive cuit émise par l'État, et circulait au même titre que le papier-monnaie

égale à sa valeur nominale et propre à toutes les transactions. C'était, on le sait, le seul que Platon voulut admettre dans sa république, et c'est le seul, en effet, qui se puisse approuver.

Quant au commerce de l'argent et aux prêts, ils étaient autrefois remis en entier aux mains de l'usure, armée des moyens les plus rigoureux, disposant indifféremment du droit d'expropriation ou de servitude, et du droit de vie et de mort. Les changeurs, que nécessitait la grande quantité de monnaies différentes ou de métaux impurs, ont aussi servide banquiers. Ils recevaient des dépôts et les employaient à faire des prêts; mais dans quelle mesure et à quel intérêt! Celui que prélevaient les changeurs athéniens, fort nombreux du temps de Démosthènes, était communément de 36 p. 100. Ils se faisaient même nantir de gages suffisants, et retenaient par avance ordinairement l'intérêt sur la somme livrée, quoiqu'il faille leur rapporter la découverte de l'escompte, s'il en faut croire Plutarque, qui les en accuse avec une extrême violence.

Il était rare, pourtant, que les banquiers anciens parvinssent à la fortune, tant leurs ressources étaient restreintes et leurs risques considérables. Combien à la fois leur profession, ainsi que tout métier industriel, était-elle méprisée! Un des ancêtres d'Octave n'avait-il pas, au dire public, déshonoré sa race, en faisant, à Rome, le négoce de l'argent? Il faut attendre jusqu'aux Fugger, pour rencontrer une famille dont la grande et honorable position provienne de la banque. Prédécesseurs des Rothschild et des Baring, ces anciens filateurs de lin des environs d'Àugsbourg, ces marchands d'argent, dont le début date du xiv° siècle, et dont parlent avec admiration déjà Machiavel et Rabelais, forment aujourd'hui l'une des maisons princières de leur patrie.

des États modernes. Voyez le même ouvrage, t. VII, p. 241 et 242, pour les monnaies fictives des villes de la Grèce.

Le plus souvent, néanmoins, durant l'antiquité, les dépôts s'effectuaient dans les temples, lieux sacrés, sur lesquels veillaient les dieux (1). Mais on sait combien de fois la religion s'est arrêtée devant l'avidité, et la puissance des dieux s'est effacée devant celle des princes. Qui ne connaît les vers de la Pharsale sur l'enlèvement, par Jules César, du trésor déposé dans le temple de Saturne? Qui ne se souvient du pillage général des temples à l'avènement d'Auguste? Et plus d'un souverain moderne s'est en cela montré le digne successeur des anciens gouvernants. Louis XI lui-même, le dévot adorateur de la Vierge, ne forçait-il pas les caveaux de Notre-Dame pour en retirer les dépôts qu'on remettait alors au parlement, et que ce corps venait ensuite placer solennellement sous l'autel de la cathédrale (2)? Les temples de Delphes et de Délos étaient surtout célèbres autrefois pour les dépôts qu'y faisaient les citoyens ou les villes; et leurs prêtres, à l'exemple des changeurs, mais comme trésoriers du public et non plus comme simples particuliers, en disposaient souvent pour opérer des prêts (3). De là aux opérations d'une banque de dépôt, la distance était assurément bien restreinte, ainsi que celle, plus grande cependant, qui séparait du billet de banque la monnaie conventionnelle de Clazomène dont je parlais il y a un instant, et que l'État échangeait à volonté, contre de la monnaie véritable. Cependant il a fallu de nombreux siècles pour que ces faibles distances fussent franchies.

Ce défaut presque absolu de crédit dans le monde ancien

(1) Dans chacun d'eux se versaient aussi les dons, le produit des biens du temple et d'autres revenus dévolus au dieu. Le tout était sous la garde des trésoriers de l'argent sacré.

(2) Magnam auri quantitatem pro viduis, pupillis, litigatoribus, alienisque variis causis apud œdem sacram parisiensem publiée ex ordinationc justitiœ curiarum supremarum regni deposilam. Bîbl. nat., MSS. — V. M. Michelet, Histoire de France, t. VI, p. 46.

(3) Macleod appelle l'île de Déiosun grand emporium commercial. V. Theory andpracticeofbanking, t. I, ch. vi.

permettrait seul d'affirmer que la majorité des populations y

vivait misérable et asservie. La puissance productive des na-

tions, leurs moyens d'améliorations matérielles, principe lé plus sûr de tous leurs autres perfectionnements, sont en raison constante des capitaux qu'elles possèdent et qu'elles utilisent. Et c'est le crédit, je le répète, qui met en mouvement les capitaux, qui les rend disponibles pour les divers services de la société, qui les porte des coffres où ils restent sans utilité ni profit aux entreprises qui les peuvent le mieux utiliser. Sismondi, dont l'esprit, si libéral en politique, repoussait toute innovation industrielle, en redoutant surtout l'accroissement de la production, — comme s'il n'y avait plus de besoins à satisfaire, de misères à secourir! — a donc tort lorsqu'il dit : « Le^pauvre heureux habite un pays où le crédit est inconnu. » II semble qu'il s'effrayât même de cet usage qu'Hérodote indique chez les Égyptiens, de transformer les dépouilles de leurs ancêtres en nantissement pour les prêts qu'ils contractaient (\). Sans doute il est possible de rencontrer au sein du dénùment des gens satisfaits de leur sort, ou qui, du moins, l'acceptent sans murmures. Mais le stoïcisme est rare, et les statistiques les plus irrécusables démontrent que la misère enfante bien plus souvent la révolte et le vice que la paix intérieure et l'honnêteté. Ce n'est pas aux économistes qu'il reviendra jamais de répéter, dans une épicurienne insouciance, ces vers charmants d'Horace :

Quando licebit Nunc veterum lions, nunc somno, et inertibus horis Ducere sollicilœ jucunda oblivia vitœt

Toutefois, dès l'antiquité, un homme dont le nom est resté célèbre dans le domaine des lettres, mais homme d'État en même temps qu'ami éclairé des arts, Mécène, qu'avait même

(1) V. Hérodote, II, 130.

précédé sous ce rapport Xénophon (1), a justement apprécié les services du crédit. Dans un plan général d'administration qu'il soumit à Auguste, figurait une véritable banque. Il conseillait de vendre une grande portion du domaine public, dont on ne tirait presque nul parti, pour instituer, avec l'argent qu'on en obtiendrait, un établissement destiné à prêter, moyennant un intérêt modéré et de suffisantes garanties, des fonds à ceux qui pouvaient en faire un utile emploi, soit dans l'agriculture, soit dans l'industrie (2). Par malheur, le temps où Law persuadait qu'il appartenait à l'État de donner le crédit n'était pas encore venu, et parler à Rome, non de transmettre à la foule la richesse mobilière, comme l'avaient précédemment proposé quelques tribuns, aux applaudissements du forum, mais de protéger les arts manuels par une circulation plus active et peu dispendieuse des capitaux, c'était n'avoir aucune chance d être compris. Auguste se souvenait d'ailleurs de ce qu'il en avait coûté à Jules César pour avoir voulu modifier la constitution et les usages des citoyens romains, et ne voulait point courir de tels périls en vue de l'intérêt public. On ne sait pas même ce qu'est devenu le projet de Mécène.

Après ce projet, on ne rencontre plus de semblables préoccupations ou de pareils desseins qu'à l'époque de l'éclat commercial des villes de la Méditerranée, des comptoirs de la Hanse et de la première grande puissance marchande, la Hollande. Qui aurait, en effet, songé, au commencement de la féodalité, cette odieuse saturnale du désordre, de la guerre et du pillage, plus qu'à la fin de l'empire romain, ce temps incomparable d'asservissement et d'ignominie, à constituer le crédit sur une large base? Qui l'eût entrepris longtemps encore plus tard au sein des terres? Car sur les flots seulement, si redou-

(1) Xénophon proposa aux Athéniens une institution se rapprochant beaucoup d'une banque d'escompte.

(2) V. Dion. liv. xi, xiv, xv, xti et xxx.

tés cependant durant cette longue période, se trouvait quelque sécurité. Là du moins, l'ombre du donjon féodal n'atteignait pas; les prescriptions les plus arbitraires, comme les coutumes les plus détestables s'oubliaient. Sur son navire, le matelot se sentait maître de soi et de ses richesses, et à force d'audace s'ouvrait, à travers les mers, des voies que partout les terres refusaient. Voilà pourquoi, je le remarquais ailleurs (1), les premières cités commerciales du moyen âge ont été des ports, et, à la suite du commerce, y est né ou s'y est développé le crédit. Le cours des affaires avait d'ailleurs versé dans ces villes une quantité de monnaies de toute empreinte et de tous titres. Qu'on se rappelle que chaque État, parfois chaque domaine, avait son hôtel des monnaies, dont la valeur changeait sans cesse , selon les besoins ou l'avidité des princes et des seigneurs. Les chargements qu'on y recevait ou ceux qu'on en expédiait répondant, en outre, à des besoins très-différents, et se faisant à des moments très-divers, ne pouvaient toujours se solder lors des réceptions ou des envois ; les deux contractants s'y seraient également refusés. Le besoin du crédit s'y faisait donc plus vivement sentir qu'ailleurs, en même temps qu'il y trouvait de plus grandes facilités ou de moindres obstacles.

L'habitude des prêts, l'usage des stipulations d'intérêt y semblaient généraux ; le négoce, là l'affaire de tout le monde, y était plutôt honoré que méprisé, et l'on y commençait à savoir ce que c'est que de s'associer pour tenter ou mener à fin une même entreprise. « On ne trouve dans l'histoire de l'anti-

quité, dit M. Gautier dans son excellent travail sur les banques et les institutions de crédit (2), aucune trace de l'esprit d'association, inconciliable peut-être avec un état social dont l'es-

(1) Des lois du travail et de la population, Ut. II, ch. it.

