‹ De la monnaie du crédit et de l'impotChapitre 9 sur 29 · D« LA MONNAIE · texte numérisé non relu

D« LA MONNAIE

tout ensemble nous exposerait la dépréciation des métaux précieux, si nous restions en une telle position !

Il y aurait au surplus diverses mesures à prendre, avant de rien changer à notre circulation monétaire actuelle. H faudrait, en premier lieu, répandre, par le perfectionnement de nos institutions de crédit, l'usage des billets, des promesses, des reconnaissances. C'est dire que nos banques devraient cesser de vivre sous l'empire d'un monopole aussi complet qu'il est injuste et funeste. Comme en Angleterre, surtout comme en Écosse et aux États-Unis, si la concurrence les excitait à rendre tous les services dont elles sont capables, le monnayage tendrait à ne plus porter que sur les métaux à peu près indispensables aux échanges (1). C'est là le plus sûr, le meilleur moyen, sans nulle comparaison, de se préserver de trop nombreuses espèces, et il est en vérité trop étrange de repousser les ressources du crédit à notre époque. Ne considérer dans le champ de la circulation, au sein des sociétés modernes et après tant d'épreuves décisives, que la monnaie métallique, c'est vouloir s'en tenir à la machine de Marly, quand passe à l'horizon, comme emporté sur l'aile des vents, le convoi de chemin de fer, qui s'élance à travers les vallées ou disparait sous les monts. L'extension du crédit, c'est, je le répète, le souverain remède.

Il faudrait, en second lieu, transformer notre régime douanier, déjà si heureusement modifié, de manière qu'il laissât pénétrer moins de métaux précieux en permettant davantage l'introduction des denrées utiles et des matières premières. Notre payait aussi, jusqu'à notre époque, l'argent à trop

1 À la fois, comme en Ecosse, comme aux États-Unis, comme à Hambourg, si nos banques étaient libres, elles ne tarderaient pas à payer l'intérêt des dépôts de lingots qu'on leur ferait. Ils assureraient leur solidité, et rien ne les engagerait a s'en procurer plus que de raison. La double opération de la monétisation et de la démonétisation n'aurait plus lieu ainsi, ou au moins oc serait plus aussi sensible.

haut prix. On calculait naguère qu'on aurait pu donner pour 488 fr. le kilogramme d'argent que nous payions 198. Par suite, les importations d'argent, qui diminuaient dans les autres États, ne se ralentissaient pas chez nous, même après que le monopole du mercure avait élevé la dépense du producteur de 10 fr. par kilog. environ, et que le travail des mines était moins actif. Cela, du reste, avait rehaussé le prix de l'argent pour tous les peuples ; car c'est nous qui le fixions, étant les plus grands consommateurs de ce métal.

La commission des monnaies, dans le but également de diminuer nos espèces d'argent, mais en cherchant à augmenter nos espèces d'or, proposait de rendre la valeur intrinsèque de ces dernières un peu inférieure à leur valeur nominale (1). Il n'est plus nécessaire de prendre une pareille mesure pour un semblable résultat, et dans tous les cas, c'aurait été le pire des moyens en conservant nos deux étalons monétaires. Toute monnaie légale doit représenter sa valeur, les frais de monnayage prélevés au plus. Il ne faut pas revenir aux anciennes pratiques, aux erreurs de la monnaie-signe, à la coupable dépréciation du numéraire. Si j'ai approuvé rabaissement du titre des pièces d'argent, c'est que je désire qu'elles ne soient qu'un billon(2).

La même commission demandait que le mode de fabrication de nos espèces fût changé. D'accord avec tous nos antécédents administratifs, elle ne voulait pas que le gouvernement renonçât à multiplier ses attributions et ses agents, en abandonnant les hôtels des monnaies à des entrepreneurs, intéressés seulement à frapper des écus pour gagner le droit qui leur revient sur chacun d'eux (3). Tout manque, disait-

(1) Rapport de MM. Dumas et de Golmont.

(â) Dans un rapport fait au Sénat, en 1861, M. Dumas demandait aussi, lui, que, sauf les pièces de t>fr., les pièces d'argent « fussent fabriquées avec une valeur réelle un peu au-dessous de leur valeur nominale. »

(3) La progression des pièces d'or frappées à la monnaie de Paris est con-

elle, et une suffisante surveillance et une fabrication convenable (1). Je ne sache pas cependant que ces deux conditions aient jamais manqué, et quel danger se trouverait à ce que l'État prétendit ordonner la circulation métallique ! Cette commission ignorait qu'elle proposait de revenir à la loi que promulgait Philippe le Long en s'emparant des coins des barons.

Mais la question la plus importante que soulève le monnayage, c'est celle de savoir s'il doit être gratuit ou soumis à une taxe, et, dans ce cas, quelle doit être la taxe.

Lord Liverpool était d'avis qu'aucun droit ne fût prélevé, ou du moins que les pièces frappées ne fussent jamais diminuées à raison de ce droit, afin qu'elles représentassent exactement la valeur pour laquelle on les donne (2). Cela lui semblait nécessaire, principalement en vue du commerce étranger, « dans lequel les monnaies ne se comptent toujours que pour leur valeur intrinsèque. » Ricardo se rallie à cette opinion, mais parce qu'il craint que, dans des circonstances défavorables, les métaux-monnaies ne baissent de tout ce qu'aura coûté leur monnayage (3) ; et c'est, on le sait, la règle en Angleterre. La fabrication de la monnaie légale, de la monnaie d'or, je l'ai dit précédemment, y reste à la charge de l'État. En France, au contraire, les particuliers supportent le droit de la façon. Nos directeurs des monnaies sont autorisés à prélever sur l'argent 3/4 p. -100 ou 1 fr. 50 c. par kilog. d'espèces monnayées faisant 200 fr.; sur l'or, leur droit n'est pas tout à fait de 2 millièmes ; il est de 6 fr. sur 3,1 00 fr.

sidérable dans les six dernières années. En 1846, H en a été frappé pour 2 millions; en 1847, pour 7 millions ; en 1848, pour 39 millions ; en 1849, pour 27 millions; en 1850, pour 83 millions-, en 1851, pour près de 260 millions.

(1) Les directeurs de nos hôtels des monnaies ne sont rien autre chose que des entrepreneurs privés. — C'est, en France, Philippe le Long qui attribua le monopole des monnaies a la couronne, en rachetant le droit de monnayage qu'avaient les barons. (Mignet, Notices et Mémoires historiques, t. II, p. 187.)

(2) Lord Liverpool, On the coins of the reahn, p. 154.

(3) Principes de l'Economie et de l'impôt, t. U, ch. 27.

Pour moi, il me paraît incontestable que l'État a droit au remboursement de ses frais de monnayage, au bénéfice du brassage, pour parler la vieille langue des monnaies. C'est le payement d'un travail accompli, d'un service rendu, comme l'équivalent d'une plus value donnée. Car, Mac Culloch le remarque avec raison (1), le métal dont le poids et le titre sont certifiés par le gouvernement au moyen du monnayage vaut plus que celui qui reste dépourvu de cette garantie, à l'intérieur au moins; et n'est-ce pas sa propre circulation qu'il sied avant tout de considérer? Mais rien, à mon sens, ne légitimerait que cette retenue dépassât les dépenses effectuées. Ce ne serait plus alors qu'un impôt inique ou qu'une façon détournée d'altérer les monnaies, ainsi que du temps de Necker (2), en faisant encore de la monnaie un signe arbitraire, au lieu de la traiter comme une marchandise. J'ajoute que je ne vois nul inconvénient à ce que ce droit soit prélevé sur les pièces frappées.

Tant que la masse monétaire n'excédera pas les besoins de la circulation, sa valeur dépassera malgré cette retenue, celle des lingots, je viens de le dire ; et si le numéraire perd alors une partie de sa valeur courante dans les transactions avec l'étranger, est-ce qu'il en serait autrement s'il n'était pas diminué à la monnaie? Évidemment, il vaudrait plus à l'intérieur que les lingots, et perdrait dans le négoce international cette plus value. Sous aucun rapport, il n'y aurait donc avantage ; lorsqu'on prélève le droit sur les pièces elles-mêmes, on évite au moins un inutile déboursé (3).

. (1) Dictionnaire du Commerce, v° Espèces monnayées.

(2) Necker, Administration des finances de la France, t. III, p. 9 et 11.

(3) Dans la monnaie, le métal précieux est toujours le seul qui soit compté comme ayant une valeur intrinsèque : l'alliage, si on voulait en faire le départ, ne vaudrait pas les frais de l'opération, sans parler du prix de la façon de la monnaie qu'on perdrait. (J. B. Say.)

Peut-être serait-on tenté de combattre cette opinion en prétendant que les frais de monnayage se doivent prélever sur l'impôt général; mais je disais, à l'instant, que ce serait une taxe injuste. Quelle en serait, en effet, la raison? L'intervention de l'État n'est utile dans le monnayage que pour garantir la valeur des pièces et leur similitude. L'État, c'est le creuset qui fond, la machine qui frappe, la balance qui pèse ; voilà tout. Ignorant comme il l est des besoins, de la situation, des variations du marché, il ne saurait aspirer à régler la circulation, quoi qu'en aient pensé, par une singulière erreur, MM. Dumas et de Colmont (1) devant la commission des finances. Au public seul revient de fournir les métaux, d'entretenir, d'accroitre ou de laisser diminuer la masse des monnaies, suivant qu'il le désire et qu'il y a profit, c'est-à-dire suivant que la valeur du numéraire se maintient, augmente ou baisse. Or, si l'impôt pourvoyait à la dépense du monnayage, n'y aurait-il pas à craindre que la situation du marché fût moins prise en considération? Où le calcul préside, ne rencontrerait-on pas bientôt une affaire de réglementation seulement, et ne devraiton pas redouter une trop forte accumulation ou une disparition trop marquée du numéraire? Enfin, puisque le monnayage est un service rendu aux possesseurs de lingots, pourquoi ne le rembourseraient-il pas? Si sa gratuité n'a pas produit de fâcheux effets en Angleterre, c'est qu elle n'y est qu'apparente. Car tout l'or qui s'y frappe doit passer par les mains de la banque, qui se fait donner une prime de 1 J/2 penny par once de métal au titre de la monnaie (2). Le numéraire ne s'y compose en outre que du métal le plus rare, alors que les usages commerciaux, comme l'extension du crédit, y détournent de l'emploi des espèces.

(1) Rapport final, p. 102.

(2) C'est au titre delà monnaie française, 4jfr. 65 c. ou les 3/4 du laat du droit légal en France.

Je ne veux pourtant pas sembler dire, si partisan que je sois de la monnaie d'or, qu'on lui reconnaît un juste mérite en en faisant dépendre pour la Grande-Bretagne et cette faible quantité d'espèces et cet heureux développement des institutions de crédit. Elle a contribué, sans doute, à ces résultats, mais seule elle ne les a pas produits; ils dépendent en premier lieu, de l'esprit et des mœurs de cette nation. L'argent a longtemps servi de monnaie courante en Hollande et aux États-Unis, et l'usage du papier n'y était pas moins répandu, au détriment du numéraire. Du reste, les billets circulaient en grand nombre en Angleterre avant que l'or y jouât le rôle d'unique monnaie légale. La banque de Londres date de 4 694 , et ce n'est qu'en 1717, on se le rappelle, que l'Angleterre a virtuellement adopté son système monétaire actuel, pour en faire plus tard l'objet d'une loi positive.

Quels que soient aussi bien les avantages de l'or, les inconvénients de l'argent, employés comme monnaies, il ne se pouvait pas autrefois que tous les États jouissent des avantages du premier de ces métaux, en évitant les inconvénients du second. L'or n'était pas assez abondant dans le monde pour cela ; et la circulation métallique continuera souvent encore à s'effectuer comme par le passé. Une mauvaise circulation ressemble à ces maladies que de premiers désordres engendrent, et qui se perpétuent une longue partie de la vie. Mais s'il est vrai que, grâce aux trésors que recèlent l'Oural et la Sibérie, aux placers de la Californie et aux lavages de l'Australie, la masse de l'or augmente sans cesse, son usage monétaire pourra promptement et de plus en plus se répandre, d'autant que les mêmes affaires n'exigent plus maintenant, je l'ai indiqué, d'aussi fortes sommes de numéraire (1). C'est aux gouver-

(1) Grâce a la rapidité des communications et a l'extension du papier. « L'invention de la circulation du papier, dit Buchanan, en reproduisant d'ailleurs une pensée de Law, donne lieu aux mêmes effets que la découverte d'une mine

nements à suivre ces mouvements avec attention, laissant l'or prendre peu à peu la place de l'argent , et se réservant d'empêcher une fluctuation contraire, au cas où elle se manifesterait. En cela, leur rôle serait même si facile, qu'ils n'auraient qu'à suivre l'exemple de l'Angleterre en 1816 et durant les quelques années précédentes. Qui sait si ce vœu des paysans allemands du xvi e siècle, qu'il n'y ait qu'une seule monnaie, comme une seule mesure, ne semblera pas bientôt réalisé, dans son objet le plus important au moins?

