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mande l'intérêt, l'intérêt môme uniquement du tempsoù l'on se trouve, on reste persuadé qu'il n'existe nulle opposition entre le juste et l'utile. L'ordre du monde repose sur l'unité ; tout s'accorde, tout marche au même but et suit les mêmes règles, dans le monde matériel autant que dans le monde moral, dans les sphères que l'esprit seul aperçoit et parcourt, ainsi que dans celles qui tombent sous nos sens et qu'ils peuvent apprécier. Ce n'est pas certainement la moindre gloire de l'économie politique de notre époque de s'être autant appliquée à mettre cette vérité en lumière. Et il est singulier qu'on représente cette science comme si dédaigneuse du côté immatériel des choses, quoiqu'elle ne s'en occupe pas spécialement, il est vrai, et comme si portée aux idées irreligieuses, lorsqu'elle s'efforce surtout de montrer les avantages de la justice, et de mieux faire comprendre la sublime harmonie de la création. Beaucoup vont plus loin même ; ils contestent que l'économie politique soit une science ; comme si les phénomènes de la production, de la distribution et de la consommation des richesses, insoumis à toute loi, dépendaient seulement du hasard ou du caprice ! C'est leur manière de concevoir les rapports sociaux, et, en dédaignant nos études, d'honorer la suprême intelligence qui préside à la nature de l'homme et aux destinées des peuples.
Les deux pensées qui forment comme la base et l'objet de ce livre, et qui doivent en être la justification ou la condamnation, sont la liberté du crédit et l'impôt direct .
Chez les peuples modernes, il n'est rien qui tienne une plus grande place que le crédit. Souverain dans le
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domaine de la circulation, il l'est aussi dans le champ de la production ; au sein des intérêts matériels, c'est le souffle qui maintenant anime et fait tout mouvoir. S'il nous avait fallu nous en convaincre, le chômage et la misère qu'ont amenés, en le faisant presque disparaître, nos récentes agitations révolutionnaires ou nos dernières crises industrielles, nous en auraient fourni une trop facile preuve. Ses deux premières conditions sont le respect de la propriété et la sécurité publique, personne ne le contesterait, ce sont presque choses d évidence ; mais où ces conditions se rencontrent, grâce à la sagesse des peuples et à l'honnêteté des gouvernements, sous quelle organisation le crédit peut-il rendre le plus de services et présenter le plus de garanties? Je pense, pour moi, malgré l'opinion communément admise, que c'est sous l'organisation la plus libre.
Le crédit constitue un commerce, un travail que rien d'essentiel ne distingue des autres négoces ni des autres travaux. Un prêteur, un escompteur, un engagiste, un directeur de banque trafiquent des valeurs qu'ils détiennent comme un manufacturier fait de ses produits, ou un commerçant de ses denrées ; tous remplissent des fonctions d'une nature absolumeut semblable. Comment donc refuser au crédit de suivre cette loi générale des affaires industrielles et commerciales : la libre concurrence? Cette loi reste-t-elle d'ailleurs à la disposition des gouvernants, qui la peuvent, à leur caprice, nier ou reconnaître, loin qu'elle provienne seulement de la nature des choses, qu'elle ne soit qu'une conséquence de nos autres droits et de tous nos besoins?
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Réglementer la circulation, en outre, lorsqu'on laisse l'industrie et le commerce indépendants, n'est-ce pas l'empêcher de se mettre en rapport avec la production et les échanges, dont elle dépend tellement, néanmoins, qu'elle n'existe que pour les servir? Sous chacune de ses faces, le travail doit être libre, comme doit l'être la conscience, comme doit l'être la pensée. Toute entrave qu'on y met est une tyrannie et une iniquité. Il n'en est autrement qu'où commencent les attributions de la puissance publique elle-même, c'est-à-dire où cesse l'industrie, où apparaît le gouvernement.
Cest parce qu'on ne s'est rendu compte ni des éléments du crédit ou de ses moyens d'action, ni de ses résultats ou de ses fonctions, qu'on l'a maintenu sous les diverses restrictions qui l'accablent encore. On condamnait autrefois l'intérêt de l'argent, parce qu'on regardait ce métal comme différent en son essence des autres objets des transactions humaines; c'est de même en méconnaissant la nature et les pouvoirs du crédit qu'on justifie maintenant les entraves mises aux établissements qu'il crée, comme à l'émission ou à la circulation des billets qu'il répand. On prend les banques pour des institutions publiques, et leur papier pour delà monnaie. Je montrerai jusqu'à l'évidence, je l'espère, que ce sont là deux complètes erreurs, et déjà l'expérience indique que, loin que ces entraves soient nécessaires, elles sont toujours nuisibles ; que plus le crédit a de franchises, plus il produit d'avantages. La liberté c'est la vie, disait l'Hôpital, et cette parole est vraie par rapport au crédit, comme à l'égard de tout ce que créent les hommes
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ou de tout ce qui les sert : lui aussi se féconde de la sévc commune.
