‹ De la monnaie du crédit et de l'impotChapitre 8 sur 29 · KILOG · texte numérisé non relu

KILOG

MILLI.

de fr.

en millions defr.

Nouvelle -Grenade.

La production des deux métaux est eu poids de 1 kilogramme d'or contre 42 en argent, et en valeur de 1 franc en or contre 2 fr. 70 c. en argent.

(2) Dans le même tableau, Humboldt évaluait la production de l'Amérique a 795,581 kilog. d'argent, pour une valeur de 176,795,772 fr., et a 17,291 kilog. d'or, pour une valeur de 59,557,889 fr. Humboldt estime l'or a 3,444 fr. 44 c, et l'argent à 222 fr. 22 c. le kilogramme. C'est aussi l'estimation M. Michel Chevalier. (Essai sur la Nouvelle-Espagne, t. III, p. 400.)

Mais on ne saurait calculer, fût-ce approximativement, les richesses fournies par ces contrées depuis un temps assez reculé. On ne peut non plus savoir quelle masse de métaux précieux ont donnée, ou donnent encore de nos jours l'\sie centrale, leTonkin, la Chine, le Japon, Bornéo et l'Afrique. On évalue pourtant assez généralement la production de l'archipel Indien à 4,700 kilog., et celle de l'Afrique à 14,000 kilog. (4), l'une et l'autre en or surtout. Mais ce sont des appréciations très-hypothétiques, et la totalité de ces quantités est loin de parvenir au marché général du monde.

A tout prendre, on pouvait évaluer approximativement les métaux précieux livrés, il y a 60 ans, au commerce du globe, à 900,000 kilog. d'argent, valant 199,776,000 fr., et à 23,700 kil. d'or, représentant 81 ,634,000 fr. Ces rapports sont aujourd'hui complètement changés. Il n'y a plus, disait en 1848 M. Michel Chevalier (2), que 975,470 kilog. d'argent environ, soit

(1) Suivant les estimations de Jacob, répétées par M. Bergham, l'Asie méridionale, y compris l'archipel de la Sonde, donnerait 11,900 kilog. d'or, et avec la Turquie d'Asie, 25,000 kilog. d'argent, Jacob estime le produit de toute l'Asie à 1,000,400 liv. sterl. annuellement. (On prêtions metals, t. II, p. 339.)

« Le commerce d'or en poudre qui se fait sur les côtes orientales et occidentales de l'Afrique, et les notions que les anciens nous ont transmises sur des contrées avec lesquelles nous ne sommes plus en relation, peuvent faire supposer que les pays au sud du Niger sont très-riches en métaux précieux. On peut faire la même supposition à l'égard de la vaste chaîne de montagnes qui se prolonge au nord-est du Paropamisus, vers les frontières de la Chine (la Chine en envoie maintenant en Europe). La quantité de lingots d'or et d'argent que les Hollandais ont jadis exportée du Japon prouve que les mines de Sado, de Sourouma, de Bingo et de Kinsima ne le cèdent pas en richesse à plusieurs mines de l'Amérique. » (Humboldt, Essai politique sur la Nouvelle- Espagne.) — « La contrée, riche en sable. d'or, à laquelle on a rattaché la fable si souvent répétée des fourmis gigantesques chercheuses d'or, coïncide avec la partie montagneuse du Tibet ou avec la contrée qui s'étend en face du désert de Cobi, dans lequel le voyageur chinois Hiouen-Thsang, qui remonte au vn c siècle de notre ère, et dont les observations se sont toujours vérifiées, affirme qu'il existait aussi des mines d'or considérables. » (Humboldt, Cosmos, t. II, p. 171.)

(2) V. Cours d'Économie politique, t. III, p. 304. Voir aussi Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, de Humboidt, t. III, p. 458.