Ce vœu était émis, il est vrai, sous l'empire de la croyance, que les métaux précieux sont l'unique richesse, et qu'on doit tendre à les accumuler; tandis qu'il faut chercher à l'accomplir dans des vues tout opposées. Mais les écrivains les plus éclairés comme les gouvernants les plus illustres ont partagé longtemps cette erreur (1). La première école économiste en faisait la base de toute sa doctrine, et bien des années après que Vauban avait écrit ces remarquables paroles : La vraie fortune d'un royaume consiste dans l'abondance des denrées, dont l'usage est si nécessaire au soutien de la vie des hommes, qu'ils ne sauraient s'en passer (2), Voltaire disait encore, donnant un tour spirituel à l'opinion commune : L'argent comptant, ce principe de tous les biens et de tous les maux (3) . Un directeur général des douanes (4) ne s'écriait-il pas aussi

nouvelle et très-productive, puisque la circulation, ainsi alimentée a peu de frais et d'une manière indéfinie, laisse une plus graude masse de métaux précieux pour d'autres usages. »

(1) V. Boisguillebert, Dissertation sur la nature des richesses, ch. 5.

(2) Dime royale. Voir aussi Détail de la France, 1" partie, ch. 7; Facium de la France, ch. i.

(3) Toutefois, Voltaire dit ailleurs: « Un peuple qui n'aurait que l'or et l'argent serait très-misérable; un peuple qui, sans ces métaux, mettrait heureusement en œuvre toutes les productions de la terre, serait véritablement le peuple le plus riche. » (Siècle de Louis XIV , ch. 30.)

(4) M. Ferrier, Du Gouvernement considéré dans ses rapports avec le commerce, p. 107, 1821.

de nos jours : L'argent est plus que les richesses, car il les crée toutes; l'argent est lame du monde commerçant !

Par bonheur, les enseignements ne manquent plus, ni ceux de la science, ni ceux de l'expérience. Considérez l'Espagne pour prendre l'exemple le plus souvent cité. Sans souci des produits agricoles que Colomb avait rapportés du nouveau monde ou que Cortès en avait eavoyés, elle ne portait son attention que sur les bijoux d'or et les lingots d'argent qui s'y trouvaient joints. L'Amérique lui semblait seulement, durant près de trois siècles, le pays des mines. Jamais elle ne s'arrêtait à penser à ses fleuves , larges comme des bras de mer ; à sa végétation, qui souvent réunit sur un même territoire (\) les luxuriantes cultures des régions de la zone torride aux rares végétations des contrées glacées du pôle, non plus qu'à ses arts avancés déjà, ni à sa population déjà civilisée. Dans sa littérature du xvi e et du xvn e siècles, dont tant de pages se rapportent à ses colonies, quel passage rappelle la belle hymne homérique à la terre ou quelqu'unes des enivrantes descriptions de la nature des poètes de l'Inde? Le Potosi au sud, la Valenciana au nord, voilà quelles étaient, pour elle, les uniques merveilles, les seuls avantages de l'Amérique ; et l'univers entier pensait de même. Aussi, mit-elle tout en œuvre pour en exploiter les mines, jusqu'à réduire, une race entière en esclavage ; cmploya-t-elle tout pour s'en conserver les produits, jusqu'à punir de mort ceux qui tintaient d'en exporter quelques parcelles (2); et où sont maintenant ses

(1) Au Mexique, par exemple.

(2) Rome avait autrefois de pareilles lois, et tous les États en ont eu de semblables. Colbert leva, en France, les prohibitions sur l'entrée et la sortie des matières d'or et d'argent; le premier aussi il opéra, aux frais de l'État, une refonte d'espèces détériorées. Il convertit ensuite en régie intéressée la ferme des produits de la fabrication des monnaies. — On ne pouvait encore, il y a peu d'années, emporter d'Espagne plus de 500 francs en espèces.

€ Tant que l'argent reste dans le pays, le pays n'a rien perdu de la valeur

richesses (*)? Chaque jour, durant ces siècles d'ignorance et d'avidité, l'abondance des métaux précieux lui retirait l'amour du travail, alors que les marchandises étrangères, façonnées en des lieux où la monnaie avait plus de valeur, prenaient sur son propre territoire la place des siennes, à cause de leur bon marché. Peu à peu, par suite, son industrie cessa, et l'or et largent, donnés, malgré les décrets, en payement aux étrangers, l'ont délaissée. Cette loi, si bien exposée par Carey (2), que les espèces métalliques tendent inévitablement à quitter les lieux où leur utilité est restreinte et où l'esprit d'entreprise, la combinaison d'action, existe au plus faible degré, se révélait déjà dans toute son énergie. Sans produits à troquer ni métaux à livrer, l'Espagne est ainsi descendue de sa splendeur pour devenir comme la mendiante du monde. Et c'est la Hollande, ce petit État si pauvre, si ignoré, perdu dans les marécages, sans cesse menacé par les flots, qui l'a remplacée sur les degrés du pouvoir et de l'opulence, pour céder ensuite elle-même

de l'argent qui s'y trouvait ; mais la chose achetée avec une somme d'argent, cent choses achetées avec la même somme d'argent ont été consommées et leur valeur détruite.

» Il est donc puéril de vouloir, pour conserver les richesses d'un pays, retenir son numéraire. Ce numéraire n'empêche aucune consommation de valeurs, par conséquent aucune perte de richesse. Il sert, au contraire, à faire cheminer plus commodément jusqu'aux mains dé leurs consommateurs, les produits voués a la consommation, ce qui est un bien quand c'est pour faciliter une consommation bien entendue, c'est-a-dire dont les résultats sont bons.

» Le numéraire qu'on exporte n'occasionne non plus aucune perte au pays. L'exportation des espèces, quand elle n'est pas définitive et qu'elle doit amener des retours en marchandises, équivaut a une consommation reproductive, a une perte de valeurs qui a pour objet une reproduction de valeurs. » (J.-B. Say, Traité d'Économie politique, p. 442, 443.)

(1) Le gouvernement espagnol "se fit faux monnayeur, au reste, jusqu'au temps de sa plus grande splendeur. Voir, dans YHistoire de la Papauté au xvi« siècle, de Kanke, une dissertation sur les finances espagnoles. On y voit les embarras extrêmes de cette monarchie durant sa plus florissante période.

(2) V. Carey, Principes de la science sociale, t. II, ch. 31.

cette place à l'Angleterre, aride rocher battu par l'Océan, dont César parlait avec tant de dédain. N'est-ce pas aussi dans le nouveau monde la contrée la plus dénuée de richesses métalliques, l'Union américaine, qui jouit de plus de bien-être et d'éclat? L'or s'est toujours enfui des mains qui le détenaient sans laisser nulle trace de son passage. Ce n'est point avec de l'or ou de l'argent , c'est avec du travail , que toutes les richesses du monde ont été achetées originairement, disait Adam Smith. La monnaie n'est réellement utile qu'au moment où l'on s'en -défait, remarquait plus tard avec autant d esprit que de raison J.-B. Say. Les besoins journaliers de l'industrie, unis aux habitudes contraires au crédit, peuvent seuls retenir chez un peuple les métaux fins qui s'y trouvent.

Les hommes et les peuples portent toujours, heureusement, avec eux leur destinée. Qu'ils le méritent parleur activité, leur économie leur sagesse, et ils s'élèveront, en quelque condition et à quelque place que le sort les ait mis. Us décherront, au contraire, si considérables que semblent leurs avantages naturels, s'ils se laissent aller à la mollesse et à ladissipation.au luxe et à l'oisiveté. Je me plais à le redire, ce n'est plus vers les mines d'or ou d'argent qu'il faut porter ses regards ; l'accumulation du numéraire, loin d'être désirable, devient toujours funeste. Plus confiant que le cardinal de Winchester (1) et moins plaisant que Ménandre (2), Christophe Colomb attribuait aux métaux précieux, dans l une de ses lettres à la reine Isabelle, le pouvoir de tout faire dans le monde, de disposer même de l'éternité pour les âmes (3). On n'en saurait rien espérer de

(1) Étant si riche, se peut-il donc que je meure? disait a son agonie le cardinal de Winchester.

(2) « Paye seulement, et les dieux te seront propices. » (Ménandre.)

(3) El oro es ecceUenttiimo... Quien lo Hene, hace quanto quiere el

pareil en ce moment; la circulation elle-même doit chercher à se débarrasser des espèces métalliques.

mwtdo y llega a que hecha las animât a paraiso. M. de Humboldt {Mémoire sur la production de l'or et de l'argent) explique ces derniers mots en disant que Colomb entend parler sans doute des messes qu'on paye.

I. — Condamnation de l'intérêt par la philosophie ancienne, l'Église et le socialisme moderne. — Différence, dans l'antiquité, entre la législation civile et ecclésiastique de l'Orient et de l'Occident par rapport à l'intérêt.

— Au xvi* siècle, il est rigoureusement défendu. — En France, l'Assemblée constituante, la première, en a reconnu la légitimité. — Violation constante des lois contre l'intérêt. — Exceptions accordées par les gouvernements eux-mêmes. — La défense ou la limitation de l'intérêt est trèsinjuste et très-funeste ; elle l'élève toujours.

II. — La restriction de l'intérêt de l'argent se retrouve dans presque toutes les législations. — D'où cela provient. — Cette limite est une attaque au droit de propriété, comme c'est la prétention de déterminer la valeur de l'argent et les risques du prêt. — Exceptions encouragées ou pratiquées par les gouvernements. — La limitation de l'intérêt est surtout fôcheusc durant les crises!

III. — Opinion des écoles socialistes sur l'intérêt. — Leurs arguments. — Leurs erreurs. — Système de M. Proudhon. — Opinion générale sur le prêt à intérêt. — Bienfaits du crédit.

IV. — L'intérêt est surtout favorable aux classes ouvrières. — Ce que peut pour elles le capital. — D'où il provient. — L'intérêt se retrouve dans tous les actes de la production. — Économies populaires des caisses d'épargnes.

— De la création de banques publiques pour réduire l'intérêt. — Seul moyen d'arriver a cette réduction. — Nécessité de l'intérêt au point de vue du travail intellectuel et des progrès de la civilisation.

L'intérêt des capitaux est Tune des questions qui présentent la plus curieuse singularité. Quoique d'une solution trèsfacile, elle reste constamment discutée. Il ne sert de rien qu'on

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ait distingué depuk longtemps les vérités qu'elle renferme des erreurs dont elle a été l'occasion; l'ignorance ou la mauvaise foi y revient sans cesse, et semble le plus souvent entraîner l'opinion. C'est la page toujours ouverte de la science, et la plus aisée à lire, et c'est tout ensemble l'arme favorite du sophisme et des partis.

La philosophie et l'Église chrétienne condamnaient autrefois, sans pitié, l'intérêt. Le socialisme les remplace aujourd'hui, sous ce rapport; tandis que l'économie politique, appuyée sur la pratique de tous les temps et la religion de quelques anciens peuples (1), sur les sentences des juristes et la nature des choses, persiste à le tenir pour le revenu le plus équitable et le plus nécessaire. À la suite de Turgot et de Bentham, elle refuse même au législateur la faculté de le réglementer, maintenant, jusqu'en cette discussion, à phases si bizarres et si variées, sa première devise : Laisser faire, laisser passer.

Quid fumari? Quid hominem occidere? s'écriait Caton. Pour s'exprimer moins énergiquement, Aristote, Cicéron, Sénèque, Plutarque, Pline, n'étaient pas d'autre avis. De même, parmi les Pères de l'Église, saint Basile, insouciant de la parabole des talents (2), explique déjà le doux et miséricordieux conseil de l'Évangile : Mutuum date nihil inde sperantes, par ces paroles si dures : Que font les prêteurs, sinon s'enrichir des misères d'autrui, tirer avantage de la faim et de la nudité du pauvre, être inaccessibles aux mouvements de l'humanité? Faire l'usure, c'est recueillir où l'on n'a rien semé; c'est une cruauté indigne d'un chrétien, indigne d'un homme (3). C'est un en-

(1) Chez les Gaulois. Ils plaçaient sous la protection de Mercure la fructification de l'argent. V. César, DeBello gall., vi, 17.

(2) L'Evangile approuve les deux serviteurs qui ont fait valoir les talents qu'on leur avait remis.

(3) Sur le psaume xiv.

fantement que l'avarice a conçu, que l'iniquité a mis au monde, écrit plus tard saint Grégoire. Ce n'est pas la nature qui lui donne naissance, mais l'avarice qui a le pouvoir de faire que les choses stériles et inanimées deviennent productives. L'usure est une variété du vol, dit à son tour saint Bernard ; et les conciles, comme quelquefois les tribuns de l'antiquité (\), sanctionnaient ces opinions, en les appuyant sur les peines les plus sévères. Que l'usurier soit rejeté de l'Église, qu'il soit châtié comme hérétique, décrètent ceux d'Elvire et de Vienne. De nos jours, où l'on compte beaucoup plus sur une bruyante déclamation ou quelque flatterie populaire que sur une sentence religieuse ou philosophique, le plus fou gueux des socialistes, dévoué surtout à propager l'idée du crédit gratuit, a lancé cet anathème à l'intérêt : La productivité du capital, telle est la vraie cause de la misère, le vrai principe du prolétariat. Comme s'il suffisait de tarir les sources Je la fortune pour que les flots en devinssent plus abondants!

Le principal argument invoqué, du reste, à toutes les époques par les adversaires de l'intérêt, c'est celui que citait déjà saint Grégoire et qu'on doit à Aristote : la stérilité de l'argent. Croyance fort erronée, sans doute, mais qui, chaque fois qu'elle s'est répandue, a suffi pour armer les populations, et changer la controverse savante ou religieuse erç guerre civile. Qu'ai-je besoin de rappeler les retraites des plébéiens de Rome sur le mont Sacré? Qui ne connaît quelques-uns des plus caractéristiques épisodes de la guerre des paysans du XVI" siècle? Et n'avons-nous pas tous entendu les cris dont retentissait encore notre place de Grève, après la révolution de 1848, contre le prétendu servage du travail, l'imaginaire tyrannie

(1) Plusieurs tribuns de Rome firent décréter des peines très-sévères contre les prêteurs à intérêt. 11 est curieux de lire dans les Annales de Tacite l'effet qu'eurent ces décrets. Tacite pourtant semble ne pas blâmer les tribuns. (Annales, liv. vi, ch. t6 et 17.)