Étrange contradiction ! les désirs de la liberté et de l'égalité civile nous passionnent souvent jusqu'à nous jeter dans les plus fous égarements ou les entreprises les plus téméraires, et nous renonçons sans cesse à introduire la liberté et l'égalité dans ces occupations qui nous sont à tous départies, et où s'emploie presque chacun des instants de notre vie. A un premier élan, trop impétueux pour ne pas être déréglé, au sein des sphères politiques, succède constamment dans la carrière industrielle le découragement ou l'oubli. Cependant, bien que je ne voulusse pas sembler en ce moment amoindrir la portée des lois politiques, combien intéressent-elles peu de personnes et règlent-elles peu dictions comparées aux lois économiques ! Et loi s même qu'il en serait autrement, comment les partisans des institutions politiques libres ne comprennent-ils pas que toutes les lois, pour être stables, doivent reposer sur les mêmes bases, avoir une commune origine, se prêter un mutuel appui? Vastes édifices soumis à toutes les tempêtes, il leur faut, en leurs parties les plus diverses, des liens multipliés et fortement unis. De quelle légèreté d'esprit serait-ce faire preuve surtout, que de méconnaître cette vérité après nos révolutions, si répétées et souvent si funestes !
Plusieurs écrivains ont repoussé la liberté du crédit, dans des vues toutes dilférentes de celles dont je viens de parler. Les services du crédit ont principalement été mis à profit, ont-ils dit, par la fortune mobi-
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lière, et il importe d'empêcher cette portion du patrimoine social de prendre de nouveaux développements, en supposant au cours d'un de ses stimulants les plus actifs. Celte opinion est au moins conforme à la vérité en ce qu'elle tient la réglementation du crédit pour un obstacle à son essor; mais n'est-elle pas profondément eiTonée dans la condamnation qu'elle porte contre la richesse mobilière? Sans doute, cette richesse, née presque d'hier et qui déjà balance en importance chez plusieurs peuples la fortune territoriale, amène avec elle
un mouvement, une instabilité naguère inconnus des États, et dans plus d'une circonstance pleins de périls. Mais, en outre que son courant est tracé, et qu'elle compte désormais parmi les éléments de puissance politique et sociale, elle a des avantages assurés, qui dépassent infiniment les dommages qu'elle semble produire. En même temps qu'elle donne plus d'aisance ou d'opulence aux personnes qui détiennent dès maintenant quelque portion de la fortune immobilière, elle ouvre un nouveau monde aux déshérités du sol. Le plus grand ministre d'Angleterre depuis Pitt, Robert Peel, disait un jour qu'elle avait ennobli la bourgeoisie par le bienêtre qu'elle lui avait procuré et les perspectives qu elle avait montrées à ses labeurs. Comme les classes moyennes, les classes inférieures lui devront certainement dans l'avenir une grande partie de leur élévation et de leur bonheur. Et si elle procure aux peuples plus de mouvement, d'agitation que la richesse territoriale, comment oublier que le plus sûr garant de l'ordre public, à notre époque, c'est l'aisance répandue entre
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toutes les raaios, c'est la satisfaction ressentie par chacun du sort qui lui échoit? Le propriétaire terrien est plus mesuré dans ses désirs, plus réglé dans sa conduite que le capitaliste : c'est vrai; mais celui-ci, ne détînt-il que quelques épargnes, l'est mille fois plus que le prolétaire ou l'ouvrier en proie à la misère.
11 n'est plus permis, du reste, de penser que le crédit soit sans rapport avec le sol. N'est-ce pas au secours des banques territoriales que la propriété doit de s'être autant enrichie, depuis un demi-siècle, dans le nord et lest de l'Europe ? Et ces établissements, si longtemps réclamés dans les autres contrées, ne commencent-ils pas à s'y propager, en montrant, eux aussi, que leurs bienfaits sont toujours en raison de leurs franchises?
Quant à l'impôt, comment le justifier, s'il n'est assis sur la richesse acquise et appréciable, et si ses prélèvements ne sont point proportionnés aux produits qu'elle fournit? Quelle autre base légitime lui choisir? Comment mesurer d'autre sorte, avec quelque équité, les ressources qu'il doit assurer au trésor public? Or, quoiqu'il ne suffise pas que l'impôt soit direct pour remplir convenablement ces deux conditions, lorsqu'il est tel au moins, il les peut remplir; tandis que c'est chose impossible quand il est indirect. Ce qu'il atteint alors, en effet, ce n'est pas la richesse, c'est le besoin, en affectant dans ses recouvrements les formes les plus arbitraires. Il suffit de considérer un instant les différentes taxes indirectes pour s'en convaincre.