216,770,000 fr., contre 71,850 kilog. d'or, ou 247,483,000 fr., grâce surtout à la production toute récente (1) de l'or en Russie et à la baisse de la production de l'argent en Amérique. La Russie , dès lors , justifiant en effet une vieille assertion d'Hérodote, donnait jusqu'à 36,520 kilog. d'or, et 23,840 kilog. d'argent (2), en dehors môme des sommes enlevées par la contrebande, qu'on estimait à 4/5 pour l'or, et à 1/10 pour l'argent. On ne peut donc plus s'en tenir à la proportion de l'or à l'argent établie par Humboldt, de 1 sur 47 ou de 1 sur 50, dans les quantités qu'en reçoit l'Europe.

C'est aux produits inespérés de la Californie et de l'Australie, ces nouveaux Eldorado, cesplacers merveilleux, où se rencontrent parfois des blocs d'or de 50 livres, comme à Ballaarat, où les cours d'eau roulent cent fois plus de ce précieux métal, que l'antiquité n'en imaginait dans le Pactole à sa descente du Tmolus, que se doivent ces changements. Et que sera-ce, dans l'avenir, avec une population plus nombreuse et plus habile, des instruments plus commodes et meilleurs (3) ! Quelle contrée a jamais approché des richesses de ce dernier État de l'Union américaine, dont l'Europe ne connaissait jusqu'à nous que le port d'où lui vint la nouvelle de la mort de Fernand Cortez, ou de ce cette immense colonie anglaise, hier encore livrée aux sauvages et aux convicts, et que Yauri sacra famés change maintenant pour tous en terre promise ? Singulier jeu des courants 4e la fortune ! L'antiquité plaçait en Asie les sources les plus fécondes de l'or ; le moyen âge et les

(1) Elle n'a pris un développement un peu important qu'en 1823. V. Jacob, On precious metals, t. II, p. 397, 398.

(2) D'après les documents officiels.

(3) Cette province fut découverte par un navigateur portugais (1548), et c'est de ces côtes qu'arriva la nouvelle de la perte de l'Expédition de Fernand Cortès. — Une secte religieuse chassée des États-Unis, les Mormons, en y établissant une scierie mécanique sur les terres du capitaine Sutcr, trouva la première d'abondantes parcelles d'or.

siècles postérieurs les crurent dans le nouveau continent ; depuis le commencement du xix e siècle, elles semblaient reparaître en Asie(1), et voilà qu'elles jaillissent encore en Amérique et passent aux dernières terres émergées de l'Océan.

Sans avoir égard aux mines de Californie et d'Australie, les quantités des deux métaux précieux versées dans le monde maintenant sont dans la proportion d'environ 43 4/2 kilog. d'argent contre 1 d'or, soit 80 et quelques centimes d'argent pour 1 franc en or. Un pareil surcroît de valeur en or est, on a eu raison de le dire, un fait très-remarquable dans l'économie générale de la civilisation. Rien de semblable ne s'était vu depuis le milieu du xvi c siècle, et personne ne s'y serait attendu il n'y a que quarante ans. Qui même aurait pensé que la production des métaux précieux reprît ou dépassât aussitôt l'importance qu'elle avait perdue depuis la plus grande activité des mines américaines (2)?

Mais, avant de montrer lequel des deux métaux a le mieux conservé sa valeur, en restant le plus régulièrement sur le marché, combien, sur la masse totale des métaux qui parviennent en Europe, en reste-t-il dans la circulation monétaire de cette partie du monde ? Humboldt, cela n'est plus douteux, estimait trop haut la valeur de 4'or et de l'argent qui s'écoulaient, au commencement de ce siècle, d'Europe en Asie, et portait trop bas la déperdition qu'ils éprouvaient, à la môme époque, par le frottement et leur conversion en objets d'orfèvrerie et de bijouterie (3). Jacob a calculé, d'après desdocu-

(1) V. un Mémoire sur la production de l'or et de l'argent considérée dans ses fluctuations , de Humboldt, traduit dans le Journnl des économistes, mars 1848.

'(2) En 1845, l'hôtel des monnaies de Paris n'avait fabriqué que pour 119,000 fr. eu or. En France, c'est le seul hôtel des monnaies qui frappe de l'or. En 1851, il en a fabriqué pour 270 millions.