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du capital? C'est que les rapports du capital et du travail, voilà l'éternel et le plus actif ferment des soulèvements populaires. Le travail, c'est la vie, le pain des masses de la société, et dans le capital se trouve le nerf, le moteur du travail.

Une différence importante se remarque dans la législation ancienne sur l'intérêt des capitaux, entre le monde oriental et le monde occidental. Le premier, constant adversaire des doctrines ascétiques, exigea, sur ce point comme en tout le reste, des ménagements infinis, de larges et nombreuses concessions. A lui surtout reviennent la découverte et l'usage des accommodements habiles ou de ces menus moyens peu réguliers dont parle quelque part Pascal. Aussi la folle entreprise de Basile, de l'assujettir aux prescriptions ecclésiastiques, ne devait-elle servir qu'à prouver la sagesse au moins relative de Justinien, qui s'est contenté de taxer le taux des usures à 4 p. 400 pour les riches, à 8 p. 400 pour les commerçants, et à 6 p. 400 pour les autres personnes. L'Église d'Orient elle-même abandonna promptement la rigueur de ses premiers décrets. Après n'avoir plus interdit le prêt à intérêt qu'aux clercs, au concile de Nicée, elle distingua entre eux, pour astreindre seulement, dans un second concile, les clercs majeurs, non même à ne point prêter à intérêt, mais à ne retirer de leur argent que le taux déterminé par la loi civile. Que faire, il est vrai, avec le génie oriental, l'esprit grec, ce Protée insaisissable, ce merveilleux inventeur d'expédients, se plaisant presque aux prohibitions, afin d'avoir à les enfreindre? Comment placer des digues à un courant changeant sans cesse? Qu'importe un réseau à ces êtres à peine visibles, qui passent, comme l'air, à travers le plus mince espace? En outre de sa nature si déliée, l'Orient avait déjà, d'ailleurs, l'habitude du commerce et le goût des jouissances. C'était beaucoup d'y tenter quelque frein,, si léger qu'il fût, d'oser y marchander ce qu'on croyait la vertu,

En Occident, le milieu n'étant plus le même, la législation religieuse et civile fut toute différente. Saint Ambroise et saint Jérôme n'y reconnaissent bientôt ni exception ni indulgence pour les prêteurs, et la doctrine ecclésiastique n'y tarde pas à prétendre sïmposer au monde laïque par l'organe du pape saint Léon. Cependant, la Gaule, cette seconde Grèce par l'esprit et les mœurs, a longtemps résisté. Sidoine Apollinaire parlait encore, au v c siècle, du prêt à intérêt comme d'un contrat licite et pratiqué par les hommes les plus considérables. Un siècle plus tard, Grégoire de Tours faisait de même. Il faut presque arriver à l'époque des Capitulaires pour trouver des sentences de concile contre l'usure en cette contrée, et ces édits séculiers l'y proscrivirent, au nom de l'Etat, pour la première fois. Mais, dès lors, le prêt à intérêt encourt là, comme dans le reste de l'Occident, les peines les plus rigoureuses de la loi et l'excommunication la plus absolue de l'Église. Le propos d'une bonne œuvre, l'intention d'un don pieux, ne l'excusent même pas. La scolastique, ce sophisme de la religion, malgré tout Y or caché qu'y découvrait Leibnitz, s'appliquait, au contraire, à trouver, dans les divers contrats, des cas d'usure. Elle soumettait à l'alambic de ses minutieuses arguties, de ses distinctions infinies la société, le cheptel, le louage, le gage, et que sais-je? semblant désireuse, avant tout, de rencontrer une faute pour dispenser un châtiment. Un de nos jurisconsultes (\) de la fin du xvi e siècle écrivait encore : « Si les cours layes suivaient la doctrine des canonistes, il y aurait péril de gâter tous les commerces. »

C'est, néanmoins, durant ce siècle, où, dans l'enthousiasme de l'antiquité, une loi grecque ou romaine était plus étudiée que les décrets modernes, et où la pensée individuelle, ber-

(i) Guy Coquille.

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cée aux vents de la liberté, prenait de toutes parts un vaste essor, que la pratique de l'usure gagna des proportions qu'elle n'avait jamais atteintes jusque-là, et commença à trouver de hardis défenseurs. La jurisprudence ancienne, de la loi des Douze Tables à Justinien, n'avait-elle pas autorisé cette sorte de revenu, et sur quoi s'appuierait la raison pour le condamner? Si le premier de ces arguments était alors décisif, le second faisait au moins déjà réfléchir. L'Église s'indigna, devint plus sévère; le concile de Vienne et Innocent III lancent l'excommunication contre ceux qui permettent ou excusent l'intérêt, aussi bien que contre les prêteurs eux-mêmes, et la législation civile s'empresse de joindre ses peines matérielles aux peines ecclésiastiques. En France surtout, l'union de l'autorité séculière et du pouvoir religieux est, à ce moment, complète. Mais le courant est tracé; rien ne le peut arrêter. Le flot du libre examen, de la discussion , de la confiance dans la raison , monte sans cesse, et bientôt semblera seul porter le monde ; à travers bien des écueils, il est vrai. Le protestantisme et la jurisprudence, ces nouvelles manifestations de l'indépendance humaine, s'accordent sur le sujet dont je parle surtout, pour détruire les ordonnances des princes et des prêtres. Deux écrits entin, renversant audacieusement les rôles, transforment les accusés en accusateurs, et l'un est l'œuvre de Calvin, et l'autre, dédié à Henri II, montre la signature de Dumoulin.

Luther s'écriait avec l'emportement d'un ancien père de l'Église, dans ses Propos de table, l'un des livres les plus singuliers qu'on puisse lire : « Tout usurier est un voleur digne du gibet. » Mais Calvin, plus rigide d'ordinaire, cependant, que son chef, réplique très-justement : « L'argent, diton, n'enfante pas l'argent. Et la mer le produit-elle? Est-il le fruit d'une maison, pour l'usage de laquelle pourtant je

reçois un loyer? L'argent nait-il, à proprement parler, du toit et des murailles? Non, mais la terre produit, la mer porte des navires qui servent à un commerce productif, et avec une somme d'argent on peut se procurer une habitation commode. Si donc il arrive que Ton retire d'un négoce plus que de la culture d'un champ, pourquoi ne permettrait-on pas au possesseur d'une somme d'argent d'en retirer une somme quelconque, quand on permet au propriétaire d'un champ stérile de le donner à bail moyennant un fermage?... Celui qui demande à un emprunteur un capital veut apparemment s'en servir comme d'un instrument de production. Ce n'est donc pas de l'argent que provient le bénéfice ; mais de l'emploi qu'on en fait (1). » On ne saurait mieux dire; et c'est à Calvin, il sied de le rappeler, que les peuples protestants doivent la supériorité qu'ils ont prise sur les nations catholiques, dès le xvi e siècle, en matière de négoce et d'industrie. Des franchises du prêt sont provenus les développements du crédit, et le crédit a doublé leur puissance productive.

Chose curieuse, d'ailleurs ! en même temps qu'on s'appliquait, en général, de si funeste façon, à servir les emprunteurs, protégés plus étrangement encore par des lois dont je ne saurais ici nr occuper (2), on renouvelait presque contre eux, pour le remboursement du capital prêté, les odieuses et terribles prescriptions de l'antiquité. Les Assises de Jérusalem,^ exemple, ce miroir le plus fidèle du monde féodal, déclarait le débiteur serf du créancier, jusqu'à l'entier payement de la dette. Qui ne se souvient de même de la scène du Marchand

(1) Lettres de Calvin.

(3) Surtout, dans certains cas particuliers. Ainsi les Croisés eurent trois ans pour payer le capital de leurs dettes. — A Naples, eu 4804 encore, nul débiteur ne pouvait être arrêté pendant les six derniers mois de la grossesse de la reine»

DE l'intérêt. 69 de Venise, qu'une loi de Norwége, lointain écho des légiste tions européennes des siècles précédents, aurait presque encon. autorisée à notre époque (1), où la charmante Porcia sauve le pauvre marchand des mains de Shylock, prêt à lui enlever une livre de chair, faute de s'acquitter en temps voulu, en faisant observer que « le sang n'est pas entré dans le marché? » Scène d'autant plus dramatique que Shakspeare avait sur l'intérêt l'opinion indignée de Dante ; et maintenant encore les formalités de la cession de biens, qui ne s'applique cependant qu'aux débiteurs malheureux, ne semblent -elles pas une suite naturelle des anciennes humiliations dont parle Boileau?

A. la suite des guides, légistes ou protestants, que je nommais à l'instant, les universités se placèrent, elles aussi, en face de l'Église. Celles d'Alcala, de Salamanque, d'Ingolstadt, de Fribourg en Brisgau, de Mayence, de Cologne et de Trêves déclarèrent successivement la légitimité des prêts à intérêt dans le commerce. De leur côté, les juges, dès que les cas usuraires n'appartinrent plus à la connaissance des gens d'Église, se mirent à rechercher les moyens d'éluder les lois. C'était de toutes parts une incessante dispute, une lutte générale, et une lutte avec toutes ses ruses et ses hardiesses, toutes ses révoltes et ses colères (2). On comprend néanmoins les retards qu'eurent à subir les nouvelles doctrines pour passer dans les lois, quand on voit, au xvm e siècle, Domat etPothier condamner eux-mêmes le prêt à intérêt avec la rigueur des canonistes.

Ce n'est, en effet, que l'Assemblée constituante qui, parmi nous, a décrété la légitimité de ce contrat, en limitant toute-

(\) Une loi de Norwége, presque de notre époque, permettait au créancier d'amener son débiteur devant le tribunal, et de lui couper ce qui lui plairait sur son corps, en haut ou en bas.

(2) En France, dans les provinces de droit écrit, les traditions romaines ne s'étaient, au reste, jamais complètement effacées.

fois l'intérêt qu'elle permettait de stipuler. Et bien des années s'écouleront peut-être avant que nous abolissions cette dernière restriction. Seule, parmi nous, la Convention sut le faire, en écrivant dans la loi l'opinion si vraie de Turgot que « l'argent est une marchandise dont le prix dépend entièrement de la convention, et varie, comme celui de toutes les autres marchandises, à raison du rapport de l'offre à la demande (1). »

Plusieurs peuples étrangers, heureusement l'Angleterre, la Hollande, la Suisse, les Etats-Unis, la Prusse, l'Italie, ont de nos jours inscrit cette incontestable vérité dans leurs lois, sans avoir jamais eu à le regretter. Les directeurs de la Banque d'Angleterre et les principaux banquiers de Londres, interrogés dans une enquête, ouverte il y a peu de temps, ont, au contraire, reconnu les bienfaits, sur le développement et la régularité des affaires, de la liberté des prêts, que nos différentes chambres de commerce elles-mêmes commencent a réclamer. Les directeurs de la Banque d'Angleterre ont cru devoir consigner les résultats d'une expérience de huit années dans la déclaration suivante: « Résolu que la modification des lois sur l'usure a grandement contribué à faciliter les opérations de la Banque, et qu'elle est indispensable au mouvement de la circulation. » MM. Loyd et Norman ont expliqué, de leur côté, dans la même enquête, combien il importe que l'escompte suive toujours les variations du marché ; ce dont Hambourg nous a offert un remarquable exemple en 1858. La crise de cette année, si funeste à toute l'Europe, y avait, on le sait, beaucoup élevé l'intérêt, que rien ne limitait. Mais cette élévation même y fit affluer les capitaux, et bientôt toutes les

(1) Turgot, Mémoire sur les prêts d'argent, § 22. La Convention rapporta elle-même ce décret par un autre du 3 prairial suivant. — On sait que l'Eglise ne condamne plus le prêt a intérêt.

de l'intérêt. 74

ressources furent de nouveau assurées au négoce ; les prêts s'y contractaient à 2 et à \ 1r2 p. 400, alors qu'ils nous coûtaient encore très-cher, quand nous parvenions à nous en procurer.

Dans tous les États du moyen âge, cependant, l'usure est restée permise à la classe la plus méprisée et la plus opprimée, aux juifs (4) et aux lombards. Il y avait là, pour les princes, à la vérité, un moyen assuré de revenu, une excellente ressource. L'érection, à la porte des églises ou sur les places de marché des tables de prêt, ces premiers comptoirs de la chrétienté, était déclarée, par toute l'Europe, un privilège régalien; et les souverains le transmettaient, avec permission d'usure, aux plus riches argentiers du temps, moyennant redevance. Mais, pour revenir encore à notre temps, les deux plus grandes banques d'à présent, celles de France et d'Angleterre, ont-elles une autre origine que la petite table du juif ou du lombard, au carrefour de sa ville : le besoin d'argent do la part des gouvernements? Ne faufil pas aussi toujours obtenir, chez la plupart des peuples, une autorisation souvent coûteuse pour fonder la moindre institution de crédit?