Ce principe, que l'impôt doit avoir la fortune pour
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assiette et s'acquitter en proportion des revenus, est tellement vrai qu'il est seul reconnu par tous les publicistes et tous les législateurs, si oublieux qu'ils s'en montrent ensuite dans leurs divers conseils ou leurs différents décrets. Les lois anciennes l'ont à peu près proclamé dans les mêmes termes que nos chartes modernes, et Fénelon reproduisait Aristote lorsqu'il l'enseignait à l'héritier de Louis XIV, en s'appuyant des raisons qu'invoquent les politiques et les économistes de nos jours. Au milieu des innombrables controverses soulevées au sujet des contributions , c'est l'unique point resté hors de discussion,
Les autres questions que fait naître l'impôt, n'ont presque jamais été, d'ailleurs, sérieusement discutées, vraiment approfondies. Ainsi, l'action des taxes sur l'ensemble de la richesse, leurs effets sur la production ou la consommation, les différences quelles affectent selon leurs formes et leurs applications, tant par rapport aux particuliers qu'elles grèvent, qu'à l'égard du trésor qui les recouvre, tout est parmi nous encore également ignoré. A peine soupçonnons-nous même ces questions. C'est en vain que nos différents partis politiques n'ont cessé depuis soixante ans de se combattre sur les budgets ou les contributions établies; ils n'en ont montré aucun des éléments, révélé aucun des principes ; il ne ressort peut-être de leurs longues discussions que leur commune ignorance.
N'y va-t-il pas cependant, en grande partie, du présent et de l'avenir de la fortune privée et publique? Combien serait-il temps qu'on s'efforçât, en matière de
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telle importance, d'abandonner le hasard pour la justice, et de rechercher ce qui est vrai plutôt que ce qui est facile! Il importerait d'autant plus de le faire, que les masses de la population dont, à tort ou à raison, s'est tant étendue l'influence, ne jugent à peu près les gouvernements que par les taxes qu'ils prélèvent. Aussi promptes à tomber dans l'anarchie qu'à se soumettre au despotisme, elles ont grand besoin qu'on s'applique à prévenir leurs écarts, en éclairant leurs sentiments, qu'on satisfasse les intérêts qui sont les plus constants mobiles de leur conduite. Il n'est jamais permis de négliger ce qui décide de la prospérité générale, et la misère ou la souffrance est maintenant un prélude trop certain de révolte, pour qu'on ne cherche pas à la combattre par tous les moyens.
Un des hommes qui ont le plus contribué au gouvernement de l'Angleterre depuis quarante ans, le remarquait très-justement, peu de temps après '1848 (1), le peuple anglais n'aurait certainement pas conservé autant de respect pour ses gouvernants, ni autant d'attachement pour ses institutions, au sein des passions déchaînées à ce moment, sans les réformes apportées dans son système d'imposition. Elles avaient allégé ses charges, facilité son alimentation, donné un nouvel essor au travail, augmenté ses salaires, et en retour il a consolidé le pouvoir et béni les lois sous lesquels s'étaient accomplies de telles améliorations. Qui penserait que ces réformes n'aient pas contribué tout ensemble à maintenir
{{) Discours de lord John Russell à Perth, en septembre 4852.
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si haute l'autorité de l'Angleterre dans le monde? Chaque année auparavant, ses ressources diminuaient, ses déficits s'accroissaient ; tandis que chacun de ses budgets s'est depuis, si ce n'est lors d'événements extraordinaires, soldé avec un excédant de recette. S' est- il jamais rencontré, du reste, de grande puissance politique sans base financière solide? Pensez à la condition de l'Espagne vers la fin du règne de Philippe II, à celle de la France à l'avènement de Louis XV ou sous le consulat, et considérez, à notre époque toute industrielle, combien la politique dépend plus encore des finances, de la situation économique des peuples, que dans le passé. C'est avec raison que les États les plus expérimentés tiennent que les intérêts financiers occupent la première place dans l'édifice constitutionnel do leur gouvernement. Les finances donnent le mouvement et l'action à tout le grand corps de l'État , disait déjà Louis XIV; et quand on se décourageait autour de Pilt, pendant la longue et terrible lutte qu'il soutenait, à la tête de l'Europe, contre la France : Regardez, s'écriaitil, la pénurie du trésor français, c'est la plaie incurable de ce pays ; c'est par là qu'il périra. L'invasion n'est venue que trop tôt sanctionner la parole du grand homme d'État.
L'intérêt s'accorde donc encore, en cela, avec l'équité. De même que de mauvaises taxes empêchent la richesse de s'accroître, renchérissent les denrées nécessaires à la vie, mécontentent les populations, ruinent les trésoreries, de même de bonnes impositions laissent l'accumulation des capitaux se continuer, le bien-être se répan-