(3) Humboldt portait l'exportation du numéraire d'Europe en Asie a 25 millions de piastres : 4 par le commerce du Levant, 17 1/2 parla route du Cap

ments officiels, que les espèces d'or et d'argent que le commerce de l'Asie enlevait, il y a 60 ans, à l'Europe, s'élevaient aux 2/5 seulement de son approvisionnement annuel, au lieu d'en prendre les 2/3 (I), comme le pensait Humboldt. M. Michel Chevalier adopte cependant encore ce dernier calcul. Mais depuis trente ans environ, grâce au commerce de l'opium et à l'introduction des marchandises européennes, surtout anglaises, dans l'Inde et la Chine, c'est l'Occident qui, jusqu'à ces derniers temps, recevait à son tour du numéraire de Orient. Il n'y avait plus que le négoce des ports de la Méditerranée, entre autres ceux qui sont en correspondance avec l'Algérie, qui s'opérât avec des métaux précieux. Loin de continuer à envoyer les 60 millions qui tournaient autrefois le cap de Bonne-Espérance, l'Europe recevait par cette voie une somme considérable et plus qu'égale (2). Le mouvement des richesses métalliques était devenu, sur ce point, dit l'illustre auteur de YÊsshi politique de la Nouvelle-Espagne, conforme à celui de l'Océan, de l'atmosphère et de la civilisation de notre espèce ; il avait lieu de l'est à l'ouest (3). Mais, une fois encore, avec la révolte des Indes, la guerre de la Chine et l'achat des soies asiatiques, les métaux précieux sont passés de l'Occident en Orient (4) .

La réserve monétaire de l'Europe est de nos jours comme un

de Bonne-Espérance, et 4 par la voie de Kiackta et de Tobolsk. Il évaluait la déperdition des métaux précieux, par suite du frai et des travaux d'orfèvrerie, à 6 ou 7 miUions. 11 n'évaluait l'augmentation du numéraire en Europe qu'à 78 ou 80 millions de francs par an.

(1) Jacob, On precious mêlais, t. II, ch. 26, p. 318, 319.

(2) La Chine envoie maintenant en Europe des métaux précieux qu'elle produit.

(3) V. Humboldt, Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, 1. 1, p. 173. — Humboldt avait tracé, en 1804, une carte fort curieuse pour indiquer le mouvement des richesses métaUiques. Elle n'est plus exacte.

(4) De 1853 a 1856 seulement, l'Orient a absorbé plus de 900 miUions de métaux précieux.

vaste bassin qu'alimenteraient divers fleuves et qui n'aurait qu'un seul écoulement. Au commencement de ce siècle, on estimait son accroissement annuel à 70 millions ; en prenant en considération les produits des mines de la Russie, de l'Australie et de la Californie, de même que le dernier changement que je viens d'indiquer, on le pourrait peut-être porter maintenant à 470 millions, dont il resterait uniquement à défalquer la perte causée par le frai du numéraire et les quantités employées aux objets de luxe (1).

Je n'ai plus à revenir sur le frai. Quant aux métaux que la fabrication des objets d'art ou de ménage absorbe annuellement en Europe, Humboldt les évaluait à 88 millions de francs/pris par moitié sur l'or ou l'argent importés, et sur les bijoux démodés ou l'argenterie mise hors de service (2). Jacob les estime, au contraire, à 4 48 millions de francs, savoir :

Pour la Grande-Bretagne 64,921,970 fr.

Pour la France 30,240,000

Pour la Suisse 8,720,000

Pour le reste de l'Europe 40,458,570

Total approximatif 448,680,000 (3).

(1) Je ne parle pas ici de la perte qu'entraînent les naufrages, les accidents de toute sorte. On ne saurait l'estimer, et elle n'est pas considérable. J'en parlerai plus loin.

(2) Etsai politique sur la Nouvelle-Espagne, t. III, p. 484. Le chiffre qu'il donne est 87,184,800 fr.