M. Troplong (2) rapporte d'après Dumolin, dans l'un de ses plus beaux travaux, qu'en Italie surtout les princes se firent . payer par les juifs d enormos tributs, en retour des facilités qu'ils leur accordaient, sans remords de conscience. Facilités

(1) On connaît la loi du Deutéronome pour les Juifs; Vous ne prêterez à uture à votre frère ni argent, ni grains, ni quelque autre chose que ce soit, mais seulement aux étrangers. Entre les Juifs eux-mêmes, les dettes s'éteignaient tous les sept ans, quelle qu'en fût l'origine. {Deutéronome mu, 49.; C'était l'année sabbatique. Bien plus, tous les cinquante ans, a l'année du Jubilé, tous les biens aliénés revenaient à leurs anciens propriétaires, sans que ceux-ci eussent rien à rembourser. {Léo., xxv, 10 et suiv.) Cette mesure était décrétée afin d'assurer la permanence des biens dans les familles. Au Jubilé aussi, tous les esclaves devaient être rendus à la liberté. (Lév., xxv, 10.)

(2) V. son travail sur l'histoire du prêt, auquel j'ai fait plus d'un emprunt, et qui sert de préface à son Commentaire sur le prêt.

telles qu'elles leur permettaient de retirer de leurs avances des usures qui les doublaient parfois en trois ou quatre mois. Vers \ 31 5, Louis X leur a pareillement concédé de prêter, en France, à l'intérêt d'un sou pour livre par semaine, moyennant cent vingt-deux mille cinq cent livres (1). Il n'est pas jusqu'aux papes qui permirent aux juifs et aux lombards de prêter à intérêt. Plus d'une fois même, ils devinrent leurs emprunteurs, malgré les bulles qui défendaient tout commerce avec ces hérétiques ou ces excommuniés, sous peine de la séparation de l'Église. Mais les écrivains italiens, toujours si disserts, assuraient, à ce sujet, que les papes pouvaient faire que le péché ne fût pas péché ;' ce que Dumoulin s'est un jour cru dans la nécessité de réfuter (2). N'est-ce pas de Rome que du Beiïoy écrivait à Ronsard :

Et la richesse ici par usure est acquise?

Aussi bien une société mêlée de quelque manière au cout rant des affaires, des arts, du négoce, c'est-à-dire toute société

humaine, ne se pouvait accommoder de telles prohibitions ni de telles entraves, et je viens de montrer qu'on savait souvent y échapper. Quelle civilisation, quelle existence seraient possibles sans échange ni production? Et comment se livrer à ces actes, à moins de prêts, d'avances, d'assistances réciproques continuelles, de services mutuels incessants, tous indispensablement payés? Aussi, comme il arrive constamment en pareille occurrence, le monde imita-t-il ses gouvernants, et n'hésita-t-il pas à se faire casuiste. Trouvant la droite et large voie de la liberté fermée, il prit les sentiers tortueux et cachés qui la côtoient. Les contrats de société et d'assurance, la vente à réméré, le bail, l'antichrèse, la stipulation d'intérêts moratoires, pour des délais convenus préalablement, s'unirent, se mélangèrent,

(1) Delamarre, Traité de la police, 1. 1, p. 302-304.

(2) Dumoulin, De Usuris, n« 66.*

DE l'intérêt. 73

se transformèrent suivant des clauses innombrables, destinées les unes et les autres à enfreindre les édits. Les rentes perpétuelles, devenues, au grand dommage de l'agriculture surtout, si générales, que la partie la plus considérable des revenus ecclésiastique en provenait, en France, au moment de la révolution, se dissimulèrent elles-mêmes sous l'apparence de ventes dont le prix se devait payer par arrérages. Enfin, ce contrat d'imagination qui valut aux jésuites quelques-unes des plus mordantes railleries des Provinciales, le mohatra, cachait une aliénation qui déguisait à son tour un prêt usuraîre. Parmi tant d'inventions précieuses, c'était un chef-d'œuvre. La Bruyère avait bien raison : « Il y a depuis longtemps dans le monde une manière de faire valoir son bien, qui continue toujours d'être pratiquée par d'honnêtes gens et d'être condamnée par d'habiles docteurs (1). »

Quand arrivaient surtout les élections, dans l'antiquité, l'argent, malgré les édits, devenait hors de prix. En 699, par exemple, la nomination des tribuns étant très-disputée entre les partis de César et de Pompée, l'intérêt monta, en vingtquatre heures, de 4 à 8 p. 400 (2). Le suffrage universel avait déjà ses jours de profit. Dans les temps modernes, le pouvoir a parfois aussi octroyé de lui-même les exceptions les plus larges à la loi générale, sans céder à ses motifs ordinaires d'avidité. Ainsi Philippe le Bel, permit de retirer 15 p. 100 des prêts effectués aux foires de Champagne. Les foires de Lyon, qui remplacèrent les foires de Champagne et de Brie, si brillantes aux xm e et xiv e siècles, et qui, sous Louis XI et Charles VIII, rivalisaient avec Beaucaire et éclipsaient Genève, jouirent également quoiqu'en une moindre proportion, d'un pareil privilège.

(1) La Bruyère.

(2) Cicéron, ad. Quint., u, 15. Voy. M. Troplong, Commentaire sur le prêt, préface, p. 71.

On éludait donc les décrets, on obtenait des exceptions ; mais que de difficultés encore, que d'incertitudes, que de périls ! Et quelle entrave ou quelle difficulté ne se chiffre et ne se paye dans les transactions? La loi de l'offre et de la demande s'impose inexorable au loyer des capitaux, comme au prix de toute chose : quoi qu'on imagine, quelques édits répressifs ou favorables qu'on proclame, elle est souveraine sur le marché. Or, plus il y a d'obstacles à surmonter, plus l'offre se resserre; plus, par conséquent, ceux qui en disposent sont aisément maîtres des cours et réussissent promptement à les élever.

On ne contrarie jamais impunément l'ordre naturel des choses. Lorsqu'on s'est proposé d'amener, par ordonnance, le bon marché des grains, on a créé la disette; quand on a voulu produire la hausse des salaires, on les a fait disparaître; lorsqu'on défendait, il y a peu d'années, de saisir les biens des colons, les emprunts les ruinaient, comme ils ruinaient autrefois ceux qui ne pouvaient ouvertement s'engager à payer un intérêt. L'intervention de l'État, cette panacée à laquelle tant croient ou semblent croire de nos jours, ne se recommande encore, dans la sphère des intérêts matériels, que par les maux qu'elle a causés : l'arbitraire mène toujours au dénûment.

« Les lois extrêmes dans le bien, dit à la fois Montesquieu en traitant de celles des Romains sur l'usure, font naître des maux , extrêmes. II fallut payer pour le prêt d'argent et pour le danger des peines de la loi (1). » La défense de stipuler un intérêt, où de le porter âu delà d'une certaine limite, tend toujours, en effet, à l'élever. D'une part, ainsi que je le disais à l'instant, elle restreint beaucoup l'offre des capitaux; et, de l'autre,

(1) Esprit des Lois, 1. xxn, ch. 21 et 22. Montesquieu dit ailleurs : « L'usure augmente, dans les pays mahométans, a proportion de la sévérité de la défense : il faut que le prêteur s'indemnise du péril de la contravention. »

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comme l'indique Montesquieu, elle augmente les risques que courent les préteurs (1). On a cependant presque toujours négligé de tenir compte des risques, dans cette question, bien [qu'il n'y ait point de contrat où ils n'entraînent un supplément de paye, et qu'en aucun contrat ils n'apparaissent mieux que dans le prêt. Il faut absolument distinguer dans le revenu de tout capital prêté, deux éléments, je le répète, le loyer du capital et la prime d'assurance. Or, en interdisant les stipulations d'intérêt, ou en ne leur permettant qu'une certaine extension, les risques ne consistent plus uniquement dans l'incertitude du remboursement, ils consistent encore dans la possibilité du châtiment infligé par la loi, et dans la flétrissure de l'opinion.

Qu'on obéisse à loi! objectera-t-on peut-être. Mais prêteraiton, si l'on ne devait retirer de son prêt nul avantage, ou tout l'avantage qu'on peut espérer de l'emploi de ses capitaux? Lorsqu'on se contente, comme on le fait maintenant, de limiter l'intérêt, on se propose évidemment de l'empêcher de s'élever à la somme qu'il atteindrait d'après le rapport existant entre les capitaux et les besoins ; car, autrement, que chercherait-on? C'est donc une interdiction partielle de l'intérêt, qui produit, en cette mesure, les mêmes effets qu'une interdiction totale. Il n'est plus défendu de bénéficier de son capital ; mais il est défendu d'en bénéficier autant que le veut l'état du marché, ou d'en retirer, par le prêt, les avantages qu'on s'en procurerait en s'en servant soi-même, le salaire de sa peine prélevé. On ne prêtera pas non plus, par suite, si Ton ne viole la loi ; la charité ne s'est jamais pratiquée par-devant

(1) Portalis, en présentant le projet du Code civil au Corps législatif, disait aussi : < 11 faut que l'argent ait un prix, sans cela il n'y a pas de prêteurs, ou, pour mieux dire, il y en a qui savent se venger de l'ineptie des lois par des stipulations simulées, et en faisant payer très-chèrement le péril de la contravention. »

notaire. Il n'y a pas de décrets plus désastreux que ceux qui cessent de protéger la stricte exécution des contrats (4).

L'augmentation du loyer des capitaux, l'accroissement de la prime d'assurance, sont le double écueil où se brise inévitablement tout projet de défense ou de limitation de l'intérêt. Pour mieux vous en convaincre, sans rappeller de nouveau combien la prohibition de l'intérêt fut nuisible naguère aux pays catholiques, comparés aux pays protestants, qui l'avaient abolie, considérez qui se fait, sous nos lois restrictives, préteur dans les campagnes, et sous quelles clauses s'y contractent les emprunts. Par suite de la rareté des capitaux qui s'y rencontrent, comme des dangers que présente la propriété sous notre mauvaise législation hypothécaire, l'intérêt y devrait être élevé, ce n'est pas contestable ; mais, en le limitant, on l'a rendu désastreux, accablant, en débarrassant de toute sérieuse concurrence les gens les plus avides et les moins honnêtes, et en doublant les risques. Si vous vous informiez de même dans nos faubourgs du prix auquel s'y livre l'argent, vous vous apercevriez qu'il y reste très-voisin de celui que retiraient à Paris les petits prêteurs du temps de Turgot (2), c'està-dire de deux sous par semaine pour un écu, ou de 473 p. 100.

Sans doute, le pauvre paysan, le malheureux ouvrier ne vont plus, aux jours de détresse, près de la grande place ou sous le porche du temple, solliciter le juif, comptant sur son banc ses chrétiens de ducats, comme parlait Shakspeare ; mais ils viennent dans l'étude du notaire, chez le prêteur sur gage, et là toute sécurité continue à leur manquer. Qu'importe que le législateur ait fixé l'intérêt à 5 p. 100 dans les transactions

(1) « Quand la loi ne protège pas l'exécution des contrats, elle met tous les emprunteurs dans la condition de banqueroutiers, ou d'individus sans crédit. » Adam Smith.

(2) Turgot, Mémoire sur les Prêts d'argent, § xiv.

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civiles; à 6 p. 100 dans les affaires commerciales? L'étude du notaire est fermée, l'échoppe de l'engagiste est obscure ; toutes les obligations s'y contractent, toutes les sommes s'y payent, sans qu'on puisse plus tard distinguer le vrai du faux, l'injuste du licite. Si la crainte même est trop forte chez le capitaliste, ne prélève ra-t-il pas, comme autrefois en Grèce, l'usure sur la somme qu'il remet, où quelque clause mensongère ne grossira-t-elle pas cette somme? Et parfois, où ne va la prévoyance ! cela se trouve être un acte d'extrême charité. Ainsi, malgré les souvenirs de l'inquisition, où plutôt à cause de ces souvenirs, le prêteur, en Espagne, déclare d'ordinaire dans le contrat, retirant à l'instant l'intérêt de la somme stipulée, qu'il livre son argent sans nul bénéfice, par pure faveur, graciosamente. Je ne sais si la générosité était moins appréciée en Russie qu'elle ne Test en Espagne ; mais Bentham ne parle d'aucune formule semblable. Il écrivait seulement de Crichoff : « Le taux fixé par la loi est ici de 5 p. 400. Beaucoup de gens prêtent de l'argent, mais personne n'en prête à ce taux. L'intérêt le plus bas, sur les sûretés les plus solides, est de 8 p. 100. » Qu'espérer? Il n'est pas jusqu'en Chine où l'on ne trouve, au rapport de Barrow, les faits autant en désaccord avec les lois (1). Partout, il faut s'y résoudre, le dernier clerc d'office, le plus petit détaillant habitué au papier de circulation (2), le commis au courant déjà des frais de change et de commission, savent faire rentrer par la fenêtre ce que la loi avait cru chasser par la porte, selon l'expression de l'ancien juriste Saumaise (3). Au reste, comment se fait-il, se demandait Bentham, quel-

(1) L'intérêt légal est de 42 p. 100 en Chine; mais il est communément porté U18 et a 26 p. 100, dit Barrow, dans son ouvrage sur la Chine, cité par Jacob, On prêtions metals, t. H, p. 342.

(2) Le papier de circulation se compose de lettres de change, que des négociants embarrassés conviennent de tirer les uns sur les autres, sans se rien devoir réciproquement.