(2) Des banques et des institutions de crédit, art. 2 (Encyclopédie méthodique DU DROIT).

clavage était la base, et qui ne peut naître d'ailleurs qu'alors que l'industrie a acquis un degré d'étendue et d'importance auquel ne se prêtaient ni les mœurs, ni les institutions des anciens, ni la nature et la direction de leur civilisation. » Ce qui paraît vrai de l'antiquité, l'est presque autant du moyen âge, à part les villes dont je parle, où se rencontrait néanmoins encore tant d'insécurité, où l'esprit général du temps continuait à régner avec tant de puissance. On rencontre partout à cette époque , il est vrai , des corporations industrielles , des corps municipaux, des confréries religieuses; mais où se trouvait quelques sociétés commerciales, volontaires et temporaires? Or, les institutions que réclame et fonde le crédit, le commerce de banque, sa véritable réalisation, ne sauraient exister, pour peu qu'ils aient de l'importance, en dehors de l'association. Cela ne pouvait être surtout lorsqu'aucun particulier riche n'entrait dans les affaires ; il serait exact de dire qu'on peut aisément suivre les progrès du crédit aux progrès mêmes des associations.

Les premières banques, fondées dans les villes d'Italie (1), n'ont été, à leur origine , que des institutions financières à l'usage des gouvernements; et, grâce à l'esprit, aux mœurs, aux lois générales du temps , elles ne pouvaient peut-être débuter autrement. Mais leur nom seul indiquait qu'elles étaient destinées à remplacer un jour, au sein du monde commercial, les petits prêteurs, trafiquant sur leur banc, aux

(1) On pourrait découvrir quelques établissements de prêt dans certaines villes de l'antiquité ; mais il y a la plutôt des apparences de ressemblance avec les banques que des ressemblances véritables.

carrefours des villes ou aux portes des églises, de leur argent^).

La banque dont l'histoire fait la première mention est celle de Venise, créée vers le milieu du xil a siècle. Ànderson, dans

son Histoire du commerce, porte la date de son établissement à l'année 1157; d'autres ne la fixent qu'à l'année 1171. Mais Clairac, qui écrivait en 1 657, et qui paraît avoir eu des informations plus précises (2) , assure qu'il y avait de son temps à Venise trois banques, ou plutôt trois établissements constituant une seule et même banque : le Monte-Vecchio (vieux mont), érigé vers l'an 1156, sous le duc Vitalis Michaél; le Monte-Novo, établi en 1180, et le Monte-Novissimo, qui ne fut établi qu'en 1410, sous le duc Leonardo Loredano. C'est la réunion de ces trois monts, dit Clairac, qu'on nomme la banque de Venise.

Suivant le même auteur, la constitution de chacun de ces monts fut un expédient financier employé par le gouvernement pour pourvoir à des besoins pressants. Sous le duc Vitalis Michaél, la république, épuisée par la guerre qu'elle venait de soutenir contre l'empire d'Orient, eut recours à un emprunt forcé sur les citoyens riches. Elle établit cet emprunt en rente constituée, pour le payement de laquelle elle obligea les revenus de la seigneurie ; et c'est le corps des créanciers de l'État, réunis en une sorte de chambre syndicale, la caméra degli imprestiti, qui forma le premier noyau de la banque, dont le capital primitif a, de la sorte, été une créance (3). Le Monte-Novo s'est également établi, selon Clairac, pour satisfaire aux besoins de la guerre de Ferrare, et le Monte-No-

(1) Du banc, banco en italien, sur lequel s'effectuaient les opérations des changeurs et des préteurs attitrés d'utrefois, est venu le mot banque. De même, le mot banqueroute vient de banco rotto, banc rompu. On rompait le banc de celui qui, ayant fait de mauvaises affaires, manquait à ses engagements.

(2) Voy. le Dictionnaire de l'Économie politique, au mot Banque.

(3) Voy. Daru, Histoire de Venise, vol. I, p. 134. — Voy. Macleod, Theory and practke ofbanking, t. I, ch. vi.

FONCTIONS DU CRÉDIT ET DBS BANQUES Dl DÉPÔT. 123

vissimo, pour relever la république abattue par une autre guerre qui dura sept ans (1). ,

« Il n'est pas très-facile de comprendre comment trois monts distincts, dit Coquelin dans son article si remarquable sur les banques du Dictionnaire de VÉconomie politique, pouvaient constituer une seule et même banque. Au reste , tout ce qui est relatif à l'origine et aux premiers temps de la banque de Venise est fort obscur. » J'inclinerais à penser, pour moi, que chaque prêt fait à l'État jouissait de garanties particulières, et, considéré comme un capital distinct, s'est dans le principe, administré par les personnes qui l'avaient offert à l'État. De même que le premier prêt servit de modèle aux autres, la seconde et la troisième classe de créanciers ont dû se régler sur ceux qui les avaient précédées, et dans la suite s'y réunir. Il paraît certain, en outre, que les premiers prêteurs recevaient l'intérêt de leur argent à raison de 4 p. 400 du gouvernement, qui le leur distribuait en proportion de chacune de leurs contributions. Enfin, au rapport de Mac Culloch, les certificats de ces emprunts délivrés par l'État et portant intérêt, se pouvaient transmettre de main en main et ont donné la première idée des billets circulants. En \ 587, l'organisation primitive de la banque de Venise fut, du reste, profondément modifiée par un édit, qui lui constitua, aux dépens de l'État, un capital de 5 millions de ducats dont elle est demeurée débitrice sans en payer l'intérêt.

Les opérations de la banque de Venise, par rapport aux particuliers, ont à peu près été les mêmes, dès qu'elle s'y livra, que celles de toutes les banques de dépôt qui se sont instituées plus tard. Elle recevait en dépôt leur argent, et leur ouvrait un crédit sur ses regitres , qui se transmettait ensuite d'un particulier à l'autre, au moyen d'une cession et d'un trans-

(1) Voy. le Dictionnaire de l'Économie politique, art. Banque.

fert sur le registre où il était inscrit. C'est ce qu'on appelait virement de parties. « On croit, au surplus, dit Coquelin (1), que dès avant l'institution de la banque on faisait déjà sur la place de Venise les payements en virements de parties, comme on les a pratiqués depuis à Lyon. «Mais il est probable que la banque entourait ces opérations de garanties nouvelles, tout en en rendant l'usage plus général, et, chose à remarquer, ses services paraissent avoir été gratuits. Eut-elle , d'autre part, comme presque toutes les autres banques de dépôt, une monnaie conventionnelle, de valeur fixe, dans laquelle ses payements ou ses recettes étaient faits et ses comptes tenus, au moyen d'un agio Variable entre cette monnaie et la monnaie courante, qui lui était d'ordinaire inférieure? On l'a nié quelquefois; mais à tort, je crois : tout porte du moins à le penser.

Ce numéraire conventionnel était aussi bien nécessité, où il existait, par la multiplicité et l'altération si générale alors des monnaies usuelles. Il fallait pouvoir se reconnaître et agir sûrement au milieu de tant d'espèces différentes ou dépréciées; et c'est pourquoi les banques firent usage d'une monnaie fictive, idéale, toujours semblable et à l'abri de toute altération. Quand, par suite, des espèces d'or ou d'argent étaient versées dans leurs caisses, elles les essayaient, afin de constater la quantité de métal fin qu'elles contenaient, et les convertissaient en cette monnaie idéale, en leur attribuant, pour plus de sûreté, une valeur un peu inférieure à celle qu'elles avaient réellement.

La première banque fondée après celle de Venise est la banque de Barcelone, dont l'origine remonte à 1349, et que les écrivains espagnols regardent même comme la première de toutes. Établie sous la garantie des autorités municipales de cette ville, cette banque n'a d'abord présenté nulle particularité remarquable. Mais, en 1 401 , les magistrats de Barcelone semblent

(1) Dictionnaire de r Économie politiqw, v° Banque.

avoir ajouté l'escompte des effets de négoce à la réception des dépôts. Ce qui peut, au moins, faire croire à ce fait, c'est que Barcelone était l'une des villes où l'usage de la lettre de change était le plus répandu. On voit, en 4404, par exemple, les premiers citoyens de Bruges consulter ses magistrats sur la pratique de ces lettres (4), d'un si précieux usage et d'une origine si obscure.

Quelques années plus tard, en 4 407, et dans des circonstances à peu près semblables à celles auxquelles était due la banque de Venise, se constitua à Gênes la banque dite de Saint- George. Elle eut, elle aussi, pour capital une créance des particuliers sur l'État, garantie par la remise, qui lui fut faite, de l'Ile de Corse et de quelques autres territoires. Divers revenus publics furent affectés au service des intérêts. Calquée en tout, d'ailleurs, sur celle de Venise, la banque de Saint-George reçut des dépôts, effectua des payements par virement, et eut une monnaie spéciale, supérieure d'environ 45 p. 400 à la monnaie courante. La direction en était confiée à huit administrateurs, huit protecteurs, choisis parmi les intéressés ; mais, comme les deux banques qui l'avaient précédée, elle est avant tout restée une institution de gouvernement, et, au milieu des guerres civiles et étrangères qui désolèrent la république de Gènes, elle eut à faire face à des emprunts sans cesse répétés. Elle a cependant subsisté jusqu'en 4740, époque où, après avoir été pillée par les Autrichiens, elle suspendit ses payements, montrant quelle devait être la fin de la banque de Venise, comme celle-ci avait indiqué quelles seraient son origine et ses fonctions. Car la banque de Venise périt aussi, eh 4797, sous les efforts de la conquête, en même temps que la république. Toutefois, après la chute de la banque de Gênes, la monnaie fictive dont elle faisait usage se maintint dans la cir-

U) Voy. Macleod, Theory and practice of bankmg, 1. 1, ch. vi.

culation ; seulement, au lieu de s'appeler valuta di banco, elle a pris le nom de valuta dipermesso. Je ne dirai rien des banques, des monti de Rome, de Milan et de Bologne, qui n'ont été que des moyens pour les gouvernements de ces villes de se procurer des ressources momentanées, sans avoir jamais pris part au véritable commerce de banque.