(3) Jacob, On preciousmetals,i.U, ch. 26, p. 313.

Voici les évaluations de Mac Culloch, dans la nouvelle édition de son Commercial Diclionary , qui sont à peu près semblables k celles de Jacob :

Pour l'Angleterre 2,500,000 liv. st.

Pour la France 1,000,000

Pour la Suisse 450,000

Pour le reste de l'Europe 4 ,600,000

Pour l'Amérique du Nord 500,000

Il est, en général, admis que cette évaluation de Jacob est exagérée ; mais je crois que si elle l'était lors de la publication de son ouvrage, il en est autrement aujourd'hui. En France, le chiffre de Jacob est de beaucoup dépassé (4), et Huskisson a fait connaître, dès l'année 1828, que le produit du droit d'essayage, en Angleterre, s'était élevé à 2,625,000 fr., ce qui suppose une fabrication de plus de 400 millions de francs. Mac Culloch, dans la nouvelle édition de son Dictionnaire, se rapproche infiniment des diverses évaluations de Jacob. Pour moi, je me crois au-dessous de la vérité en portant à 200 millions la valeur des métaux consacrés maintenant au luxe.

Léon Faucher, qui, prenant comme le milieu entre Humboldt et Jacob, pensait que les travaux d'Europe en orfèvrerie, en bijouterie, en dorure et en plaqué, dont l'Angleterre, la France et la Suisse ont à peu près le monopole, ne consommaient annuellement que pour 4 00 millions de francs, estimait, en outre, que les 2/3 de cette consommation étaient pris sur l'or et l'argent importés ou sur le numéraire circulant, proportion que j'admets également. Enfin, Mac Culloch calcule que, tout compris, frai, accidents, etc., la masse totale du numéraire éprouve une diminution annuelle de 1 p. 4 00 ; et Jacob est d'avis que, dans les vingt années qui ont précédé 1830,1a consommation des métaux précieux dans un autre but que la fabrication des monnaies a dépassé le produit des mines, et porte à 4/6 la diminution qu'a subie, durant ce

(i) En 1789, Necker estimait a 25 millions de francs les métaux précieux employés en ustensiles et en ornements. Herbin ne porte qu'à 10 millions de francs en or et en argent la consommation aunuelle des orfèvres et des joailliers au commencement du siècle (Statistique générale et particulière de la France, t. il, p. 181). — M. de Humboldt, Essai politique sur la Nouvelle-Espagne, t. III, p. 465, 466, évalue tous les objets fabriqués en or et en argent en France, à part les monnaies, à 2 milliards.

D'après les recherches statistiques sur Paris, publiées en 1823 par M. de Chabrol, la fabrication en orfèvrerie, en France, était, pour le moins, de 2,300 kilog. en or et de 62,200 kilog. en argent.

temps, la somme des espèces circulant en Europe et en Amérique (1).

Quant au métal qu'emploient de préférence la bijouterie, l'orfèvrerie et la décoration, la garantie a porté, en 1840, à Paris, sur 54,024 hectogrammes d'or, valant 45,824,302 fr., et sur 742,134 hectogrammes d'argent, valant 44,242,600 fr. Ainsi, pendant que la masse de l'argent importé était à celle de l'or comme 40 à 4 , le poids de l'or présenté au contrôle était, par rapport à l'argent, comme 7 à 400 (2). En 4850, la garantie a porté, à Paris, sur 4,4 4 5 gr. 357 hectog. d'or, et sur 49,554 kilog. 939 gr. d'argent (3). En 4860, sur 67,094 gr. 91 hectog. d'or, et sur 57,907 kilog. d'argent (4). Dans ces chiffres aussi bien ne sont pas comprises les quantités absorbées par l'ornementation des objets usuels ou des monuments et la fabrication des fils métalliques, auxquelles l'or pourvoit encore presque seul. Enfin depuis 4840, l'orfèvrerie emploie infiniment moins d'argent, grâce aux perfectionnements des procédés d'argenture. Donc, tandis qu'il arrive environ 4 partie d'or contre 431/2 d'argent, que la proportion de ces métaux, en ce qui touche leur valeur, est encore de 4 à 45 4/2, les fabrications de luxe absorbent, chez nous au moins, 4 d'or contre 40 ou 9 seulement d'argent.