(3) Saumaise, De Fœnore trapezit., p. 557; De Modo Usur., p. 93.

ques pages après le passage que je viens de citer de sa Défense de l'Usure, que le système des maxima considéré comme absurde, en tant qu'appliqué aux échanges en général, puisse être jugé nécessaire dans le cas de cette espèce particulière d'échange? Car prêter de l'argent à intérêt, c'est échanger de l'argent actuel contre de l'argent futur. Et. l'illustre publiciste avouait n'y rien comprendre. Bien plus, lorsqu'on sévit contre un usurier, à supposer que ce soit possible (1), est-on assuré qu'on ne le punit pas pour avoir rendu un service? Il a mis un prix trop haut à son prêt ; soit ! bien que tout élément d'appréciation manque ; mais s'il avait refusé de prêter, que seraitil advenu? Cette digue qui menaçait, serait-elle rétablie? Ces bestiaux qui manquaient pour les semailles, seraient ils achetés? Cette expropriation qui commençait, serait-elle évitée? Quand on emprunte, on apprécie certainement beaucoup mieux à quelle nécessité l'on pourvoit, ou quels bénéfices on se procurera, que tous les législateurs et tous les juges du monde. Si l'on accepte librement une charge, quelle qu'elle soit, c'est en définitive qu'on y trouve avantage. Il est vrai que l'erreur est chose commune; il y a longtemps qu'Horace le pensait, * sans faire d'exception pour les gouvernants ou les magistrats ; mais le moyen de l'empêcher? Ce ne sont pas les lois qui changeront notre nature; et les lois qui ne s'y accommodent point causent d'immenses malheurs.

S'il m'est permis de revenir aux prêteurs romains, les plus connus de l'antiquité, lorsque Caton, qui, dans sa rigidité, comparait, comme je l'ai rappelé, l'usure à l'assassinat, retirait 20 p. 100 de son argent; quand l'austère Brutus s'en faisait 48 p. 100 dans l'île de Chypre, au mépris d'un édit de Cicéron, par l'entremise de M. Scœptius et de P. Matinius, à

(1) Du commencement de 1825 a la fin de l&fô, il n'y a eu, en France, que 2,726 poursuites pour usure, et que 2,047 condamnations.

l'époque même où Verrès, au milieu de ses rapines, se contentait, en Sicile, de 24 p. 100 (1), certes c'était beaucoup. Mais qui prétendrait que les gens qui consentaient à de telles charges eussent eu profit à les repousser? C'était bien plus • encore de prendre 173 p. 100, comme le faisaient les prêteurs à la petite semaine dont parle Turgot. Cependant l'illustre économiste remarque, en reproduisant une observation de Boisguillebert (2) j que « les emprunteurs ne se plaignaient pas des conditions de ce prêt, sans lequel ils n'auraient pu faire un commerce qui les faisait vivre, et que les prêteurs ne s'enrichissaient pas beaucoup, parce que cet intérêt exorbitant n'était guère que la compensation du risque que courait le capital. En effet, ajoute-t-il, l'insolvabilité d'un seul emprunteur enlève tout le profit que le prêteur peut faire sur trente; en sorte que si le risque d'insolvabilité ou d'infidélité de l'emprunteur était d'un sur trente, le prêteur ne retirerait aucun intérêt de son argent, et que si ce risque était plus fort, il perdrait sur son capital. » De petits maraîchers à Paris ou de petits marchands de poisson à Londres n'empruntent-ils pas encore, chaque matin, quelques francs ou quelques shillings pour acheter les denrées qu'ils portent ensuite vendre d'atelier en atelier, et avec lesquels ils gagnent 3 ou 4 fr.?Ils remboursent ce prêt le soir, et donnent 5 ou 7 centimes en plus par franc ou par shilling, sans regretter cet intérêt qui pourtant est, chaque année, d'au moins 1800 p. 100. « Par quel étrange caprice, dit ailleurs Turgot, la morale ou la loi prohiberait-elle un contrat libre entre deux parties qui toutes les deux y trouvent leur avantage? Et peut-on douter qu'elles l'y trouvent, puisqu'elles n'ont pas d'autre motif pour s'y déterminer? Si l'on répond que c'est le besoin qui force l'emprunteur à se

(1) Cicéron, ad Attic, vi, 2, et in Verrem, 71.

(2) Boisguillebert, Détail de la France, ch. 20. Boisguillebert parle môme ici d'un intérêt de-400 p. 100.

soumettre à cette condition, est-ce que ce n'est pas un avantage que la satisfaction d'un véritable besoin ? Est-ce que ce n'est pas le plus grand de tous? C'est aussi le besoin qui force un homme à prendre du pain chez un boulanger ; le boulanger est-il moins en droit de recevoir le prix du pain qu'il vend (\ )? »

Voyez où l'on arrive sous notre législation actuelle ! Un négociant a de magnifiques espérances, attend des retours considérables ; mais aujourd'hui la faillite est à sa porte : son intérêt est, à tout prix, de gagner du temps. S'il ne trouve cependant à emprunter qu'au-dessus de 6 p. 100, il y doit renoncer, et celui qui lui procure un tel secours est criminel! Qu'est-ce vraiment, en ce cas, que la loi, sinon un arrêt de ruine et de déshonneur? Pour prendre un exemple opposé, ces prêts dont parle Carey (2), et que font, à 8 ou 9 p. 400, les commerçants de New-York, du Massachusets ou de Pensylvanie, aux cultivateurs du Mississipi, de la Louisiane ou de Tennessee, en réalisant entre les diverses classes de la société cette mutualité qu'indiquait déjà Jefferson, sont-ce également autant d'infamies et de malheurs publics? Regardez néanmoins ces moissons superbes et ces heureuses populations, qui se répandent chaque jour, à la faveur du travail et de ces avances, sur de nouveaux territoires. Les situations où mène le cours des affaires sont infinies, n'essayez pas de toutes les soumettre à la même règle; vous êtes incapables de les apprécier, comme impuissants à y pourvoir. À supposer même la limitation de l'intérêt juste et possible, comment le prodigue ou l'incapable, dont on parle [sans cesse et qui seuls évidemment ont besoin d'être protégés, ne dissiperaientils pas leur fortune, s'ils restent libres d'en user? Dès qu'ils ne trouveront plus d'usuriers, ne vendront-ils pas leurs droits ou

(1) Turgot, ifémoire sur les Prêts d'argent, § xiv.

(2) The Crédit System in France, Créai Britain and thjt United States.

DE l'intérêt. 84

leur patrimoine ? Au bout de toutes les hypothèses se présente la même conclusion.

11 est curieux, au reste, de rencontrer la justification des principales observations qui précèdent dans le Moniteur luimême. Un décret du 4 novembre 4848 avait, on s'en souvient, fixé l'intérêt des capitaux à 5 p. 400 en Algérie, comme en France. Le 40 décembre 4850, il a fallu le rapporter, et voici quels motifs le gouvernement invoquait pour cette nouvelle décision : '

« L'arrêté du 4 novembre 4848, qui avait eu pour but de diminuer l'intérêt de l'argent en Algérie, avait eu précisément un résultat opposé. Le commerce et la colonisation ne pouvaient plus se procurer de capitaux, ou ceux qu'ils parvenaient à se faire prêter leur étaient livrés à des prix exorbitants par des personnes qui se faisaient nécessairement payer les peines ou la honte qu'elles avaient à braver.

» On ne peut se dissimuler que l'arrêté du 4 novembre 4848 n'a pas peu contribué à la crise dont l'Algérie est encore atteinte.

» Le décret du 40 de ce mois, si vivement réclamé par les chambres de commerce d'Alger et d'Oran et par la presse locale, sera accueilli comme un bienfait par l'Algérie entière. »

Ces aveux, qui rappellent, sur plus d'un point, le passage des Annales où Tacite expose les effets des édits de César et des tribuns contre l'usure, sont réellement précieux. Seulement, en les faisant, pourquoi le gouvernement a-t-il de nouveau limité le taux de l'intérêt, non plus à 5, il est vrai, mais à 40 p. 400? C'est, on l'avouera, d'une singulière logique. Combien aussi est-il difficile de concevoir que ce qui est devenu licite en Algérie demeure criminel en France ! Justice au delà des Pyrénées, injustice en deçà ! s'écriait Pascal dans un accès de foi désespérée : la Méditerranée, semble-t-il, a remplacé les Pyrénées.

La législation restrictive de l'intérêt de l'argent se retrouve encore dans la plupart des États, et demeure, on n'en saurait douter, sanctionnée jusqu'ici par l'opinion. Seuls, les peuples les plus avancés, sous le rapport de l'industrie et du crédit, l'ont laissé tomber en désuétude. Ce n'est plus sans doute au sentiment religieux qu'on obéit en cela. Du moment aussi bien qu'un intérêt quelconque est permis, la religion est hors de cause ; mais c'est aux fausses notions que l'on a sur le numéraire, sur le rôle qu'il joue, et les services qu'il rend. Chaque législateur en est presque resté aux enseignements de l'école mercantile.

L'argent n'est pourtant, je l'ai montré dans mon précédent chapitre, qu'une denrée, qu'une marchandise, que rien d'essentiel ne distingue des autres denrées ou des autres marchandises. Si sa rareté rehausse sa valeur et la rend moins variable; si, par suite de sa divisibilité, il intervient dans toutes les transactions et solde tous les prix, qu'importe? Une balle de coton, une pièce de bois, une machine n'ont-elles pas aussi des qualités particulières? Elles seraient assurément de détestables monnaies ; mais le coton se transforme en vêtement, le tronc d'arbre devient une partie de charpente ou se dresse en mât sur un navire, la charrue, la fileuse, la presse, la pompe à feu facilitent et remplacent le travail humain dans ses plus vives énergies ou ses plus extrêmes délicatesses. N'est-ce pas en changeant tout ce qu'il touchait en or que Midas, au sortir du Pactole, mourait de faim? Et justifiant la fable, quelles nations, insouciantes des autres biens, n'ont descendu, comme l'Espagne, la pente de la misère et de la déchéance ? Tandis que celles qui ne possédaient que peu d'écus, mais qui, par leurs labeurs, ont augmenté la masse de leurs produits agri-

de l'intérêt. 83

coles et manufacturiers, en les mettant le mieux à la portée de la consommation, se sont sans cesse avancées, comme l'Angleterre ou l'Amérique du Nord, vers la puissance et la richesse.

Si les lois devaient régler l'usage ou le loyer de la monnaie, il serait donc aussi nécessaire qu'elles déterminassent l'emploi et la valeur des autres objets des transactions humaines. Je n'ai pas, du reste, après les beaux écrits de Hume et de Smith, à réfuter Terreur de Locke et de Montesquieu , qui ne faisaient provenir le taux de l'intérêt que de la somme du numéraire en circulation, et non du taux général des profits ou de la somme des différents capitaux existant sur le marché (1). L'égalité des profits est l'un des axiomes de l'économie politique ; et non-seulement il n'est pas un contrat où le dol ne soit à craindre , où le besoin ne puisse être exploité, mais c'est l'affaire de tous les jours d'acheter, de louer, de vendre, d'engager, au lieu qu'il est assez rare qu'on emprunte une somme d'argent. Puis, pourquoi l'argent se rechercheraitil, sinon pour se convertir en outils, en aliments, en bestiaux, en maisons, en habits? Comment encore s'en tenir, dès lors, à régler le prêt de l'argent, en laissant libre le prêt, l'achat ou le troc des outils, des aliments, des bestiaux, des maisons et des habits?

Cette différence repose sur l'ignorance des notions les plus simples et l'oubli des faits les plus répétés. L'argent utilisé n'est d'autre part qu'une partie du capital social, qui constitue, pour qui l'obtient et quelle qu'en soit la forme, une propriété. Quel droit existerait, en conséquence, pour le législateur, une distinction fût-elle admissible en cela, pour en calculer et en marquer le revenu? Je suis libre assurément de prêter ou de ne pas prêter ce qui m'appartient ; comment pourrait-on

(4) V. Stirling, De la découverte des mines d'or, lettre VI.

mettre à mon consentement certaines conditions? On y devrait penser , d'ailleurs , les doctrines en vertu desquelles on veut livrer à l'État toutes les richesses particulières, et qui révoltent tant et avec si grande raison, ne sont que les dernières conséquences de telles erreurs. On a partout attaqué la propriété, elles la détruisent; on a privé le pouvoir de ses justes limites, elles ne lui en reconnaissent plus. Entre m 'empêcher de tirer tout le parti possible de mon patrimoine et m'en ravir entièrement l'utilité, où se trouve, en effet, la différence au point de vue du droit? Dans les deux cas, on me dépouille. Voilà pourquoi tous ceux qui s'en tiennent aux errements du passé, si glorieux qu'ils soient de leur ignorance économique, sont d'une si complète faiblesse, d'une impuissance si marquée en présence du socialisme. Us ont, les premiers, tracé la route qui conduit au but qu'il indique ; heureux même quand ils ne continuent pas chaque jour à s'en rapprocher davantage. C'est, en outre, une piquante et juste remarque de Bentham, que, au milieu des apologies si nombreuses de la liberté individuelle, on a toujours négligé la liberté pour les individus de faire leurs conditions comme ils le jugent convenable dans leurs transactions pécuniaires. On ne devrait pas oublier non plus ces paroles de Burke : « Là où le droit de propriété n'est pas respecté comme sacré, l'or et l'argent refluent dans la terre d'où ils sont sortis. » Quand le président de Novion demandait , près de Mazarin , qu'on fit perdre aux prêteurs l'argent qui leur est dû, parce que ce sont en général « des personnes de petite naissance qui détiennent d'immenses biens, dont la seule possession est capable de leur faire le procès, » il ne comprenait rien à la base même des sociétés et du négoce (4).