Il en a été tout autrement de la banque d'Amsterdam, créée le 31 janvier 1609. Elle est la première qui se soit fondée dans des vues commerciales, et qui soit restée surtout un établissement de crédit privé ; de toutes les banques de dépôt à la fois c'a été la plus importante. Le motif qui présida à son établissement se retrouve dans le règlement rédigé à sa fondation; c'était le change des monnaies. On voulait « éviter toute hausse et confusion des monnaies, et accommoder ceux qui avaient besoin de quelques monnaies dans le commerce (1). » Plus qu'aucune autre nation, en effet, la Hollande, ubi nemo non eœercet mercaturam, dit Descartes, recevait, grâce à son vaste commerce, des monnaies diverses par leur titre, leur poids ou leur valeur, et si les unes étaient encore neuves et intactes, les autres, anciennes déjà, étaient fort amincies et très-usées. Parmi celles du [pays, la plus récemment émise valait elle-même à peu près 9 p. 100 de plus que la vieille; aussi ne paraissait-elle dans la circulation que pour être aussitôt fondue et exportée.

La banque d'Amsterdam ne recevait les espèces nationales ou étrangères que sur le pied de leur valeur intrinsèque , en ne leur attribuant même qu'une valeur inférieure de 5 p. 100 à leur valeur effective. Contre ces dépôts elle ouvrait un crédit sur ses livres, et remettait des certificats, transférables moyennant un léger droit et en vertu d'une procuration, qu'il

(1) « Il parait de là, disenUes auteurs de la Richesse de la Hollande, que la banque, dans sa première institution, n'a eu d'autre but que la facilité a échanger des espèces de monnaie. »

fallait faire renouveler tous les ans. Les déposants ou leurs cessionnaires devaient représenter ces certificats, ces récépissés, pour retirer leurs dépôts, et ils recevaient alors la somme entière qu'ils avaient remise, sans déduction des 5 p. 1 00 que la banque n'avait pas comptés en les acceptant. C'est ce crédit ou ces certificats qu'on appelait argent de banque en Hollande. Invariable, reposant sur la garantie de la ville d'Amsterdam, qui s'était reconnue responsable du payement des dépôts, l'argent de banque avait encore, on le voit, l'avantage de la commodité. Moyennant un simple transfert sur les livres de la banque, le crédit qui s'y trouvait inscrit se transmettait en tout ou en partie, comme au moyen d'un simple endossement se transmettaient les certificats qu'elle donnait. Aussi la préférence que l'argent banco reçut dès l'origine sur les monnaies ordinaires se marqua-t-elle par une plus-value, un agio, qui s'est élevé parfois jusqu'à 9 p. 400. Mais, fidèle à son origine, la banque s'efforça de prévenir les hausses subites, ainsi que les baisses exagérées, que des jeux ou des manœuvres lui pouvaient faire éprouver. Elle échangea bientôt, à toute demande, son argent contre les espèces courantes, au bénéfice de 5 p. 400, et le reprit à 4 p. 400 ; les cours se trouvèrent de la sorte limjtés entre ces deux prix. Dans le principe, un édit avait aussi beaucoup contribué à populariser l'usage de la monnaie de banque, en portant que toutes les lettres de change de 600 florins et au-dessus seraient payées avec cette monnaie. Mais l'usage et l'intérêt ont suffi, dans la suite, pour faire qu'il devint presque de style de stipuler que les payements dépassant une certaine somme s'opéreraient de cette façon, et telle était déjà, semble-t-il, la coutume à Venise et à Gènes.

Après n'avoir reçu d'abord en dépôt que des espèces monnayées, la banque d'Amsterdam admit pareillement les lingots d'or et d'argent, pour un prix inférieur de 5 p. 400 environ à

celui qu'on en aurait payé à la monnaie, et longtemps elle est restée le réservoir, le grand magasin des lingots de l'Europe. Les auteurs de la Richesse de la Hollande, ce livre si curieux et si remarquable d'une réunion de commerçants d'Amsterdam, observent, de leur côté, que beaucoup de grands personnages étrangers y portaient leurs capitaux, attirés surtout par l'insaisissabilité qu'elle garantissait à tous les déposants, excepté dans les cas de faillite déclarée. Elle en reçut également de la ville d'Amsterdam et des provinces voisines.

Ses bénéfices provenaient de la vente de son argent à 5 p. 400 d'agio, comme je l'ai dit précédemment; tandis que ses achats ne dépassaient pas l'agio de 4 p. 400. Elle prélevait pour ses frais de garde 4/4 p. 400 (4) sur les dépôts d'espèces monayées. Jusqu'en 4776 cette rétribution avait même été de 4/2 p. 400, et ce fut là le prix fixé pour les dépôts de lingots. Lorsqu'elle ouvrait, en outre, un premier compte elle réclamait 48 florins, et pour tout compte subséquent 3 florins 3 stivers (2). Un transfert coûtait 2 stivers, à moins qu'il ne s'agît d'une somme n'atteignant pas 300 florins, auquel cas c'était '6 stivers, afin d'empêcher la multiplicité des petites opérations. Pour tout transfert passé pour une somme excédant le crédit porté à son compte, on était obligé de payer 3 p. 400 de l'excédant, bien que l'ordre fût mis "au rebut. Enfin, une amende de 25 florins était imposée aux personnes qui négligeaient de régler leur compte deux fois par an, à la fin de janvier et de juillet, époques où la* banque se fermait extraordinairement pour faire sa balance. Tous ces profits revenaient à la ville d'Amsterdam, indépendamment d'un droit de magasin qui lui était également payé.

(1) M. Coquelin, Dictionnaire de V Économie politique, \° Banque, met 4/8 p. 100. J'ai pris le chiffre de 1/4 p. 100 dans la Richesse de la Hollande, le document, je crois, le meilleur sur ce point.

(2) Le stiver est la vingtième partie du florin.

Le public avait à solder ainsi des frais assez multipliés et assez considérables ; cependant, c'était une croyante générale, que les dépôts faits à la banque y demeuraient toujours, tant on y trouvait d'avantages. En les retirant, d'ailleurs, on aurait perdu la plus-value qu'ils gagnaient, et qu'on avait achetée. « Un shilling tout neuf, sortant de dessous le balancier, dit à ce propos Adam Smith, n'achètera certainement pas plus de marchandises au marché qu'un de nos vieux shillings ordinaires, tout usés qu'ils sont; de même, la bonne monnaie de poids qui serait sortie des coffres de la banque, pour aller dans ceux d'un particulier, n'aurait pas pu être distinguée de la monnaie courante, avec laquelle elle aurait été confondue. » Pour réfuter cette opinion, on a remarqué que la plus-value de l'argent banco d'Amsterdam s'expliquait naturellement par l'estimation inférieure de 5 p. 400 à la réalité, que la banque donnait aux dépôts qu'elle recevait, Il y avait là, il est vrai, un motif de hausse incontestable ; mais jusqu'à la décision prise par la banque, de vendre journellement de son argent à 5 et de le racheter à 4 d'agio, l'explication de Smith était fort exacte, puisque l'agio s'était élevé, comme je l'ai rappelé, jusqu'à 9 p. 400. Il se réglait uniquement alors parle nombre des demandes et des offres qu'on en faisait ; ce qu'expliquait très-bien déjà lord Liverpool, dans sa célèbre Lettre au roi sur la monnaie.

On a vu plus haut que la ville d'Amsterdam garantissait le remboursement des dépôts confiés à la banque. Pour plus de sûreté, l'administration de la banque était remise à quatre magistrats, renouvelés chaque année. A l'entrée de leurs fonctions, ils vérifiaient, après avoir prêté serment, l'état de sa caisse et la situation de ses livres, et leur garde resta longtemps si efficace, qu'en 4672, lorsqu'à l'approche des armées françaises la banque fit distribuer aux ayants droit le montant des dépôts, les espèces retirées de ses coffres portaient encore les I. •

traces d'un incendie qui avait eu lieu peu de temps après sa fondation. Mais quand nous nous sommes emparés d'Amsterdam, deux années plus tard, il se trouva qu'on s'était servi des dépôts de la banque, pour prêter, par ordre du gouvernement à la vérité, soit à la ville d'Amsterdam, soit à la compagnie des Indes, ou aux provinces de Hollande et de Frise, une somme de 40,624,793 florins, que ces corporations étaient hors d'état de restituer. C'était la justification d'une ancienne prophétie de Law (1), et, à partir de ce moment, la banque d'Amsterdam fut frappée d'un discrédit dont elle ne s'est jamais entièrement relevée. Elle a été remplacée, en 181 4, par une banque d'institution moderne, semblable aux banques de Londres et de Paris.

