RAPPORT
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(3) Ricardo, Principes de l'Économie politique et de l'impôt, t. If, ch. 27.
temps beaucoup plus de difficultés, de peines et de frais que celle de l'or. À celle-là il faut jusqu'à nous de coûteux ingrédients, de puissantes machines, de longues manipulations; à celle-ci, si ce n'est fort exceptionnellement, une pioche et une sébille (l).Sismondi se trompait pareillement quand il écrivait, pour convaincre qu'il est indifférent d'employer l'un ou l'autre métal, qu'au cas où une différence s'établirait dans leur prix, le gouvernement pourrait aisément suivre cette variation, et rétablir aussitôt leur équilibre, en changeant la proportion légale établie d'abord entre eux (2). Il aurait dû montrer au moins comment l'État serait à même d'apercevoir si vite de tels changements, et pourrait en prévenir instantanément les suites fâcheuses. Enfin Buchanan était loin aussi de la vérité lorsqu'il assurait, dans les termes dont il se sert, qu'un des deux métaux ne se déprécie jamais sous forme de monnaie, sans être immédiatement refondu et ramené à sa valeur sous forme de lingots. Lorsqu'un métal est déprécié comme monnaie, n'est-ce pas que sa valeur réelle, intrinsèque a diminué, et comment, en changeant seulement de forme, la recouvrerait^? Quelque inférieur qu'il soit à ces illustres maîtres, Law comprenait bien mieux les phénomènes de la circulation. Aussi, partant de ce principe : « que deux matières de différente espèce ne peuvent être continuées dans la même proportion de valeur qu'autant que la quantité de ces matières est continuée dans la même proportion l'une avec l'autre, et avec la demande (3), » enseignait-il, après William Petty (4), Locke (5) et Harris (6), que
(1) Aujourd'hui, l'extraction de l'or en Californie a pris les procédés des plus grandes industries. V. les écrit de M. Laur sur la Californie.
(2) Nouveaux Principes Économie politique, liv. v, ch. 5.
(3) Mémoire sur les Monnaies, 4« partie.
(4) Political Anatomy of lrland, ch. 10.
(5) Further Considération on raising the value ofmoney, t. H, p. 75, 7G. (0) Essay on money and coins, part, l, ch. 2, sect. 7. V. Lord Liverpool,
On coins ofthe realm, p. 13.
« deux métaux, tels que l'or et l'argent, ne peuvent pas être à la fois la mesure du commerce dans un même pays(i). »
En Angleterre, à l'inverse de ce qui s'est passé sur le continent, c'est l'or qui a chassé l'argent, mais par suite des mêmes causes, en vertu des mêmes principes. Comme l'ont observé lord Liverpool et Mac Culloch, l'or y devint monnaie légale dès qu'on l'y a monnayé, c'est-à-dire dès 1257, et jusqu'en 1664 il a conservé avec l'argent un rapport déterminé par l'État. En 1 664, ce rapport a cessé d'exister ; il n'y eut plus d'estimation de la valeur relative de l'or et de l'argent; ce fut au public seul à la déterminer. A ce moment aussi, l'or n'eut plus cours forcé dans ce pays, il n'y a plus été monnaie légale, et il n'y a repris cette qualité , en concurrence de l'argent, qu'en 1717. Mais comme alors sa valeur fut portée trop haut par rapport à celle de l'argent, l'usage en devint général dans tous les payements de quelque importance, surtout jusqu'à l'époque où la Banque d'Angleterre s'est vue autorisée à ne plus rembourser ses billets en espèces. Aussitôt sorties des hôtels des monnaies, les espèces d'argent s'exportaient donc ; celles-là seules qui semblaient usées ou altérées restaient dans la circulation, en gardant, à raison même de leur rareté, leur valeur courante.
C'est cet état de choses que le gouvernement anglais a régularisé en 1816, en élevant la valeur relative de l'argent. Il a frappé 66 schellings à ce moment au lieu de 62 dans une livre du poids de Troyes de ce métal, les quatre schellings additionnels étant retenus, au droit de 6 14/31 p. 100, pour le monnayage, lequel fut maintenu gratuit pour l'or. La valeur de l'argent portée de la sorte de 7 à 8 p. 100 dans les monnaies, fit naturellement de chacune de ces pièces, comme un
(1) V. aussi Ricardo, Principe de VÊconomie politique et de r Impôt, ch. 27, p. 342, ÎU3, édition GuWaumin.
signe représentatif, un bon de confiance ; tandis que la valeur de l'or, maintenue à 3 liv. 47sch. 40 4/2 d. par once, conservait à la monnaie de ce métal son prix réel. Le souverain d'or représentait encore la livre sterling (4). Mais, afin d'empêcher que cette surélévation de valeur donnée à l'argent n'expulsât du pays les monnaies d'or, la loi prit à la fois soin de déclarer que l'argent ne serait monnaie légale que jusqu'à concurrence d'une somme de 40 shillings ; et, dans la crainte qu'il ne diminuât de prix par sa multiplication, le pouvoir d'émettre de la monnaie d'argent fut exclusivement placé dans les mains du gouvernement, bien que tout particulier conservât le droit de faire frapper de la monnaie d'or. Mac Culloch a raison de le dire, grâce à ces mesures, qu'avait en partie indiquées déjà le génie de Smith (2), l'argent est devenu, dans la Grande-Bretagne, un agent de circulation inférieur, occupant la môme place par rapport à l'or que le cuivre occupe par rapport à lui.