(1) Il en était de même de Louis XIV lorsqu'il abaissait l'intérêt en 1665 en disant « que cette mesure favoriserait le commerce et préviendrait la paresse ». Opinion qu'avait exprimée déjà Sully.

DE l'intérêt. 85

Les Pères de l'Église étaient au moins conséquents. Il faut bien l'avouer, ils blâmaient la propriété non moins que l'usure. « Les rentiers osent dire : Je n'ai pas d'autre ressource pour vivre que le prêt. Et n'est-ce pas ce que répondrait un voleur pris sur le fait? » disait saint Augustin ; mais il ajoutait : « Quiconque possède sur la terre est infidèle à la loi du Christ. » Saint Àmbroise condamnait pareillement l'intérêt ; mais il écrivait aussi ces paroles, qu'on dirait avoir les premières inspiré Rousseau : « La nature a engendré le droit de communauté, et c'est l'usurpation qui a fait la propriété. »

Si la fixation du loyer du numéraire est une attaque au droit de propriété, ce qui semble presque de l'évidence, c'est de même la singulière prétention de régler sa valeur, comme de déterminer à toujours et partout les risques dans le prêt. Il n'est cependant aucune valeur constante ni appréciable de façon générale ; l'empreinte uniforme des pièces de monnaie ne saurait faire elle-même qu'elles eussent un semblable cours sur toute la surface d'un pays, ne pouvant rendre en tous lieux ni en tout temps des services égaux, et les rapports de l'offre et de la demande variant sans cesse à leur égard. L'argent vaut-il, par exemple, à Paris ce qu'il vaut à Poitiers, à Poitiers ce qu'il vaut dans les campagnes? Là où, durant le calme et l'abondance, il s'offre à bas prix, ne devient-il pas aussi très-cher dès qu'une crise, une guerre, une révolution le font disparaître du champ des affaires? Que dirait-on d une cote de la bourse publiée quelques heures seulement à l'avance, bien que ce soit de l'argent qui s'y négocie au comptant ou à terme ? C'estle comble de la déraison d'imaginer qu'il soit possible aux gouvernements de déterminer le revenu de l'argent de manière à le mettre toujours en rapport avec celui de l'agriculture et du commerce (4), et c'est néanmoins

(1) V. le préambule de l'édit rendu en 1Ô05, qui réduisit l'intérêt de l'ar-

cette pensée qu'ils poursuivent chaque fois qu'ils limitent l'intérêt. Les fluctuations de l'offre et de la demande des prêts sont même plus nombreuses et moins régulières que celles de toutes les autres offres et de toutes les autres demandes, parce qu'elles dépendent de causes infiniment plus variées (4).

D'autre part, comment le risque attaché forcément au prêt n'entraînerait-il pas des différences jusque entre les habitants des mêmes localités et aux mêmes moments? Si les uns présentent une entière sécurité, les autres font courir mille chances de perte. Cela est si vrai que, lorsque le risque apparaît de façon très-marquée, comme sur le premier plan, dans l'escompte par exemple, les tribunaux, malgré les termes précis, absolus de la loi, laissent aux contractants la plus entière liberté (2). Pour le prêt à la grosse aventure, c'est le législateur lui-même qui a pris soin de marquer l'exception. Or, serait-ce pour protéger le commerce maritime ? Mais il y aurait là la condamnation des limites apportées au loyer de l'argent dans les autres cas. Serait-ce, au contraire, qu'on s'est proposé d'entraver ce commerce ? Mais dans quel but? Autrefois, un gentilhomme ne dérogeait pas en se mêlant au négoce de mer. Serait-ce enfin à cause des risques attachés à ce prêt? Mais, je le répète, tout prêt en présente, toute stipulation d'intérêt renferme une prime d'assurance ; il y va seulement de différences qui, toutes inappréciables à l'avance, ne changent en rien la nature des contrats.

Chose plus remarquable encore, l'État, qui défend l'usure et entretient des magistrats pour la punir, la sollicite, en subit toutes les exigences, dès qu'il s'y trouve engagé. Que

gent du denier dix-huit au denier vingt. — Sully l'avait réduit du denier dix ou douze au denier seize.

(1) Mill, Principies of political économy, t. II, ch. XXIII, p. 183.

(2) Parmi nous au moins.

DE l'intérêt. 87

de fois en effet emprunte-t^il à 7, à 8, à 9 p. 400, en ajoutant des primes de loterie à ces intérêts excessifs ! Les emprunts des gouvernements suffiraient eux-mêmes à la fois pour convaincre des différences qu'entraînent les risques. Ainsi, tandis que le gouvernement anglais trouve aisément des fonds au-dessous de 3 p. 100, le gouvernement russe n'en obtient difficilement quà 6, et la Porte ottomane ne s'en procure qu'à 20 et 30 p. 4 00 , quelque disposition qu'elle montre à méconnaître sur l'intérêt les défenses du Coran. Tout ensemble, que de grandes crises industrielles ou politiques se déclarent, et aussitôt les fonds publics baisseront assez, en chaque État, pour que les nouveaux rentiers ne reçoivent plus 3, 4 ou 5, comme le faisaient leurs Vendeurs, mais 8, 9, 40 peut-être. Notre 5 p. 400 était à 52 francs durant l'été de 4848. Or, lorsqu'il en est ainsi, les emprunts privés se peuvent-ils contracter, à des prix de moitié plus faibles, eux qui ne présentent jamais une aussi complète sécurité, et sont loin de donner autant de facilité pour la transmission des titres et leur réalisation que les emprunts publics?

« Évidemment les honnêtes gens, disait M. Eichthal à la commission d'enquête du conseil d'État sur le crédit foncier, en 4851, trouvant, durant les crises, à placer légalement leurs capitaux à 7 et 8 p. 400 dans les fonds publics, dans les marchandises, à acheter de la terre peut-être au-dessous de o p. 400, n'iront pas prêter à 5 p. 400 sur hypothèque, encore moins s'exposer aux conséquences de la loi sur l'usure, en prêtant à un taux plus élevé d'une manière détournée. Il ne restera, pour prêter l'argent sans lequel la ruine est imminente, que de véritables usuriers, qui, dans le taux de l'intérêt quils exigeront, outre tous leurs risques, comprendront encore le prix de l'infamie et des dangers personnels auxquels ils s'exposent. La loi sur l'usure, tant qu'elle durera, amènera, à certaines époques, ces plaintes bien fondées qui vous ont

aliéné' une partie de l'Alsace. » Le sous-gouverneur de la banque de France, M. Vernes, soutenait, dans cette enquête, la même opinion.

C'est, d'ailleurs, dans les temps de crise, tant invoqués en faveur de cette détestable mesure, que la fixation légale du taux de l'intérêt est le plus funeste, parce qu'elle s'oppose surtout alors à ce que les capitaux reçoivent leur prix naturel. À ces moments où le crédit devient absolument nécessaire, une pareille loi l'anéantit. Aussi avait-on soin en Angleterre, avant que la liberté des prêts y eût été décrétée, d'affranchir toutes les opérations de banque (4).

Je le reconnais, sans doute une stipulation d'intérêt à 7, 8, 10 p. 400, semble dure, en un temps de souffrance; mais, au lieu d'arrêter les affaires, elle les rend au moins possibles et les facilite encore. Ne sied-il pas de préférer un violent remède à une mort assurée? A l'occasion des dettes publiques, je parlais à l'instant du taux de 8 p. 400, qui est, on le sait, celui d'un de nos derniers emprunts. C'était aussi celui que payaient les Pays-Bas pour leur dette, sous le règne de Philippe II, ce prince si scrupuleux pourtant sur les règlements ecclésiastiques, ce véritable souverain-moine (2) ; et qui blâme ces intérêts ou peut croire que le crédit privé suive d'autres lois que le crédit public?

Enfin les monts-de-piété, qui n'agissent que sous la surveillance de l'État et prêtent sur gages seulement aux classes les plus nécessiteuses, n'en prélèvent pas moins a p. 400 sur

(1 ) L'escompte des effets de commerce, à une échéance ne dépassant pas 90 jours, était déclaré libre. H est rare que les banques escomptent à un plus long terme. En France, on a récemment rendu libre l'escompte de la Banque de France, — a laquelle, grâce a son monopole, tous les escomptes doivent aboutir, — en laissant nos comptoirs et nos banquiers soumis à la loi générale. C'est le comble de la déraison. Heureusement, la jurisprudeuce se charge de violer la loi.

(-2) Richesse de la Hollande, t. II, p. 38.

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leurs avances, à Paris, où elles atteignent, chaque année, une somme de près de 30 millions, et dans quelques autres villes, c'est 12 et U p. \ 00. De tels prêts sur de pareilles garanties ne font-ils pas, aussi bien, souvenir de celui de vingt-cinq livres que le Tasse n'obtenait du Juif Abraham Lévy qu'après s'être soumis à un énorme intérêt, et qu'après lui avoir engagé l'épée de son père, six chemises, quatre draps de lit et deux nappes (4)? À la vérité, le surplus de l'intérêt légal prélevé par les montsde-piété s'appelle frais de magasinage. Encore une fois, il n'y a que deux choses qui déterminent le prix des capitaux dans le prêt : le rapport entre l'offre et la demande, et la prime d'assurance des risques. Peut-être remarquerait-on même que le rapport entre l'offre et la demande suffit pour fixer ce prix. Car, quels que soient les risques que présente une certaine classe d'emprunteurs, c'est toujours la somme des capitaux qu'ils trouvent à leur disposition, eu égard aux besoins qu'ils en ont, qui le détermine (2). Mais l'offre s'en restreint évidemment à mesure qu'ils présentent plus de chances de perte, ce qui revient au même.

Malgré tous les enseignements de la science, comme tous les conseils de l'expérience, l'abolition complète de l'intérêt des capitaux est aussi vivement réclamée de nos jours qu'au temps des canonistes (3). C'est le seul désir commun, je crois, des différentes écoles socialistes. L'argent ne se reproduit pas

(1) Le 2 mars 1870. La reconnaissance de ce prêt a été vendue dernièrement à Paris parmi d'autres autographes du Tasse.

(2) Mi 11 ne tient compte que du rapport de l'offre à la demande. Principes ofpolitical economy,t. II, ch. xxm.

(3) En 1836, M. Lherbette donna lecture à la chambre des députés d'une proposition ainsi conçue: < Les dispositions de la loi du 13 septembre 1807,

lui-même, disent-elles, traduisant le viel axiome philosophique et scolastique, nummus nummum non parit (1). Le temps ne » se peut vendre, Dieu l'a livré à tous sans privilège, ajoutentelles, ne faisant encore que répéter la sentence d'un concile d'Angleterre, ce pays où c'est un proverbe moderne que le temps est de l'argent, Urne is money.

Mais si l'argent ne se reproduit pas, n'en est-il pas ainsi des étoffes, des meubles, des bijoux, des manufactures, des vaisseaux, des outils, et que sais-je? Qu'on se souvienne de l'écrit de Calvin. La vapeur ou les cours d'eau font aujourd'hui mouvoir la navette ; mais pas plus qu'au temps d'Àristote, pour qui l'abolition de l'esclavage semblait se rattacher à ce mouvement imprimé sans effort humain, elle ne travaille seule. De même, la terre inculte donne des ronces ou des bruyères; pour en obtenir des moissons, il lui faut et nos sueurs et nos avances. Les récoltes du sol, c'était pourtant le grand point de comparaison, l'argument favori des casuistes et des anciens législateurs : nulle richesse en définitive ne s'obtient sans travail. Le seul éloge qui revienne aux socialistes, c'est, bien qu'invoquant souvent le vieil axiome de la stérilité de l'argent, de ne plus distinguer du moins le prêt de l'argent du prêt des autres produits. Quant à leur allégation, que le temps ne se saurait vendre, est-ce aussi qu'on garde soigneusement enfoui

qui limite le taux de l'intérêt conventionnel, sont abrogées. » La chambre décida que cette proposition ne serait pas prise en considération.

En 1818, le parlement d'Angleterre nomma un comité pour revoir les lois contre l'usure. L'enquête a laquelle se livra ce comité prouve combien de pareilles lois sont funestes aux intérêts qu'elles ont pour but de protéger. Il proposa a la chambre des communes de les abolir: mais la aussi les préjugés l'emportèrent, et les lois sur l'usure furent maintenues. Mais, en fait d'abord, elles sont tombées complètement en désuétude en Angleterre, et, sauf quelques restrictions pour les prêts hypothécaires, elles y ont depuis été abolies.

L'Intérêt légal, en Angleterre et en Ecosse, est de S p. 100; en Irlande, il est de 6 p. 100.

(I) On connaît les jeux de mots faits sur le mot grec Toxos, qui siguifle postérité, et par lequel on exprimait l'intérêt.

dans une armoire ou précieusement caché dans son champ le sac d'écus ou tout autre objet qu'on emprunte? Cela ne se voit plus que chez les tribus sauvages ou parmi les peuples d'Orient, où, la production manquant de ressources, la misère est générale. Mais là qu'est-ce donc que le crédit? Dans les États, au contraire, où l'industrie se montre florissante, où chaque homme, en participant aux progrès de la société, s'efforce d'améliorer sa propre condition, il en est tout différemment. Aussitôt que le travail, suivi de l'épargne, y fournit une certaine somme ou de certains produits, ils sont employés ; ils deviennent charrue, terre, voiture, maison, machine, agent quelconque d'agrément ou d'utilité. Si ce n'est une entreprise nouvelle qu'on tente, c'est une nouvelle jouissance qu'on se donne ; de main en main alors les économies circulent, sollicitent la production, augmentent les satisfactions. Et lorsque, après avoir réalisé ces économies, on renonce aux profits où aux joies qu elles procurent, en les transmettant à quelque autre, n'est-il pas juste qu'on se réserve un avantage équivalent à la perte ou à la privation qu'on s'impose ? On emprunte parce qu'on le trouve profitable; comment prêterait-on si l'on ne devait qu'y perdre ? Tout service ne vaut-il pas d'être rémunéré, tout sacrifice d'être désintéressé ? Pour qu'on découvrit une injustice dans le prêt à intérêt, il faudrait de toute nécessité qu'il fût indifférent d'user de ses biens ou de les remettre en mains tierces ; seulement alors pourquoi des emprunts ?