La banque de Hambourg, constituée quelques années seulement après celle d'Amsterdam, en 1619, s'est, au contraire, maintenue jusqu'à nous ; et, grâce à cette persistance et au livre que Bûscli (2) a publié sur son passé et ses opérations, toutes ses vicissitudes, comme tous ses services, sont parfaitement connus. Mais elle ne se distingue par rien d'important des institutions dont je viens de parler et sur lesquelles elle s'est modelée dès son origine, si ce n'est qu'elle n'établit d'abord aucune différence de valeur entre sa monnaie et la monnaie courante. Elle prit pour type l'écu d'empire, qui valait 540 ases de Hollande, et l'accepta sur ce pied. Mais plus tard, grâce aux altérations de monnaies opérées par quelques princes, entre autres par l'empereur Léopold I er et Marie-Thérèse d'Autriche, qui tirent descendre la valeur réelle de l'écu à 516 ases, elle s'est vue forcée de se départir de cette règle. Plusieurs de ces nouveaux écus, en effet, lui étant parvenus, elle se proposa pour amoindrir la perte qui devait en résulter

(1) Voy. Law, Considérations sur les monnaies et le commerce.

(2) La Banque de Hambourg rendue facile. L'ouvrage de Bûsch est en allemand, mais il a été traduit en français sous le titre ci-dessus.

de la répartir sur tous les déposants. Elle chercha, dans ce but, une moyenne proportionnelle entre l'ancien et le nouvel écu, qui se trouva être de 528 ases pour chaque écu. Voilà comment l'écu banco de Hambourg devint de 528 ases ; valeur idéale, inférieure à celle de l'ancien écu d'empire, mais supérieure à celle de l'écu nouveau, et qui s'est maintenue inaltérable au milieu des variations en plus ou en moins que les monnaies courantes ont encore subies (1).

Cette banque, sous la tutelle de la ville de Hambourg, dont elle était la propriété, a, d'ailleurs, toujours été très-sagement administrée. Elle n'a point cherché à trop multiplier ses bénéfices aux dépens du commerce. Son crédit, atteint quelquefois par des causes étrangères, par l'altération des monnaies, comme je viens de le rappeler, ou par des invasions ennemies, s'est toujours relevé après ces crises.

11 n'y a pareillement que peu de remarques à faire sur la banque de Nuremberg, fondée en 1621 , et sur celle de Rotterdam, établie en 1635. Quant à la première, elle paraît avoir principalement été constituée dans des vues fiscales. Toute marchandise excédant une valeur de 200 florins, et toute lettre de change au-dessus de 50 florins se devaient payer en banque à Nuremberg, sous peine d'une amende de 10 p. 100 de la somme négociée. Pour chaque centaine de florins payés ou reçus par la banque, en outre, on devait 3 kreutzers. Bien plus, si les étrangers restaient libres dans cette ville d'acheter des marchandises pour une somme dépassant 200 florins, et les pouvaient payer en monnaie courante, il était enjoint aux nationaux qui leur achetaient de déduire sur le prix qu'ils devaient 3 kreutzers par 100 florins, pour en tenir compte à la banque, et de payer eux-mêmes pareille somme, parce que 6 kreutzers

(t) Voy. le Dictionnaire de l'Économie politique , au mot Agio, écrit par M. Coquelin.

432 CHÀPITBE TROISIÈME.

étaient exigés des parties contractantes, quand il n'y avait pas d'étrangers.

Pour la banque de Rotterdam, ce qu'il faut noter, c'est qu'elle permettait aux négociants d'avoir un compte chez elle en argent de banque et en argent courant. L'argent de banque payait les traites de l'étranger sur Rotterdam, tandis que l'argent courant servait à payer les traites de la ville sur l'étranger. Lorsqu'on employait cette dernière monnaie dans les transactions ordinaires, la banque prélevait des droits plus élevés. Elle était, quant au reste, absolument semblable à la banque d'Amsterdam.

Puisque je viens de parler des banques allemandes de Hambourg et de Nuremberg, je ne saurais oublier celle que l'électeur Frédéric-Guillaume établit à Berlin, dans la seconde moitié du xvn* siècle, quoiqu'elle fût très-différente de ces dernières. C'est presque l'origine des banques industrielles. L'électeur avait voulu, par cette sorte de comptoir d'escompte, qu'on appelait Lombard ou Bureau d'adresse, remédier à l'encombrement passager des marchandises, en faveur surtout des réfugiés protestants de France , pour lesquels il disait un jour : « Je vendrais ma vaisselle plutôt que de les laisser manquer de secours. » Le Lombard prêtait de l'argent sur des effets déposés en gage, à l'intérêt fixé par le pouvoir. Supérieur à la Banque d'emprunt — Bank van Leeningen — de Hollande, fondée vers 4550, rapporte-t-on, il se proposait d'assister les manufactures et les comptoirs aux moments difficiles, en assurant le salaire des ouvriers. Le privilège en fut concédé à un réfugié de Paris, Nicolas Gauguet, et il resta sous l'inspection de la justice française et du procureur fiscal de la colonie (1).

La banque de Stockholm, la dernière des banques de dépôt,

(1) V. Weysse, Histoire des réfugiés protestants de France, 1. 1, liv. n. h. i.

établie vingt-six ans seulement avant la banque d'Angleterre , en 1668, est toutefois plus digne encore d'attention. Elle semble vraiment un intermédiaire entre les banques de dépôt proprement dites et les banques de circulation ; car on croit qu'elle a fait usage la première de papier négociable. « Les récépissés que la banque de Stockholm délivrait aux négociants qui avaient des fonds à leur crédit chez elle, dit M. Gautier, circulaient comme argent comptant dans toute la Suède ; ils étaient reçus en payement de marchandises de toute espèce , et même , depuis un édit du II janvier 4726, en payement de lettres de change. » Cependant ces récépissés ne se transmettaient encore que par endossement, et s'éloignaient moins, à mon sens, des récépissés des autres banques qu'on ne l'a pensé.

Une chose plus remarquable, c'est que la banque de Stockholm paraît avoir offert le modèle des institutions de crédit foncier, dont la Pologne et le nord de l'Allemagne tirent depuis de nombreuses années un si profitable parti, et que nous cherchons à nous approprier. Car non-seulement elle prêtait sur les matières d'or et d'argent , et sur toutes marchandises non sujettes à détérioration, mais elle prêtait encore sur immeubles jusqu'aux 3/4 de leur valeur. En 4752, on s'effraya même de la masse de biens qu'elle acquérait après qu'on les lui avait engagés, par suite de l'impossibilité où se trouvaient les propriétaires de se libérer, et l'on disposa qu'à partir de 4754 ces derniers pourraient s'acquitter en payant, chaque année, une somme de 5 p. 400 en sus de l'intérêt stipulé, jusqu'à l'extinction de leur dette. On leur accordait ainsi de recomposer peu à peu le capital qu'ils avaient emprunté, par le procédé de l'amortissement, comme font les banques territoriales que je nommais à l'instant. Par malheur, tout ce qui se rapporte à la banque de Stockholm est encore trop ignoré pour qu'on se puisse faire une opinion exacte de l'ensemble des opérations qu'elle accomplissait et de la nature des progrès qu'elle a réalisés.

Là s'arrête l'histoire des banques de dépôt, cette première ère des institutions de crédit, pour faire place à celle des banques de circulation, fondées sur des principes bien autrement élevés, et appelées à de bien plus brillantes destinées. Mais ce serait faire preuve d'un médiocre savoir et de peu de réflexion que de décrier celles-là, en reconnaissant seulement les services de celles-ci. N'était-ce rien, dans un temps où tout paraissait soumis aux hasards de la force et à l'insolence des pouvoirs, où les monnaies se reconnaissaient à peine, tant leur fabrication était diverse et leurs altérations multipliées, que d'ouvrir de vastes établissements où les fortunes étaient en sûreté, et qui livraient un numéraire admis par tous et ne changeant jamais? N'était-ce pas surtout un admirable progrès, alors que les communications étaient si difficiles et si périlleuses, que de permettre au commerce de solder tous ses échanges, de liquider toutes ses transactions par de simples écritures, quelques transferts et quelques endossements? Voilà les deux nouveaux services qu'ont rendus les banques de dépôt, et ils sont immenses. Tout ensemble l'usage qu'elles introduisaient de ces dépôts , de cette monnaie fiduciaire et de ces simples écritures accoutumait le monde des affaires, et par suite le public entier, à la confiance, aux sentiments de solidarité, d'intérêt réciproque, quand chacun continuait à ne céder qu'à la défiance et à la haine.

Et où se fondent ces institutions? Là seulement où l'industrie a pris certains développements, et où, grâce à ces développements mêmes, les institutions gouvernementales admettent certains éléments de liberté. On insulte souvent encore le travail et la liberté; mais qu'on indique un perfectionnement, une seule amélioration de quelque valeur qui se soit obtenue ou se soit conservée sans industrie ni liberté. Par un juste retour, au reste, les banques de dépôt, nées dans les centres les plus considérables d'affaires, contribuèrent beaucoup à en

accroître l'importance, en les dotant de ressources et d'un crédit bien supérieurs à ceux dont on jouissait ailleurs.