Quant à ce dernier métal, bien avant la loi de 4816, à laquelle revient le règlement définitif de la circulation monétaire de l'Angleterre, il n'avait cours légal que pour le change des plus petites pièces d'argent. J'ajoute que, durant la crise financière que subit ce pays, de 1797 à 4816, les billets de sa banque centrale , devenus papier-monnaie , chassèrent à leur tour, grâce également à leur dépréciation, l'or de la circulation, et que, depuis 4 81 6, la monnaie d'argent s'y est souvent vendue avec prime.
Puisqu'il ne peut y avoir qu'une sorte de monnaie qui intervienne dans les échanges, quelle doit être cette monnaie? Laquelle préférer, de la monnaie d'or ou de celle d'argent? car il n'y a vraiment à choisir qu'entre elles. C'est là cer-
(1) M. Léon Faucher, Recherches sur l'or et sur V argent.
(2) Adam Smith, liv. i, ch. 5. p. 59 et 60, édition Guillaumiu.
tainement Tune des plus intéressantes questions que présente à résoudre l'étude de l'économie politique, et, il est juste de le reconnaître, peu d'écrivains s'y sont épargnés. Si, depuis plusieurs années, l'un des maîtres de la science en a fait l'objet presque constant de ses remarquables travaux, combien d'autres dont le nom, sans préjudice, je crois, pour euxmêmes, est encore ignoré, l'ont prise pour texte de courts articles ou de longs volumes, d'innombrables dissertations et d'interminables discours ! L'examen de cette question paraîtra peut-être aussi sérieux qu'il est intéressant ; mais je doute que ce soit seulement ma faute.
Les qualités essentielles de la monnaie sont la durée du métal et la constance de sa valeur. Ce sont en conséquence les deux points importants à considérer, et, à ce double point de vue, l'or est préférable à l'argent.
Les expériences faites en Angleterre, de 1798 à 1802, par MM. Cavendish et Hatchett; expériences continuées en 4807 et reprises en 1826, ont établi les principes suivants, que l'on peut tenir pour la loi du frai ou de la durée des monnaies.
4° Plus les pièces d'or et d'argent sont grandes, et moins elles perdent par leur frottement.
2° L'or à 23 3/4 carats de fin et 1/4 d'alliage s'altère plus ■ promptement, par le frai, que l'or à 22 carats et 2 parties d'alliage en cuivre, titre légal de l'Angleterre. L'or à 900/1000 de fin, comme nos pièces de 20 et de 40 francs, résiste moins à l'usage que les souverains anglais. Notre alliage, réglé sur le système décimal, est donc inférieur à l'alliage anglais, réglé sur le système duodécimal.
3° L'argent perd plus que l'or à 22 carats, et autant que l'or à 23 3/4. Je n'ai pas besoin de dire que la monnaie d'argent anglaise est au titre de 925/1000, et au poids de 5 gr. 65 pour un shilling.
4° La perte que l'or anglais subit par le frai est évaluée, par Jacob, d'après les expériences de 4826, à 4/800 par an, et la perte de l'argent à 4/200. Suivant d'autres calculs, l'or, au lieu d'avoir 4 fois la durée de l'argent, l'aurait 6 fois (4).
De leur côté, MM. Dumas et de Colmont, dans leur rapport de 4838, dont j'ai déjà parlé, ont constaté que le frai de nos pièces de 5 fr., sur lesquelles seules ont porté leurs expériences, était uniforme et de 4 milligr. par pièce et par an.
Ces pertes, tant en Angleterre qu'en France, sont probablement les plus faibles que le frai ait jamais causées aux monnaies. Jusqu'au commencement du xvm e siècle, en ayant, autant que possible, égard à toutes les circonstances connues, le frai annuel était, selon Jacob, de 4 sur 360. 11 est aujourd'hui plus de 47 fois moindre. Ce changement s'explique par les perfectionnements introduits dans la fabrication des monnaies, autant que par les usages commerciaux qui très-souvent ont substitué, dans la circulation, le papier aux espèces. Pour celles d'argent spécialement, le déficit reconnu en 4793, dans la Grande-Bretagne, était de 3 4/443 p. 400 du poids légal dans les couronnes, de 9 994/4 401 p. 400 dans les demicouronnes, de 24 4964/3289 p. 400 dans les shillings, et de 38 2294/8037 p. 400 dans les demi -shillings. En France, l'administration des monnaies constatait pareillement, en 4802, que les écus de 6 et de 3 livres, fabriqués depuis 4726 jusqu'en 4793, avaient perdu les premiers 4 3/4 p. 400 de leur poids, et les seconds 8 p. 400. Aussi M. Dumas pense-t-il que les espèces d'argent, frayaient chaque année, dans le xviu e siècle, à raison de 0,026 par 400 gr., tandis qu'elles ne
(1) J'ai emprunté ce passage à peu près en entier a Léon Faucher (Recherches sur Vor et sur l'argent, etc.). — Des expériences de pareille nature avaient été faites sur les monnaies anglaises en 1787. Leurs résultats concordent avec ceux de MM. Cavendish et Hatchett. Yoy. lord Liverpool, On coins ofthe realm, p. 187, et Jacob, On precious metals, t. II, p. 188, 380 et suiv.