Voyez encore ! Au lieu de solder comptant l'usine, le domaine, le tableau, les livres que vous achetez, si vous vous réservez de ne vous acquitter que dans une, quatre ou douze années, ne devrez-vous pas un plus haut prix, à raison des revenus que vous toucherez d'ici là, ou de l'usage que vous ferez avant ce terme? Évidemment oui (1). Et lorsque, pour ne pas

(4) Senior nomme très-bien l'intérêt d'un capital le prix de la privation.

devoir à votre vendeur, qui se refuse peut-être à tout délai, vous empruntez à un tiers le prix de votre acquisition, comment ne lui devriez-vous que ce qu'il vous a remis, après l'époque fixée avec lui dans votre convention? On l'avouera, le moyen serait commode, et l'on serait assuré de ne plus voir de contrats simples, pour parler comme les légistes. Le tout serait de trouver des préteurs; mais à l'avis des partisans du crédit gratuit, ce serait apparemment chose facile, puisqu'ils ne prennent pas la peine de l'indiquer.

Il est vraiment incroyable qu'au sein d'une société avancée déjà sur la route de l'industrie et de la sience il faille discuter de pareils principes ou de semblables doctrines. Par malheur, il est des moments, où le bon sens le plus vulgaire, non moins que la nature la plus évidente des choses, semble ne plus compter. Les questions les plus simples sont alors soulevées, et si les preuves manquent, on se prend à exciter les passions. Ce sont, pour rappeler un mot de Pascal, les moines de ces temps.

Le socialisme répète que le principe de l'intérêt des capitaux repose sur un grossier égoïsme, et qu'il s'agit de donner cburs au dévouement, d'en faire le moteur par excellence des actions humaines. C'est, à son dire, le flot qui doit, sur une mer sans écueils, porter le nouveau monde. Il n'y aurait qu'à lui ouvrir passage pour avoir le ciel sur terre,

Nisi pituita erit.

Cependant, comment se fait-il qu'avec l'égoïsme tout ce que la civilisation réclame soit accompli, et qu'au nom du dévouement on n'ait encore su préparer que l'esclavage ou la barbarie, l'arbitraire absolu de l'État ou l'entier isolement des individus, au sein des vices et des débauches? L'intérêt privé, de quelque crime qu'on le charge, c'est le stimulant de l'industrie, la liberté dans le monde des affaires ; et c'est la vraie gloire de

de l'intérêt. 93

notre nature, la perfection céleste de la création/que l'intérêt de chacun de nous corresponde à l'intérêt de la communauté entière. Or il suffit de se considérer un instant soi-même et de regarder les faits qui se passent autour de soi pour s'en convaincre. Il n'est aucun travail utile seulement à celui qui l'entreprend, point de richesse acquise qui ne se répande entre mille mains, nulle découverte dont tous ne bénéficient. N'estce pas depuis que l'indépendance industrielle, ce règne véritable de l'intérêt privé, a été proclamée, que l'aisance s'est décuplée aussi en s'universalisant ? N'est-ce pas depuis ce moment que le respect et l'union sont le mieux apparus entre les hommes et les différentes classes ? Quand, après la révolution de 1848, cette liberté s'est vue menacée, cet intérêt a été attaqué, il n'a fallu que quelques jours pour qu'une misère affreuse pesât sur la société, et que des haines innombrables éclatassent. Les mains déjà semblaient chercher des armes. Jetez aux vents qui passent le mot de dévouement appliqué à l'économie des peuples, et l'écho de l'histoire vous répondra toujours : spoliation, guerre civile.

Sans doute, le dévouement est une vertu, et reste un devoir; qui le nierait? Mais il a ses objets et son domaine, comme tout ce qui se trouve au fond de l'intelligence ou du cœur humain ; il est fait seulement pour les sphères morales. On meurt pour sa croyance, on se sacrifie à son pays ; mais on ne travaillera jamais, on ne prêtera jamais tout ou partie de sa fortune, si l'on n'en espère un profit. Àpercevez-vous d'ici des couturières ou des faiseurs de fossé, des escompteurs ou des balayeuses par dévouement ! S'il dépend d'ailleurs de la loi de faire naître ce noble sentiment, il serait mal d'oublier une portion quelconque de la société, et pourquoi les emprunteurs ne le ressentiraient-ils pas autant que les prêteurs? Il faut au moins la réciprocité. Il siérait, en conséquence, de nous apprendre comment la même inspiration chari-

table les animerait les uns et les autres au moment des contrats.

Je sais bien qu'un des promoteurs du socialisme, son plus habile défenseur même, se riait du dévouement. Mais, tout en s'associant aux partisans de l'intérêt personnel, il prohibait l'usure, sans vouloir cependant ni lois ni tribunaux qui la punissent. Car rien de ce qui tient à l'État ne devait subsister, à son avis, non plus que rien de ce qui. touche à la divinité. Si ce n'est là ce que Boileau nommait du galimatias double, c'est au moins, on l'avouera, ce qu'il appelait du galimatias simple. Le système de ce chef d'école, M. Proudhon, qui se plaît, comme il dit si bien, aux antinomies, reposait sur la mutualité des services. Il affirme que le socialisme fera que les capitaux se compenseront tous dans les échanges, de manière que l'intérêt, semblable pour chacun, s'annulera forcément. De quelle façon pourtant, si puissant qu'il soit, le socialisme rendrait-il l'utilité d'une scie, par exemple, toujours égale à celle d'un marteau, d'une bêche, d'un sac d'écus ou d'une paire de bœufs? Et ceux qui n'auraient pas de bêche ni de marteau, point de métaux précieux ni de bœufs? « Que le socialisme, disait à ce sujet Bastiat, dans l'un de ses plus charmants pamphlets, égalise chez tous les hommes l'activité, l'habileté, la probité, l'économie, la prévoyance, les besoins, les goûts, les vertus, les vices et même les chances, et alors il aura réussi. Mais alors aussi il importera peu que l'intérêt se cote à 4/2 p. 100 ou à 50 p. 400. » Pour conclure, comme M. Proudhon, ce n'était pas la peine de tant déclamer contre le principe de l'intérêt. Pourquoi critiquer quand on peut, d'une parole, changer l'univers.

M. Proudhon s'écriait cependant un jour : « Ma pierre philosophale, c'est la gratuité du crédit ; si je me trompe là-dessus, le socialisme est un vain rêve. » Et ce n'est pas son moindre mérite d'en avoir fourni l'une des meilleures preuves:

DE l'intérêt. 95

la banque du peuple, cet étrange plagiat romain (1 ) , a confirmé sa déclaration. Il s'agissait pourtant, on le sait, de changer l'axe de la civilisation, de faire tourner le globe d'occident en orient, et, pour ceux qui prennent un médiocre intérêt à de telles révolutions, quelque merveilleuses qu'elles puissent sembler, de donner l'usage des maisons et du sol pour rien, en faisant que la consommation devint, comme la faculté de jouir, sans bornes. C'est vraiment à décourager de tous les prospectus.

C'est, au reste, une opinion très-ancienne et très-générale que le prêt à intérêt, abstraction faite môme de sa légitimité, est un contrat funeste. Plutarque écrivait un livre intitulé : Qu'il ne faut pas prêter à usure ; Shakspeare répète, dans Hamlet, que l'emprunt tue l'esprit d'économie, et que le prêteur, le plus souvent, perd le prêt et l'ami. Parmi nous également,

1) Chose curieuse! il n'est pas un système ni une déclamation socialiste qu'on ne retrouve chez les plus ignorants tribuns de l'antiquité. M. Proudhon, si confiant dans son génie, pourrait passer pour un plagiaire. A Rome, un tribun, dont l'histoire par malheur n'a pas conservé le nom, proposa d'abolir le crédit des capitaux privés, et de le remplacer par le crédit du trésor public, par le crédit donné par l'État. Cette idée fut acclamée par la populace. En conséquence, l'an de Rome 401, sous le consulat de Marcius Rutilius, une banque du peuple fut fondée, qui prêtait, au moyen d'avances pécuniaires sur le trésor public ; avances pour lesquelles le trésor n'exigeait qu'un faible intérêt. — La république ne put se faire rembourser. Elle dut autoriser ses débiteurs, et plus tard les contraindre a lui donner leurs terres et leurs troupeaux en payement ; elle finit par les emprisonner et fermer la banque.

Dix ans plus tard, en 411, le tribun Genucius fit reconnaître par la multitude l'illégitimité de toute rente. L'intérêt fut aboli de parla loi Genucia. La mutualité des services dut remplacer le prêt a intérêt. L'usurier n'en devint que plus exigeant. « Il faut lui payer, dit un historien, outre le pr ix de son argent, le déshonneur qui le frappe et les risques qu'il court. » Aussi, vers la fin de la guerre du Samnium, le peuple romain était-il plus pauvre que jamais. La misère atteignait même les grandes familles. La populace demanda alors l'abolition du capital lui-même, et le consul Valerius Flaccus rendit une loi qui autorisait les débiteurs à ne payer qu'un quart de leurs dettes. C'était la banqueroute ou le vol des trois quarts. Eh bien, il fallut en revenir à la légitimité de l'intérêt, et y revenir en laveur des emprunteurs eux-mêmes. Je n'ai pas besoin de rappeler, a cet égard, les mesures de César et des empereurs.

quand on a promulgué le décret sur le crédit foncier, toute la presse n'a-t-elle pas gémi des facilités qu'il accordait aux propriétaires pour les emprunts, bien qu'il ne soit aucune nation quelque peu policée où les usages du crédit n'apparaissent maintenant à chaque pas, où des avances, des dettes, des comptes de toute nature n'existent du sol à la fabrique, de la fabrique au comptoir, du comptoir à la consommation?

Bien plus, ne sont-ce pas les pays où les emprunts sont le plus nombreux et le plus aisés à contracter, qui jouissent de plus de bien-être et de plus de développement moral et intellectuel? Comment en serait-il autrement d'ailleurs, puisque le crédit est le meilleur agent du travail et de la production?

Il possède d'incomparables mérites pareillement au sein de nouveaux territoires. Qu'on suive, par exemple, le pionnier américain, le yankee du Rhode-Island ou du Massachusets, au terme de son voyage du far ivest. Il est uniquement pourvu d'une bêche et d'un fusil, d'une hache et de quelques ustensiles de ménage. Si toute assistance lui faisait défaut, comme l'Arabe éloigné de sa tribu, il mourrait de misère. Mais il trouve, dès son arrivée, un marchand qui s'est précisément proposé de satisfaire aux besoins des colons, et qui leur prête , après s'être assuré de leur zèle et de leur probité, des graines, des pommes de terre, de la viande salée, des vêtements et des outils. A l'aide de ces avances, de ces capitaux, le nouveau travailleur s'établit, défriche, ensemence, et à la récolte il rembourse son emprunt, plus un supplément, un intérêt, sans l'attente duquel le marchand ne serait jamais venu se fixer sur ces terres encore incultes et dépeuplées. Ce payement effectué, il reste cependant au colon une partie de sa moisson,

qui le fera vivre, ainsi que sa famille, durant l'année suivante ; excédant qui, de même que l'intérêt qu'il a payé, n'aurait point existé sans le prêt, qu'on le remarque, ni pour lui ni pour nul autre. Dans la suite, lorsqu'il aura besoin d'instruments plus

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perfectionnés, d'un mobilier plus considérable; qu'il lui faudra traiter avec de lointains négociants ou consommateurs, pour se défaire de ses produits ; qu'il devra s'entourer de nombreux ouvriers, pour étendre ses cultures, une banque, également sollicitée par l'appât du gain, lui offrira ses services et deviendra son intermédiaire. C'est de la sorte que la lande stérile se change chaque jour en de florissants domaines, que les capitaux amassés s'utilisent et s'accroissent, que le simple pionnier se fait riche propriétaire, et que la puissance et l'activité d'un peuple laborieux et intelligent ne cessent de s'étendre sur de plus vastes territoires. Partout, toujours, le prêt sollicite le travail, et le travail engendre la fortune. Même parmi nous, où le crédit est demeuré si timide et si restreint, combien n'a-t-il pas déjà créé de belles et d'heureuses existences !