Cependant, il sied de le reconnaître, ce sont des institutions de crédit très-imparfaites. Constituées par des gouvernements ou des villes, elles n'ont été que trop de fois destinées à procurer des emprunts à leurs fondateurs ou à leur assurer des revenus (1). Dès lors s'aperçoivent ainsi les fâcheux effets de l'intervention du pouvoir dans les sphères du crédit et ses tendances constantes. C'est aux exigences des trésoreries publiques, en effet, qu'on a dû partout les prélèvements ou trop nombreux ou trop élevés des banques, comme c'est aux ignorances législatives qu'il sied surtout de rapporter leurs fautes et leurs ruines. La situation de la banque d'Amsterdam vers salin montre jusqu'où ces ignorances ou ces exigences devaient s'étendre et ce qu'elles devaient souvent produire. Mais peut-être l'état général de la société, les difficultés du commerce de l'argent et l'absence de l'esprit d'association, imposaient-ils à de tels établissements, je l'ai déjà remarqué, de n'être point de simples entreprises particulières, et des entreprises purement commerciales. Il faut bien plus s'étonner, aujourd'hui que les mêmes entraves ont cessé d'exister et que les franchises industrielles sont acceptées comme l'une des bases du droit public, de voir les gouvernements continuer à décider de la fondation et de la gestion des banques. En outre des erreurs qu'ils partagent sur la nature

(1) < Une observation commune, dit très-bien M. Gautier, à la plupart des banques qui Turent fondées à Timitatiou de celle de Venise, et jusqu'à la fin du XYi e siècle, c'est qu'elles furent, non des entreprises particulières, mais des institutions ou nationales ou municipales, fondées, dirigées et souvent dotées par l'État ou par la ville qui en était le siège, et auxquelles étaient attribués des privilèges ou monopoles en vertu desquels certaines opérations ne pouvaient être faites que par leur entremise; enfin, qu'en les créant on établit aussi pour leur usage une monnaie fictive ou de convention, d'une valeur fixe et communément supérieure à celle de la monnaie courante, dans laquelle leurs payements et recettes étaient faits et leurs comptes tenus au moyen d'un agio variable entre l'un et l'autre. »

de leurs opérations, ils semblent toujours redouter leur puissance et tiennent qu'elles empiètent sur leurs attributions.

L'origine et le but ordinairement tout fiscal des banques de dépôt rendent aussi compte, sans parler d'autres motifs, de la stérilité des dépôts qu'elles recevaient. Leur nom paraîtrait cependant indiquer qu'elles existaient surtout pour engager à ces confiantes remises, en propageant les mœurs de l'économie et de la prévoyance ; mais il n'en est rien. Ce ne sont point encore des caisses d'épargne ; elles ne payent aucun intérêt à leurs créanciers. Leurs dépôts une fois encaissés, elles n'en tirent non plus aucun parti ; au lieu d'en accroître et d'en féconder les flots de la production, elles les tiennent inutiles en leurs coffres. Non-seulement elles ne pratiquent pas l'émission du papier en vue de l'escompte des billets de commerce, mais elles ne font pas même de prêts ordinaires, si ce n'est au moins la banque de Stockholm. C'est là leur plus grand défaut, et le précédent n'en est que la conséquence. Car, dénuées des profits que leur auraient procurés les capitaux qu'elles détenaient, s'ils avaient été employés, comment se seraient-elles engagées à en servir l'intérêt? On a d'abord quelque peine à comprendre que, ayant sous les yeux l'exemple des lombards et des juifs, elles ne se soient pas appliquées à pénétrer dans le commerce des prêts. Leurs dépôts étaient considérables et ne se retiraient presque jamais ; la somme du moins ne diminuait pas, grâce à la succèssion ininterrompue qu'ils présentaient. Combien leur étahvil aisé, d'ailleurs, d'en conserver une partie assez forte pour suffire à toutes les demandes éventuelles! Quelle facilité avaient-elles de même, à stipuler de leurs emprunteurs des garanties assez efficaces pour rassurer chacun de leurs déposants. Comment sont-elles donc restées dans une si grande inertie ! Comment leurs premiers progrès ne les ont-ils pas entraînées à des progrès nouveaux? Àux limites du champ du crédit, pourquoi ne les ont-elles pas franchies?

Elles rappellent ces marins, qui, parvenus vers la môme époque, aux Açores, n'osaient aller plus loin, malgré la croyance générale qui plaçait à peu de distance, les îles Fortunées des anciens. C'était vainement aussi pour eux que la statue du cavalier gigantesque qu'on disait avoir été découverte dans l'île de Cuervo (1), indiquait, de sa main étendue vers l'ouest, le cours des futures et des grandes navigations.

La législation générale décrétée contre l'intérêt a certainement contribué beaucoup aux défauts des banques de dépôt. De grands établissements ne sauraient jamais agir que selon des règles fixes et au grand jour. Ces banques n'auraient pu se mettre en contravention avec les lois civiles les plus sévères et les prescriptions religieuses les plus formelles. D'autre part, agissant avec la monnaie banco , et se proposant d'éviter au commerce les embarras et les pertes qui résultaient de l'usage des monnaies courantes , il leur était presque impossible de remettre en circulation, aussitôt après les avoir reçus, les écus qui composaient leurs dépôts. Cette observation ne s'appliquerait toutefois que faiblement à la banque d'Àdmsterdam. Enfin il faut encore pour cela s'en prendre à leur position d'institutions financières gouvernementales ou municipales. Ce ne sont ni des États, ni des villes, formés pour d'autres soins, appliqués à des affaires bien différentes, qui pouvaient accomplir ou concevoir un tel dessein. Avec les pouvoirs et les exigences des gouvernements et des municipalités, il est même douteux que ce nouveau rôle, s'il avait été confié aux banques, n'eût pas effrayé le commerce, et que cet effroi n'eût point été justifié.

(i). La plus occidentale des Açores, V. Ampère, Promenades en Amérique, t. H, p. 420.

Les banques de dépôt étaient inférieures sous plusieurs rapports à nos banquiers actuels, et en partie même aux banquiers de leur temps. Il importe, en conséquence, de se rendre compte des opérations ordinaires des banquiers, placés entre ces premiers grands établissements de dépôt et les banques modernes, afin de suivre la marche progressive du crédit et d'en bien comprendre les divers services.

Je l'ai dit au commencement de ce chapitre, les changeurs de l'antiquité, après s'être renfermés dans le commerce qui consiste à changer des monnaies, reçurent des capitaux en dépôt, et finirent par employer eux-mêmes ces dépôts, en les prêtant aux personnes qui leur présentaient de suffisantes garanties, et leur en promettaient un suffisant intérêt. Devenus par suite , quoique en des proportions restreintes , intermédiaires entre les prêteurs et les emprunteurs, entre les capitalistes et les entrepreneurs, ils recueillaient les épargnes effectuées, les valeurs oisives, et les mettaient à la disposition du travail. Les principaux services des banquiers actuels sont déjà là, du moins, en germe. Au mpyen âge, les changeurs de Rome et de la Grèce furent remplacés par les juifs et les lombards, prêteurs insatiables , usuriers sans merci, et qui ne trafiquent qu'avec leur argent ; mais auprès desquels se trouvent encore quelque assistance dans le besoin et quelque secours pour le travail. A l'époque de la banque d'Amsterdam, on rencontre également des caissiers qui recevaient et payaient dans cette ville, pour le compte des négociants. Il n'y en avait nulle part ailleurs, disent les auteurs de la Richesse de la Hollande, et

ils prenaient en général 8 p. 400 sur leurs opérations. Peu à

peu, le commerce de banque renaît et s'étend de toutes parts, pour arriver où il en est aujourd'hui.

Coquelin, dans l'excellent travail sur la nature et F objet du commerce de banque, tel qu'il est exercé par les banquiers par- Uculiers (4) , qui fait partie de son article sur les banques du Dictionnaire de V Économie politique .réduit à trois, à l'exemple de M. Gilbart (2), les diverses opérations des banquiers. 1° ils , recueillent, dit-il, dans le pays tous les fonds provenant de l'épargne, et tous les capitaux dormants, pour les rendre à l'industrie active ; 2° ils favorisent entre les industriels et les commerçants l'usage des opérations de crédit, en trouvant pour eux l'emploi de leurs obligations réciproques ; 3° ils facilitent le change d'une place à l'autre, au moyen de la négociation des effets de commerce, et évitent par là les transports coûteux du numéraire. Je crois, quant à m«i, qu'il convient d'ajouter, en quatrième lieu, les virements que les banquiers opèrent entre leurs clients, à moins qu'on ne les veuille comprendre dans la deuxième classe des opérations indiquées par Coquelin et M. Gilbart.

Dans tout état social, et de plus en plus à mesure que l'industrie progresse, il m'est inutile de le rappeler, des économies se forment, des capitaux s'accumulent. Mais combien ces économies restent-elles minimes, ces capitaux demeurentils restreints tant qu'aucun intérêt présent ou prochain n'excite à les réaliser ou à les accroître! Que de fois aussi, lorsqu'ils doivent demeurer entre les mains de ceux qui les ont formés, n'ont-ils d'emploi ni d'utilité! Il importe donc beaucoup que des caisses soient ouvertes aux valeurs disponibles, en présentant à leurs possesseurs une grande sécurité et l'at-

(1). V. Dictionnaire de l'Économie politique, article Banque, § 1. M. Gilbart, a publié aussi un excellent chapitre sur les services des banquiers : A pratical treatise of banking, 1. 1. sect. il.

1*2) V. M. Gilbart, À practical treatise of banking, t. I, scct. V et TL

tente d'un certain profit. Les penchants à la dissipation ne nous sont à tous que trop naturels pour ne nous pas souvenir de cette épigramme de Martial : « Ton père, Philomusus, vient, en mourant, de te laisser tout son bien . Ton père, Philomusus, t'enlève ton patrimoine, » et pour ne pas sans cesse nous appliquer à mettre cette épigramme en défaut. Il faut tout ensemble que le travail sache où demander les avances qui lui sont nécessaires, et soit assuré d'en trouver constamment à la mesure de ses besoins. Or, si les épargnes restaient dissiminées entre les divers capitalistes, chacune d'elles, fut-elle en vue et à portée des entrepreneurs, aurait peine à rencontrer l'emploi auquel elle serait propre, à pouvoir s'adapter à quelque ouvrage déterminé. Tandis qu'a près s'être réunies, il leur est facile de se diviser à l'infini, et de satisfaire toutes les demandes. Si, de même, les capitaux passagèrement et accidentellement oisifs, comme en possèdent les commerçants et les manufacturiers, demeuraient en leurs caisses, quelle masse de valeurs seraient inutiles! Ces capitaux épars, enfin, se soumettent, dans leur mobilité même, à des retraits assez réguliers pour permettre aux banques de les offrir, sous la forme accoutumée, à l'industrie.