paraissent plus frayer, de nos jours, que de 0,046 durant un pareil temps et pour un pareil poids.
Quoi qu'il en soit de ce progrès, il n'en est pas moins certain que l'or a un avantage considérable sur l'argent, sous le rapport de la durée, puisqu'il s'altère 4 fois moins vite, selon le calcul le plus modéré. Il est vrai qu'étant plus précieux la perte qu'il éprouve par le frai affecte la valeur monétaire dans une plus forte proportion qu'une perte même comparativement plus grande sur l'argent. Car puisque 4 once d'or vaut au moins 45 onces d'argent, la dépréciation de l'argent, bien que 4 fois plus forte, eu égard au poids, que celle de l'or, représente, eu égard à la valeur, un dommage presque 4 fois moindre.
Pour connaître avec exactitude la perte imposée à la société par le frai des monnaies, il faut envisager le rapport qui existe entre les espèces d'or et d'argent qu'elle possède, la somme qu'elle détient des unes et des autres. Admettez, pour me servir de l'exemple donné par Léon Faucher, que le numéraire circulant en France soit de 400 millions pour l'or et de
3 milliards pour l'argent : dans 40 ans, le frai en aura diminué la valeur de 5 millions pour l'or, à raison de 4/800 par an, et de 450 millions pour l'argent, à raison de 4/200 par an. — Léon Faucher suppose ici que le rapport de valeur de l'or à l'argent est de 4 à 4 6, tandis qu'il n'est en ce moment que de 4 à 4 5 4/2. — « Si donc, continue Faucher, le numéraire métallique d'un pays s'augmentait de 20 millions d'or et de 60 millions d'argent chaque année, sans subir d'autre déperdition que celle qui résulte du frai, au bout d'une période de 250 ans, la valeur des quantités d'or qui resteraient en circulation égalerait celle des quantités d'argent, quoique la masse du numéraire en argent se fût périodiquement accrue. L'augmentation relative de
la valeur des espèces d'or serait , dans cette hypothèse , de
4 p. 400 ou de 4/40 p. 400 par année, et par siècle de
40 p. 400. » Or, il n'était pas douteux, lorsque l'argent nous servait seul d'instrument d'échange, que la masse des espèces fabriquées avec ce métal n'excédât de plus de 4 fois celle des autres espèces, et il est difficile d'imaginer qu'il n'en soit pas toujours de la sorte au sein d'une circulation ordonnée de même. On peut, on doit donc affirmer que le frai que subit l'argent est notablement plus coûteux que celui qu'éprouve l'or.
Si l'or se conserve mieux que l'argent, il a pareillement, je le répète, une valeur moins variable. Du reste ces métaux subissent, comme monnaies, deux sortes de fluctuations. Les unes sont occasionnées par des commotions politiques ou commerciales, et n'ont que la passagère durée de ces accidents; les autres, moins subites et plus prolongées, résultent des quantités, toujours changeantes, de numéraire qui parviennent sur le marché ou le désertent. Les premières sont promptes et marquées comme un orage ; les secondes rappellent ces niveaux mobiles des eaux qui jamais n'augmentent ni ne diminuent beaucoup.
Les crises politiques ou industrielles paraissent d'abord, selon la remarque de M. Senior, devoir affecter la valeur de l'or en une plus forte proportion que celle de l'argent. Au moment des dangers ou des violentes commotions, beaucoup recherchent la monnaie la plus légère et la plus facile à cacher ; de là, semble-t-il, doit alors résulter partout une augmentation assez marquée dans le prix de l'or. A ces époques néanmoins, suivant les auteurs les plus compétents, entre autres lord Liverpool, de même que d'après les enquêtes faites en 4810 • et en 4832 par la chambre des communes d'Angleterre (1), et d'après le rapport de MM. Dumas et de Colmont, il n'en
(l) Cette enquête contient un extrait des tables de Wetterhall, qui donne mois par mois le prix de l'or et de l'argent sur le marché de Londres, depuis le 5 janvier 1819 jusqu'au S janvier 1832. Ces tables montrent que les variations subies par l'or ont été assez rares, et que, lorsqu'elles ont eu lieu, elles