XIV PRÉFACE
assurant que l'une des plus vives jouissances, c'est d'enrichir l'esprit d'idées nouvelles. Au sein des obscurités de la route humaine, lorsque survient quelque rayon do lumière, grâce à de consciencieuses recherches, à d'utiles labeurs, c'est encore ce qu'il y a de plus beau, comme de plus utile , dans la vie. Trop souvent l'implacable expérience, en emportant nos premières illusions, nous fait descendre du cap Sunium ou quitter les jardins de l'Académie, où l'humanité n'apparaissait qu'au milieu de songes resplendissants d'éclat et de bonheur ; l'étude seule donne pour toujours de nobles souvenirs et d'heureux espoirs. Sur quelque voie qu'elle entraîne , elle fait beaucoup plus aimer et estimer que mépriser et haïr les hommes. Et si l'horizon de la science économique est borné, comme celui de toutes les sciences, quel plus vaste et plus beau domaine cependant s'offrirait à nos recherches, que celui où s'accomplissent les actions dont se compose surtout la vie, et où se montre le mieux ce que c'est que la justice et ce que vaut la liberté?
Je n'ajouterai que quelques mots à cette préface de ma première édition, dont je partage encore toutes les pensées. Car, dans ses principes et ses conclusions, mon livre est le môme que celui que j'imprimais, il y a déjà dix ans. Je l'ai seulement beaucoup relu, beaucoup étudié , et peut-être, en y faisant sur presque chaque point de nombreuses additions, un peu amélioré. Je ne sais cependant s'il vaudra ce qu'il aurait valu sans la perte du manuscrit sur lequel se devait d'abord imprimer cette seconde édition, et que je venais d'achever,
PRÉFACE
après un travail assidu de deux années. Cela me rend encore plus regrettable cette perte, commune avec celle de mes premiers écrits, d'innombrables noies et d'un ouvrage presque achevé sur les conditions de la liberté. Si les livres ont leurs destins, il en est de bien tristes, pour les auteurs surtout qui ne pourraient se consoler
de se voir ravir Y Histoire de Louis XI on composant Y Esprit des lois.
J'oublierais peut-être toutefois ce chagrin, l'un des plus grands de ma vie, si ma seconde édition avait le succès de la première. J'étais loin en effet d'espérer qu'elle s'épuisât aussi promplement, et qu'elle fut traduite par ordre d'un gouvernement étranger (1), qui ne s'est point, il est vrai, tenu pour obligé à m'en prévenir, et n'a, malgré mes démarches, daigné m'adresser un exemplaire de sa traduction. « Les grands sont entourés, salués, respectés ; les petits entourent, saluent, se prosternent (2)...., » disait La Bruyère. Les uns manqueraient à leur dignité, sans doute, en respectant quelque propriété que ce soit, ou en se soumettant aux plus simples convenances, comme les autres oublieraient toute leur destinée, en prétendant à quelque droit ou à quelque estime.
(i) Cette traduction a été faite et publiée par ordre du ministère des 0 nances d'Espagne, dans le Bolclin del ministerio de haciendas, 2) La Bruyère, Caractères, ch. IX.