Il se trouve entre ces deux ordres de faits : l'absence ou l'existence des banquiers, qui tiennent ces caisses et font ces prêts, comme un abîme, une immense distance. Ce sont deux organisations industrielles différentes, on pourrait presque dire deux civilisations distinctes. Car lorsque le sentiment de l'épargne, par les avantages qu'elle procure, remplace celui de la dissipation, et que l'habitude du travail, grâce à la facile assistance qu'il rencontre, succède à l'oisiveté, ce n'est pas seulement plus de richesse qu'on rencontre chez les peuples, c'est aussi plus d'intelligence et plus de moralité.

Les services dont je viens de parler, les banquiers les rendent en des mesures différentes sans doute ; puisqu'ils n'admettent souvent que des dépôts de sommes déjà considérables et ne

prêtent parfois qu'à des conditions difficiles. Mais présentant, par leur fortune et leurs relations, de très-grandes garanties, ils reçoivent toujours des dépôts dont ils payent l'intérêt, et les reversent, sous forme de prêt, à l'industrie, au commerce, à l'agriculture, moyennant un intérêt plus élevé que celui qu'ils acquittent, afin de s'assurer un bénéfice. Les défauts ou les vices qu'on remarque dans leur administration tiennent en partie à l'état des sociétés où ils se trouvent, et en partie aux lois, presque partout encore si fausses et si funestes, qui règlent les prêts et les institutions de crédit. Toujours est-il, je le répète, que c'est le propre du négoce de banque de solliciter des dépôts et d'accomplir des prêts, choses intimement unies l'une à l'autre.

Les banquiers ont un évicent avantage, je viens de l'indiquer, à se procurer des fonds pour répondre aux demandes qui leur sont adressées, et bénéficier des différences d'intérêts qu'ils payent et qu'ils prélèvent. Je dis pour répondre aux demandes qui leur sont adressées, attendu qu'ils ne sauraient employer eux-mêmes ces fonds ; le temps leur manquerait-il pour cela, non moins que la connaissance des entreprises manufacturières ou commerciales? Il suffirait d'ailleurs qu'ils voulussent se faire industriels pour que la confiance des capitalistes les abandonnât. Et dans ce roulement incessant de versements et de demandes, d'apports et de retraits, qui constitue le commerce de banque, conment pourraient-ils immobiliser les capitaux qu'ils détiennent dans des fabriques ou dans l'agriculture, dans les longues opérations du négoce ou dans des acquisitions d'immeubles? Souvenez-vous de ce que sont devenues les banques hypothécaires constituées selon les formes ordinaires : dans l'impossibilité bientôt de pourvoir aux demandes de leurs créanciers, toutes ont succombé.

Les banquiers ne peuvent même placer que fort accidentellement, très-exceptionnellement, les sommes qu'ils reçoivent

dans les fonds publics. Ils n'en retireraient pas, d'une part, un intérêt suffisant, puisqu'ils doivent donner à peu près celui que ces fonds rapportent, les achats et les ventes qu'on en fait étant à la portée de tout le monde. Et, d'autre part, ces placements sont très-dangereux quand on n'est pas maître absolu de retarder ses ventes, de choisir son moment pour recouvrer ses fonds. Durant les crises, tous réclament les écus dont ils se sont démunis, et que deviennent les cours des bourses publiques à ces époques? De tels placements conviennent seulement à ceux qui conservent la pleine liberté des fonds qu'ils y mettent, sans se préoccuper d'accroître leur aisance ou leur fortune ; ils seraient aussi loin d'offrir un emploi suffisant à toutes les épargnes. Après avoir réuni des dépôts considérables, les banquiers cherchent donc nécessairement à les utiliser par des prêts ; c'est l'unique écluse ouverte aux flots accumulés dont ils disposent et qui cherchent une issue.

Seuls, tout à la fois, avec les grands établissements de crédit, les banquiers peuvent opérer ces prêts et recevoir ces dépôts, quoiqu'ils aient été souvent pris pour des intermédiaires inutiles. Comment un capitaliste, en effet, étranger au commerce, sans relations journalières avec les gens d'affaires, sans renseignements précis sur leur fortune, leurs entreprises, leurs habitudes, risquerait-il son avoir entre leurs mains? Les fonds qu'il possède concordent rarement, je n'ai plus à le montrer, avec les besoins que ces derniers ressentent. Et éloigné des négociations et des affaires, pourrait-il recevoir des dépôts et en payer l'intérêt? 11 est singulièrement remarquable d'ailleurs que, sauf dans les temps de grande agitation et de grandes crises, les rentrées et les sorties des banquiers se balancent assez exactement, que les payements qui leur sont demandés s'échelonnent naturellement comme ceux qui leur sont dus.

Les prêts des banquiers sont faits quelquefois, du reste,

selon la forme ordinaire, directement, et d'autres fois au moyen de l'escompte de lettres de change ou de billets à ordre non encore échus, dont ils soldent la valeur , sous déduction d'un intérêt déterminé. Lorsqu'il en est ainsi, peut-être les banquiers ne sont-ils même plus seulement intermédiaires entre les capitalistes et les entrepreneurs, entre la richesse oisive et le travail nécessiteux. Car, après avoir escompté un effet de commerce et l'avoir revêtu de leur signature, ils le remettent presque toujours en circulation. Leur signature est une nouvelle garantie pour ce billet, et de nombreux commerçants désirent de tels effets pour liquider leur négociation. C'est le plus ordinairement ainsi que les choses se passent, et dans ce cas, les banquiers cessent d'être intermédiaires entre les capitalistes et les entrepreneurs, pour le devenir entre les entrepreneurs seulement. Or, il s'en faut que cette négociation des billets à ordre et des lettres de change par l'escompte, cette circulation plus grande et plus prompte que de tels effets reçoivent de l'apposition de signatures très-connues et qui semblent très-sûres, soient le moindre bénéfice que retire la société des fonctions des banquiers. Quel avantage, de pouvoir intervenir dans cette foule de négociations, d'affaires, d'échanges, qui se croisent, se succèdent, se mêlent de toutes parts sur le marché général, et constituent le commerce, sans devoir être toujours muni de monnaie courante, lourd fardeau si périlleux à transporter! Quel bienfait plus grand encore de pouvoir négocier cent affaires, solder mille comptes sans rien distraire de son propre capital, ni rien retirer de son fond de roulement l Ne semblet-on pas alors disposer d'une nouvelle fortune? Suivez ce billet négociable ou cette lettre de change, et voyez combien, de son émission à son remboursement, elle solde de transactions. Longtemps avant son terme, elle circule déjà, et souvent elle continue encore après son échéance. Calculez par suite quels obstacles tout industriel pressentirait pour ses opé-

rations s'il avait à payer en monnaie métallique chacun de ses achats au moment où il les fait, ou devait garder en caisse la somme destinée à faire face à chaque échéance qu'il prévoit. Au moyen des escomptes, au contraire, et de la transmission des effets de commerce , aussitôt son produit livré , il en réalise le prix et se trouve à même de renouveler ses matières premières, pour recommencer sa fabrication, ou de se procurer de nouvelles denrées, pour suivre le cours de son trafic.

Lorsqu'on réfléchit à la multiplicité des relations qu'entraîne dans le champ du travail la division infinie et sans cesse plus étendue des occupations , on découvre aisément à combien s'élève cette masse de capitaux qu'une telle circulation fiduciaire permet de ne plus consacrer au solde des comptes, en les destinant aux autres services de la production. On a calculé que le coton,, par exemple, subit deux cents opérations avant de se transformer en cotonnade imprimée (1); il est certes, peu de personnes qui soient en état de le payer, durant ces diverses' modifications, à l'instant où elles en ont besoin, et qui ne se le procurent facilement au moyen de billets qu'elles acquittent après que leur travail s'est accompli.

En dehors de ces facilités, que de marchés à terme, même acceptés par les contractants, ne se pourraient passer! Si l'acheteur souvent ne peut payer à l'époque indiquée; il est rare également que le vendeur puisse attendre au delà du délai fixé. Mais tout s'arrange au moyen de l'escompte. L'acheteur alors ne se libère plus qu'à son heure, lorsque des rentrées prévues lui sont parvenues, ou lorsqu'il a réalisé les marchandises qu'il détenait; et de son côté, le vendeur obtient à l'instant, malgré les délais convenus et moyennant un faible intérêt, la somme à laquelle il a droit. Tous y gagent donc, d'autant que chacun est tour à tour vendeur et acheteur dans le commerce

II) V. Dictionnaire de V Économie politique, art. Banque.

et que les avantage de la consommation elle-même sont toujours en raison des facilités et des progrès de l'industrie?

Non-seulement les banquiers, qu'il ne sied plus de confondre avec les mensularii ou les argentarii de Rome, sont utiles à la circulation du papier de commerce, par la plus grande sûreté qu'ils lui procurent en le signant, ou par l'escompte qu'ils en font, mais sans eux ce papier serait à peine accepté de quelques individus. Qui se trouve en effet à portée du premier débiteur, le tiré, ou voudrait se charger d'en exiger le payement? Les commerçants se connaissaient-ils tous? Quels acheteurs ou quels vendeurs ont confiance les uns dans les autres, et peuvent chaque jour se rapprocher et s'entendre ? « Cela supposerait, dit Goquelin (1),que l'importance des billets dont un commerçant est porteur concorde toujours avec celle des achats qu'il veut faire, ou des payements qu'il doit effectuer ; que les billets donnés ou reçus tombent constamment en des mains connues, où I on puisse aisément les suivre et les reprendre ; que les échéances enfin se rapportent. Il s'en faut bien que les choses se présentent ainsi dans la réalité. C'est parce que cette circulation libre, et pour ainsi dire spontanée, rencontre dans le monde commercial des obstacles matériels ou moraux de tous les genres, que le commerce a besoin d'une assistance étrangère pour la favoriser ou pour la remplacer. » Et cette assistance, ce sont les banquiers, établis partout, tous en correspondance les uns avec les autres, faisant métier d'opérer des recouvrements et sans cesse renseignés sur les diverses positions commerciales, qui la fournissent.