Je disais précédemment que l'emprunteur est le meilleur juge dans sa cause ; je puis ajouter maintenant que l'ouvrier et le pauvre sont les plus intéressés à ce que le prêt produise ses avantages naturels. Il leur importe plus qu'aux riches, effectivement, que les capitaux s'accroissent; car il leur est plus nécessaire que les salaires s'élèvent, que les produits se multiplient, que de plus grandes facilités soient données au travail. Ces pioches, ces marteaux, ces engrenages, ces voiles, ces roues, ces rails, ces charrues, ces chutes d'eau, ces écus, toutes les machines, toutes les forces de la nature appropriées à l'usage de l'homme, tous les approvisionnements, toutes les valeurs au service de l'industrie, ne sont-ce pas des capitaux? Supposez qu'ils disparaissent, et à quelles fatigues, à quelle

accablante détresse seront réduites les masses de la population! S'ils ne se multipliaient même plus, la tache présente des classes ouvrières deviendrait permanente, comme leur dénûment éternel. La caste des travailleurs des anciens temps serait reconstituée ; chaque atelier devrait prendre l'inscription de l'enfer du Dante. Il ne se faut pas lasser de le répéter, l'expansion de l'aisance et du bonheur dépend avant tout de l'accroissement du capital ; elle ne saurait avoir lieu différemment. C'est le géant de la fable, qui, de sa main puissante, soulève le monde de l'abîme du malheur aux sphères de la félicité.

Or, le capital provient de l'épargne, c'est du travail accumulé ; et si Ton ne devait plus obtenir un revenu de ses économies sans les utiliser soi-même, beaucoup assurément de ceux qui maintenant en font, y renonceraient (4), ainsi que beaucoup en effectuent peu déjà, parce qu'ils ne peuvent espérer d'en retirer tous les avantages possibles sans violer la loi. Je le redis, en outre, quand les économies restées sous la forme de numéraire ne rapportaient aucun profit, ou lorsqu'elles n'en rapportent encore qu'un limité, pourquoi celles, devenues déjà des outils, des matières premières, des bestiaux, des domaines, en produisaient-elles ou en produisentelles au delà de cette limite? Il y a parfaite similitude entre elles; les unes et les autres sont des capitaux. C'est aussi pourquoi, bien qu'on le méconnaisse presque toujours, l'intérêt n'apparaît pas uniquement à l'occasion du prêt, mais se

(1) « La baisse de l'intérêt est proportionnelle à l'abondance des capitaux. Cette loi étant donnée, s'il y a une classe d'hommes plus particulièrement intéressée que toute autre à ce que les capitaux se forment, s'accumulent, se multiplient, abondent et surabondent, c'est certainement la classe qui les emprunte, directement ou indirectement; ce sont les hommes qui mettent en œuvre les matériaux, qui se font aider par des instruments, qui vivent sur des provisions produites et économisées par d'autres hommes. » Frédéric Bastiat, CapHal et Rente.

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montre dans tons les actes de- la production:. Quiconque fait concourir un capital à ta création d'un produit, entend être rémunéré non moins pour ce capital que pour son travail ; par suile y l'intérêt entre conwme élément dans le prix de tous les objets de consommation. L'ouvrier muni d'instruments utiles à son état est autrement payé, ce it'est pas douteux, que le manœuvre qui manque de tout, soit qu'il ait lui-même confectionné ses outils pendant qu'il aurait pu gagner un salaire, soit qu'il les ait empruntés pour éviter cette perte de temps. Et cela, le dois-je remarquer? est très-avantageux; car ce n'est pas tout que de faire que la roue du travail continue à tourner ; il fout encore intéresser chaque personne à ce qu'elle répande le plus de richesses, et à ce que ces richesses ne se consomment pas promptement.

Bien plus, l'épargne^ réalisée dans l'espoir d'une rémunération , et grâce aux seuls stimulants de l'intérêt, va toujours aux mains capables d'en tirer le plus profitable parti, parce que c'est où elle rend le plus de services qu'elle peut le plus rapporter. L'intérêt individuel et la liberté suffisent ainsi pour faire que les uns économisent et prêtent aux conditions les plus désirables, et que les autres travaillent avec ardeur pour économiser à leur tour et se faire plus tard également un patrimoine. Enfin, à mesure que les capitaux se multiplient, les profits s'abaissent et les salaires s'élèvent; car l'ouvrage, pour être plus demandé, ne se trouve pas alors plus offert. Que de fois, loin de favoriser les classes populaires, leurs flatteurs leur préjudicient-ils en portant atteinte à la richesse ! Pour ces classes, au reste, est-ce vraiment une calamité que l'économie de 377 millions qu'elles possèdent, parmi nous, aux caisses d'épargne (1)? Et, comment cette économie se serait-elle formée sans l'espoir du revenu qu'elle rapporte tous les six mois ?

(1) An 31 décembre 1860.

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Cela devrait, il semble, faire renoncer aux phrases si rebattues sur la tyrannie du capital et l'exploitation du travail.

Beaucoup de personnes ne vont pas jusqu'à réclamer de nouvelles mesures contre l'élévation de l'intérêt, ni même jusqu'à demander le maintien de celles qui existent. Mais éprises, sans toujours se l'avouer, des fâcheuses opinions de notre temps, elles sollicitent, elles aussi, une plus complète intervention de l'État dans le champ du crédit. A leur avis, le gouvernement devrait fonder des banques en chaque localité, lesquelles seraient ouvertes à tous et se contenteraient d'un très-faible revenu. C'est du socialisme à moitié chemin, de ce socialisme qui nous plaît tant lorsque nous l'appelons centralisation. Mais, sans parler de ce qui résulterait d'une telle innovation par rapport à la circulation, où ne se trouverait plus de concurrence possible, comme par rapport à la production, privée désormais de ses plus vifs stimulants, par le défaut de placements avantageux pour les épargnes particulières, comment l'État créerait-il toutes ces banques et satisferait-il à toutes les demandes? Il peut certainement faire bien des choses, même très-mauvaises ; mais il n'a pas le don des miracles. « C'est à l'État de donner le crédit, » écrivait Law, dès le siècle dernier, et peu de phrases ont été plus admirées que celle-là (\ ) ; par malheur, Law n'a pas indiqué de quelle sorte l'État, plus qu'un individu, pourrait accorder ce qui lui manque, prêter ce qu'il n'a pas. Si quelque particulier ou quelque banque publique donne du crédit, c'est qu'elle en possède,

(1) Law, dans la première partie de son Mémoire sur les Monnaies, déclare, à dix lignes de distance, que le pouvoir peut et ne peut pas régler l'intérêt de l'argent 11 dit dans un certain passage : « L'argent n'est ii vous que par le titre qui vous donne le droit de l'appeler et de le faire passer par vos mains, pour satisfaire a vos besoins et a vos désirs ; hors ce cas, l'usage en appartient a vos concitoyens, et vous ne pouvez les en frustrer sans commetttre une injustice et un crime d'État. » Partout Law aboutit à ce comble de l'erreur et de la déraison qu'on appelle aujourd'hui le socialisme.

c'est parce que son papier représente des sommes déposées dans ses caisses, ou des créances dont le remboursement paraît certain. Se peut-il qu'il en soit autrement pour l'État? La circulation courante des bons du trésor et leur valeur négociable répondent suffisamment à cette question, ainsi que la circulation et la valeur des assignats ou de tous les papiersmonnaies. Avant d'offrir, l'État aussi doit avoir acquis; ses promesses de payer ne sont jamais acceptées qu'après qu'on s'est assuré qu'elles se réaliseront. Puis, si l'État entreprenait de réduire l'intérêt des capitaux circulants, pourquoi n'agirait-il pas de même pour l'intérêt des capitaux fixes, pour le loyer des maisons ou des fabriques, pour le fermage des terres ou des comptoirs? Et où, encore une fois, prendrait-il ses ressources? S'il n'a pas la baguette de Midas, le Pactole non plus, ne traverse point ses coffres. Il n'existe, pour l'État, qu'une seule manière de s'enrichir, c'est de puiser dans la poche des contribuables, et cette ressource, quelque accoutumée qu'elle soit, permettrait-elle de créer une seule banque qui ne refuseraitpersonne? La plus légère réflexion montre qu'au bout de l'idée de faire l'État banquier il n'y a réellement que le communisme, c'est-à-dire l'impossible, ou le papier-monnaie, c'est-à-dire la banqueroute. *

Pour obtenir l'abaissement du taux de l'intérêt, cet incomparable bienfait, cette causa causons, comme on disait naguère en Hollande, où Locke se plaisait à remarquer que l'intérêt était libre, il faut, je crois l'avoir démontré par ce qui précède, faire en sorte que les capitaux se multiplient, afin que l'offre s'étende, et que la sécurité devienne plus générale, afin que la prime d'assurance diminue. C'est assez dire, comme l'écrivait Bastiat, que la première de toutes les conditions chez un peuple, c'est de ne pas effrayer, attaquer, combattre, nier ce qui est le stimulant de l'épargne et sa raison d'être : la rente (\). Partout

(il Bastiat, Capital et Rente.

où l'intérêt est très-abaissé, le capital n'abonde-tnl pas et n'est-il pas respecté? Partout, au contraire, où le taux en semble exorbitant, le capital ne demeure-t-il pas rare ou inquiet? L'existence d'un système de crédit, écrivait aussi Carey, est le témoignage d'une confiance mutuelle... Là où la propriété jouit d'une sécurité plus grande, le travail est appliqué d'une manière plus productive... Quand la confiance est portée à son # plus haut degré, la prime d'assurance sur les dettes est au degré le plus bas (4). C'est dans l'Inde, par exemple, un privilège réservé à très-peu de personnes, d'emprunter à 3, 4 et o p. 100 par mois; au Mexique, l'intérêt est de 24 par an : tandis qu'en Angleterre et en Hollande, ces pays, par excellence de la richesse et de l'ordre, on prête annuellement à 3 et à 2 p. 400. De même, dans l'ensemble de l'Europe, l'intérêt, qui dépassait 400 p. 100 aux époques de barbarie et de misère, est descendu successivement à 80, à 50, à 20, enfin au taux qu'il reçoit aujourd'hui, sans que les lois y aient rien fait, si ce n'est par la sécurité qu'elles ont répandue (2). Et cette constante diminution de l'intérêt ne révèlet-elle pas encore la loi d'égalité qu'on suit aisément à travers les • siècles, et qui ne cesse d élever, parle cours naturel des choses, la condition des classes les plus dénuées et les plus nombreuses? Mais si l'intérêt tend à s'abaisser, à mesure que la richesse s'accroît et que l'ordre s'établit, il faudrait, pour qu'il disparût complètement, deux choses qui ne se réaliseront jamais : l'absence de tout risque dans le prêt, et l'entière inutilité des capitaux pour leurs détenteurs.

Sous quelque rapport qu'on l'envisage, l'intérêt ou la rente, est donc juste , utile, inévitable, et le sera toujours. Sa nécessité

(1) Carey, The Crédit System.

(2) D'après les calculs de M. Delisle sur les titres de plusieurs établissements religieux de la Normandie, l'intérêt de l'argent était ordinairement, dans les xill" et xrv siècles, de 10 p. 100.

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ne résulte même pas uniquement des besoins du travail manuel, on l'aperçoit encore lorsqu'on prend garde aux conditions du travail intellectuel. Car ce n'est qu'après s'être acquis un patrimoine productif de revenu, qu'on peut renoncer aux ouvrages des bras pour s'adonner aux labeurs de 1 esprit. Dans de très-misérables sociétés, ou chacun doit pourvoir à son alimentation , et c'est la barbarie ; ou les masses de la population, opprimées et exténuées, satisfont aux besoins de quelques privilégiés, et c'est l'esclavage. Il faut avant tout que la richesse augmente et que la production se multiplie , pour que des hommes de plus en plus nombreux, goûtent les charmes et développent les ressorts de l'intelligence , cherchent et réalisent les plus nobles perfectionnements. C'est après s'être amassé une fortune que Franklin. cessa d'être ouvrier, pour se livrer à l'étude et aux affaires publiques. Qu'auraient également été Bossuet ou Descartes, Michel-Ange ou Newton, Montesquieu ou Watt, Wilberforce ou Turgot, loin des loisirs et de la sécurité que donne au moins l'aisance?

Ces classes elles-mêmes qui vivent de leurs revenus, sans fatigue ni occupations apparentes ou déterminées, ne sauraient sembler de médiocre importance. L'élégance de leurs manières, la politesse de leurs usages, la délicatesse de leurs sentiments, sont nécessaires au maintien et au développement des sociétés douées de quelque ambition. J. B. Say disait, en sattaquant à Malthus (4), qu'une semblable opinion « conduisait à l'alpologie de tous les abus, depuis les moines jusqu'aux courtisans. » Mais l'éloge du travail, considéré comme source de la fortune, entraîne-t-il celui du vol? La défense du principe d'autorité mène-t-elle à la louange du despo-

11 Malthus soutenait cette opinion, en prétendant qu'il fallait des classes oisives pour consommer ce que pouvait créer une très-grande production. C'est aussi la évidemment une erreur.

tisme, des fonctions inutiles ou des ministres corrupteurs? Non, tout n'est pas dit pour l'homme quand son corps est pourvu; il lui reste encore à contenter les parties les plus' relevées de son être. Son horizon, c'est l'infini, l'infini au sein du bonheur matériel, des pures joies de l'àme et des pleines satisfactions de l'esprit. Puisque tous n'y sauraient parvenir, s'il se peut même jamais qu'on l'atteigne, qu'au moins quelques-uns, le plus grand nombre possible s'en approche ! « Otez le loisir, disait un écrivain éminent, vous supprimez tous les amours délicats et les nobles goûts. » Et de même qu'il n'est aucune richesse privée qui ne profite à la communauté, il n'est non plus aucun noble usage , nul sentiment élevé qu'il n'importe à chacun de voir naître et se répandre. Une solidarité réelle, permanente, indestructible relie les êtres et les esprits, comme elles relie les choses et les intérêts. Tout est admirablement disposé dans l'ordre naturel du monde : le vers de Pope

AH discord harmony not understood n'est qu'une vérité d'observation magnifiquement exprimée.

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