« Bien plus, ajoute Coquelin, il n'est pas môme rigoureusement vrai que, dans ce système, tous les achats effectués à l'aide d'obligations écrites doivent tôt ou tard se solder en monnaie effective. Puisqu'en effet chaque commerçant, s'étant

( l) Voy. Dictionnaire de l'Économie politique, au mot Manque. * I. 40

446 CHAPITRE TROISIÉMI.

porté tour à tour acheteur et vendeur, a tantôt donné, tantôt reçu des billets, il pourra se trouver fort souvent débiteur des uns, créditeur des autres, et cela aux mômes échéances; de façon qu'à un jour donné les sommes qu'il a à recevoir et celles qu'il a à payer, en raison de cet échange d'obligations, se balancent, ou peu s'en faut. Or, toutes ces obligations réciproques s'étant donné un rendez-vous commun chez les banquiers, il n'est pas difficile de comprendre que ceux-ci, ordinairement chargés des payements et des recettes pour le compte de leurs clients, peuvent, au moyen d'un simple virement de comptes, compenser les dettes par les créances, presque sans débours de numéraire. C'est ainsi qu'un nombre infini de transactions auront pu s'accomplir avec une somme de monnaie effective, comparativement minime (1). » Ce sont ces virements, d'une si grande importance sur la circulation, qui forment, à mon sens, la quatrième classe des opérations attribuées aux banquiers.

Toutes les fois qu'on se demande ce qu'il adviendrait de la disparition du crédit ou seulement de son amoindrissement, au sein du monde moderne, on est effrayé des immenses changements en face desquels on se place. Et c'est justement parce qu'on découvre tant de richesses disponibles dues au crédit ; parce qu'on n'aperçoit plus, grâce aux facilités qu'il assure, de temps d'arrêt dans la production, et qu'on voit, sous son influence, les agents du travail se renouveler sans eesse et la richesse sociale s'accroître sans mesure, qu'on a cru qu'il enfantait des capitaux. II n'en crée pas, et n'en saurait créer, on s'en est convaincu, je l'espère ; mais il multiplie à l'infini les services de ceux que l'industrie, jointe à la prévoyance, sait engendrer. Et pour ces services, bien que les banquiers ne disposent pas de moyens aussi puissants, ni d'autant de ressources

(1) Voy. Dictionnaire de VÈconomie politique, article Banque. *

que les vastes associations qui constituent les banques actuelles, leur part est encore très-grande et très-belle.

L'escompte qu'ils opèrent des billets de commerce conduit naturellement à rendre compte de la troisième fonction dont ils sont chargés, laquelle consiste à faciliter le change de place en place. Car après avoir escompté des lettres de change ou des billets à ordre, ils cherchent forcément à les négocier à d'autres commerçants, ou à se les passer *entre eux, afin de rentrer dans les fonds dont ils se sont dessaisis. Or, comme plusieurs de ces effets peuvent être tirés sur des places étrangères, ils les font accepter par les industriels qui se trouvent avoir des payements à faire sur ces mêmes places. De plus, afin que les billets revêtus de leur signature soient accueillis avec faveur dans les villes étrangères où ils se présenteront, chacun d'eux se met en communication avec ceux de ses confrères qui demeurent en ces villes, et reçoit à son tour, avec la même faveur, les effets qu'ils lui adressent. Grâce à ces facilités réciproques, ils sont en mesure, on le voit, d'opérer des remises sur les places étrangères à l'aide des effets de commerce qu'ils fournissent, et d'en faire revenir les fonds dont ces mêmes places sont débitrices envers les leurs. Ainsi se trouve remplie, par leur entremise, la double condition du change de place en place, l'aller et le retour (1).

Ce ne sont pas cependant là toutes les opérations qu'accomplissent les banquiers ; ils en ont d'autres encore. « Pris dans son acception générale, dit M. Gautier, le mot banque exprime aujourd'hui, parmi nous, le commerce qui consiste à effectuer

(1) Je copie ces dernières observations dans l'article de Coquelin, Dictionnaire de l'économie politique, V Banque, § 1 , où j'ai déjà si largement puisé. Mais Coquelin ne pourrait s'en prendre qu'à lui-même s'il trouvait mes emprunts trop répétés : on ne publie pas une aussi belle dissertation quand on ne veut pas qu'elle serve de modèle. Et pui% qu'importent les emprunts dans la science ? Ce qu'il importe seulement, c'est de faire connaître la vérité.

pour le compte d'autrui des recettes et des payements; à acheter et à revendre soit des monnaies en matière d'or et d'argent, soit des lettres de change et des billets à ordre, des effets publics, des actions d'entreprises industrielles, en un mot, toutes les obligations dont l'usage du crédit, de la part des États, des associations et des particuliers, amène la création. — Faire la banque, c'est exercer ce genre de commerce ; une maison de banque, c'est une maison qui en fait son occupation exclusive ou principale (1). » On comprend néanmoins que d'aussi diverses opérations ne rentrent pas nécessairement dans les mêmes fonctions et ne se relient pas, comme les précédentes, les unes aux autres.

Attentifs aux cours du change entre les divers États, les banquiers transportent le numéraire d'où il vaut moins où il vaut plus, en maintenant chez les différents peuples un certain niveau dans la valeur des monnaies, dont les variations deviennent ainsi à peine sensibles ; disposant de capitaux et d'un crédit sans cesse plus considérables, ils s'entremettent dans les emprunts contractés par les gouvernements ou dans les entreprises des grandes compagnies industrielles : c'est vrai. Mais quelle chose dans ces services rentre rigoureusement dans le commerce de banque? Il ne comprend en réalité que les trois opérations qu'ont indiquées Coquelin et M. Gilbart, avec les virements entre les recettes et les payements qui s'effectuent pour le compte des particuliers. Virements que Coquelin a signalés d'ailleurs, comme je l'ai montré, mais qui me semblent, je le répète, constituer une opération distincte des trois autres (2). Chaque banquier s'occupe même rarement de ces trois ou de ces quatre services. Les uns et les autres s'emploient

(1) Des banques et des institutions de crédit.

(2) M. Gilbart, A pratical treatise of banking, t. I, sect. D, a fort bien expliqué aussi tous les services que rendaient les banques en faisant ces virements. Je reviendrai, dans mon troisième chapitre, sur ce sujet.

de préférence à quelqu'un des attributs de leur profession, comme il arrive toujours dans une industrie avancée. La division du travail est autant le résultat que le moyen du progrès.

Pour rendre compte de toutes les opérations de banque, il me resterait à parler du billet de banque; mais je le ferai dans un autre chapitre. Je me contenterai, maintenant, de dire que si ce billet diffère, dans sa forme, des effets de crédit que j'ai déjà nommés, il ne s'en distingue nullement dans son principe, dans son essence. Quoique les banques publiques armées de leurs pouvoirs les plus étendus, puissent, en raison de leurs ressources plus considérables et de leurs moyens d'action plus efficaces, accomplir les opérations de change, de prêt, de dépôt, de recette, de payement, d'une façon plus large et plus profitable que les banquiers ordinaires, elles n'en remplissent aucune autre. J'ai déjà parcouru, par conséquent, quoique fort succinctement, le cercle entier du crédit industriel. Mais je terminerai ces notions générales, par quelques observations historiques sur les premières formes et les premiers services des effets de commerce. Avant d'étudier avec précision les diverses parties d'un édifice, n'est-il pas toujours nécessaire d'en bien connaître les fondements?

Dès Rome et la Grèce, on trouve des mandats, des bons à vue nominatifs, qu'on appelait syngrapha, comme dans la Bible on voit employer le billet simple. Tobic ne prête 10 talents à son parent Gabelus que sur une semblable obligation. Pour la lettre de change, M. Augier la fait remonter jusqu'à la première captivité des juifs, dans son livre fort ingénieux Du crédit public. Tout en l'attribuant à ce peuple, on la reporte en général, aux

450 CHA.P1TRB TROISIÈME.

juifs du moyen âge, et, je crois, à plus juste titre, quoique toute preuve manque également à cette dernière opinion. On l'induit seulement des persécutions que les juifs avaient alors à encourir, du secret qu'ils se devaient garder dans leurs négociations et de leur habileté commerciale, bien plus que de faits positifs ou de témoignages irrécusables. Nul écrivain n'a raisonné sur ce point autrement que Fontenejle.

C'est au surplus, à cette époque, une singulière destinée que celle des juifs et de ces autres prêteurs, leurs émules ou leurs imitateurs, les Lombards, « ces deux colonnes du commerce de la chrétienté, » disait Villani (1). Honnis, pillés, torturés, ils n'en apparaissent pas moins comme les précurseurs, les véritables pionniers de la civilisation moderne. Tout, autour d'eux, est violence et misère, meurtre et dévastation, guerre et oisiveté ; eux, fontvaloir leurs écus, trafiquent, produisent, amassent de la richesse. Quelle prudence ou quel courage, quelle intelligence ou quelle adresse il leur fallait! Les juifs surtout, ces parias du monde entier, étaient soumis aux plus odieuses exactions. On ne se contentait pas de les reléguer dans des quartiers ignobles lorsqu'on les admettait dans une ville, de leur faire payer d'énormes sommes pour établir le moindre comptoir ou le plus petit négoce. Après comme avant l'octroi de telles permissions, on les volait, on les chassait, on les prêtait, on les vendait à titre de bétail, lorsqu'on ne les tuait pas, ce qui n'était encore aux yeux de tous, comme autrefois à ceux de Tacite, que le plus mince dommage (2) . L'Eglise les excommunie ; les souverains, de saint Louis à Isabelle de Castille, les proscrivent et s'emparent de leurs biens; la populace, comme à Ratisbonne, en 4516, les massacre parfois jusque dans leur synagogue, en les accusant de nier la Divinité ; et lorsqu'ils se convertissent. , le seigneur

(1) Sismondi, Histoire des Républiques italiennès, t. V, p. 261.

(2) Si ob gravitaient cœli interiissent, vile damnum, dit Tacite en parlant des juifs déportés en Sardaigne. Annalet, liv. u.

sur les terres duquel ils se trouvent, confisque leur patrimoine, dans le but de se dédommager des contributions qu'ils ne devaient plus une fois devenus chrétiens (1). Pour eux, on dirait qu'il n'est ni justice, ni droit; toujours pourtant ils reparaissent, toujours ils négocient, toujours ils s'enrichissent. Partout on est même obligé de les rappeler et de les solliciter, dès qu'il y a un emprunt à faire ou une négociation à suivre. On leur vend alors de nouveau le droit de trafiquer de leur argent, sans marchander sur l'intérêt qu'ils en demanderont, et damnés sans rémission, ils ne s'inquiètent point, eux, dit un auteur, de se charger d'un péché de plus (2). Bien mieux,' les évêques et les abbés des monastères leur remettent souvent, en gage, les vases sacrés et les chargent de recueillir les annates.

Aussi bien importe-t-il de remarquer que la transmission à Rome des divers prélèvements ou des nombreux tributs de la papauté, effectuée surtout cependant par les Lombards, a donné lieu à une vaste circulation de papier, notamment lors des pressants besoins de la cour romaine. Onrencontre également quelques lombards établis près des principaux gouvernements, et dirigeant d'importantes succursales. Qui ne connaît la grande position des Bardi, desPeruzzi, desBalardi de Pise, des Salimbini de Sienne? Lorsque les Bardi et les Peruzzi, banquiers du roi d'Angleterre, firent leur première faillite en 4599, — peutêtre était-ce déjà un moyen de fortune, — ils avaient avancé plus de 4,365,000 florins à ce prince. Giovanni Vanno et ses associés, car ces maisons constituaient aussi quelquefois de riches associations, possédaient une banque à Douvres et une autre à Cantorbéry. Qu'il s'en faut que nos Çahorsins aient jamais atteint à une pareille opulence (3) !

Un jour enfin, Louis XIV, après avoir emprunté 3 millions

(1) 11 en était ainsi du moins en France.

(2) V. Macleod, Theory and practice ofbanking, t. I, ch. VI.

(3) F. Cibrario, Economie politique du moyenâge, liv. III, ch. ix.

par mois, pour construire Marly, à Samuel Bernard, lui fait les honneurs de Versailles. Le temps de la déchéance est définitivement passé, celui de la puissance commence ; et il est, en vérité, singulier qu'il faille, pour cela, se reporter au roi qu'on regarde d'ordinaire cqmme le type des anciennes traditions, et au palais qu'on admire comme le monument le plus caractéristique de notre première monarchie. Ah! pauvre juif, assis sur ton banc, ainsi que les trapeziiœ de la Grèce (1), pour offrir tes écus aux passants, et changer contre la monnaie courante les pièces étrangères et celles d'un mauvais aloi, ou grand banquier à Florence, àPise, à Gênes, à Lyon; marchand détaillant d'épices dans les villages, ou riche négociant des républiques de la Méditerranée et des comptoirs de la Hanse : au milieu de toutes les persécutions et de toutes les tyrannies qu'il t'a fallu traverser, quelles choses tu as accomplies, quels enseignements tu as répandus, et combien avais tu droit à une pareille réparation ! Dans ces temps de barbarie, sans autre patrie que le commerce y sans Dieu apparent que l'or, tu réunissais déjà les continents, tu confondais les peuples dans les liens d'un trafic réciproque, en révélant au monde la solidarité des intérêts, cette admirable loi de l'avenir. N'aurais-tu même que mis en usage ou répandu les billets à ordre et les lettres de change, que tes services dépasseraient ceux des princes et des seigneurs, qui ne savaient, malgré tout leur dédain pour toi, que le métier des armes, c'est-à-dire du pillage et du meurtre. Un seul homme t'a dignement attaqué, c'est Bernardin de Feltre, lorsque, après avoir prêché une sanglante croisade contre toute ta nation, il inventa, pour t'enlever tes clients, les monts-de-piété.

Et les reconnaissances des monts-de-piété, qui si souvent devaient prendre le caractère mixte de banque de commerce et d'établissement charitable, c'était encore du papier. Elles

(i) C'étaient les banquiers. On les appelait ainsi à cause de la table de bols sur laquelle ils exposaient leur argent.

rONCTIONS DU CRÉDIT ET DES BANQUES DE DÉPÔT. 453

n'avaient pas sans doute cours dans les transactions industrielles; mais elles habituaient aussi à se fier aux écritures et aux promesses, à se croire possesseur d'un certain patrimoine

ou de suffisantes garanties, en ne détenant qu'un mince billet, une feuille volante. Vers le même temps également, les actions

des grandes compagnies commerciales de la Hollande avaient, sous ce rapport, une importance très-marquée.

Mais nul billet n'a mieux montré, dès l'origine, que le courant de la circulation se pouvait décharger d'une masse considérable de numéraire , que les récépissé ou les certificats des banques de dépôt. Ils' se transmettaient au même titre et dans les mêmes conditions , ou l'a vu , que les billets à ordre ou les lettres de change. C'étaient toujours des promesses ou desobligations de payer qu'on se passait des uns aux autres, et que chacun acceptait à cause de l'assurance qu'il avait d'en obtenir le remboursement. Mais ces récépissés de banque représentaient exactement certaines sommes d'argent, certaines quantités d'écus déposés, et bien qu'ils ne remplissent pas le rôle de la monnaie, puisque ce n'étaient que des engagements, ils montraient à merveille qu'ils la pouvaient remplacer dans les transactions ordinaires du négoce. C'était aussi beaucoup que de voir émettre des billets non plus par tel ou

tel individu que l'on connaissait, qui les remettait de la main à la main, mais par de vastes établissements institués à cet effet. Plus de personnes qu'on ne le croit, d'ailleurs, les recherchaient. Plusieurs auteurs rapportent que la circulation des billets prit un tel développement à Venise, trois siècles après la fondation de la banque, que cette république s'effraya de la disparition du numéraire , et défendit de façon absolue tout payement en papier.

De même donc que les banques de dépôt ont obligé les gouvernements à l'honnêteté, en n'acceptant les monnaies que pour leur valeur intrinsèque, elles ont aussi fait, par la circulation

de leur papier, que la confiance s'est répandue dans les sphères commerciales. Et, grâce aux prolits que cette confiance permettait de réaliser à ceux qui s'en trouvaient investis, chacun s'est efforcé de convaincre ses concitoyens de sa probité. Or la base du crédit public et privé, la voilà : la probité, la confiance. C'est pourquoi je disais, au commencement de ce travail, que le crédit ne tient pas moins à l'ordre moral qu'à l'ordre matériel.

S'il se montre d'abord retenu, rapetissé, craintif; s'il lui faut sous ses pas le sol le plus solide, et s'il ne marche qu'au but le moins éloigné, jusque dans ses premiers essais, on le voit, se révèle une tendance aux grandes et nobles choses. L'aigle aussi, avant de s'élancer, d'un vol rapide, aux régions de la lumière, est cauteleux et prudent. Dès qu'il apparaît , si nombreux que soient les capitaux qu'il délaisse , si restreintes que soient les fonctions qu'il remplit, le crédit semble appelé à combler un jour l'abîme qui sépare le capital du travail. Quel ouvrier de fabrique ou quel pauvre paysan ne peut , en effet , dans les pays où les institutions de prêt sont le mieux organisées, espérer de nos jours, s'il est actif, économe, honnête, de recevoir les avances nécessaires pour ouvrir un atelier, élever un magasin ou cultiver son héritage? Et n'est-ce pas là l'ère véritable de l'affranchissement des classes populaires. Le crédit s'offre alors comme une nouvelle propriété, sans limites certaines et toujours féconde, aux labeurs et aux espérances de tous. Magnifique propriété d'ailleurs, qu'aucune autre ne saurait primer ; car elle est fondée sur l'exercice du travail et le respect des engagements. Je dirai plus loin ce qu'a fait sous ce rapport le crédit en Écosse, aux États-Unis, en Pologne, en Allemagne, et l'on se convaincra facilement qu'il porte où il se répand le germe de nouveaux rapports sociaux, en ouvrant aux destinées humaines les plus vastes perspectives.

Que le pauvre apprenti des Flandres aurait été heureux

si, lors de la fondation de la banque d'Amsterdam, il avait pu concevoir quelle vie nouvelle elle devait procurer aux classes ouvrières ! Dans son sombre réduit, courbé sur son métier de tissage et gagnant à peine sa vie par un travail sans relâche, un rayon éclatant d'espoir lui serait apparu. Il aurait un instant oublié ses misères et l'odieuse tyrannie des corps de métiers, son avilissement et les lourdes entraves qui pesaient sur chacun de ses efforts , en rêvant de bonheur et d'indépendance pour ses descendants.

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