En résumant ces différentes données, on trouve que, si le

numéraire de l'Europe s'élève à 8 milliards, comme il est généralement reconnu (5), et que la production des mines ajoute

(1) Onpreciou$metals t t. II, p. 348.

(2) Encore n'a-t-on pas fait entrer dans ces éléments de comparaison l'or qui est démonétisé pour servir à la décoration des objets d'art, des meubles, des maisons et des églises. {Note de Léon Faucher.)

(3) Au contrôle de Paris, on calcule qu'un tiers des objets fabriqués échappe à la garantie .

(4) Il y a une décroissance en 1861, par suite de la crise industrielle.

(5) Le montant du numéraire en or et en argent existant en Europe, à la fin du xvr siècle se montait, suivant Jacob, a environ 3 milliards 230 mitlions de francs (Jacob, t. H, p. 70); à la lin du xvn« siècle à 7 milliards

chaque année 470 millions à cette réserve, dans les proportions que Ton connaît, les usages du luxe en retranchant, selon les rapports ci-dessus établis, 200 millions, et le frai des monnaies, à raison de 1/800 pour l'or et de 1/200 pour l'argent, en enlevant à peu près 35 millions, l'accroissement annuel de la réserve métallique européenne ne serait pas inférieur, en ce moment, à 228 millions, en supposant mémo 7 millions perdus par accidents, ce qui est exagéré. À ce compte, le numéraire de l'Europe, pris dans son ensemble, devrait doubler en près de 40 ans, et, dans un si court laps de temps, se trouver peut-être déprécié de moitié, à moins d'un changement fort inattendu dans le cours des échanges, ou de besoins nouveaux, inévitables, il est vrai , jusqu'à certain point.

Mais jusqu'à nous, et c'est à cela que je voulais surtout arriver, au milieu des incessantes fluctuations de la production

de l'argent, celle de l'or est demeurée comparativement invariable. La valeur de l'or, par rapport à celle de l'argent, a

même régulièrement haussé, depuis la découverte de l'Amérique, de près de 1 p. 1 00 par siècle. Ce rapport était, à la fin du xv e siècle, de 1 à 11. Il a commencé, vers 1545, à s'élever par suite de l'exploitation des mines argentifères du Mexique et du Pérou. En 1641, il était comme 1 à 13 1/2 en France; commel à 14, et même au delà, en Espagne. En1751 et 1752, on le trouve de 1 à 14 1/2 à Amsterdam, alors le grand marché de l'Europe pour les métaux fins; et j'ai dit ce qu'est devenue cette proportion depuis le commencement de ce siècle. Sans doute, la valeur de l'or n'a pas été et ne pouvait être immuable; mais, de tous les produits employés pour les monnaies, c'est celui qui a le moins varié et présenté, dans

435 millions (M., t. II, p. 131) ; à la fin de 1809 à 9 milliards 500 millions; et a la fin de 1829 a 7 milliards 835,280,000 fr. (/d., t. il, p. 214). Jacob attribue cette diminution, pour un peu plus de 3/5, à l'emploi des métaux précieux dans les arts, et pour les 2/5 restants à l'exportation en Asie.

ses changements mêmes, le moins de hausses ou de baisses subites.

Il semble à tous égards, on le voit, le métal le plus propre à servir de mesure aux contrats, d'intermédiaire dans les échanges. Il varie le moins et se conserve le mieux. Et comment, à qualités semblables, ne serait-ce pas, du reste, le métal le moins répandu, celui, par suite, dont le prix est le plus élevé, qu'on dût surtout rechercher pour l'usage monétaire? C'est aussi bien, depuis lord Liverpool, l'opinion générale en Angleterre, où il reste encore vrai, comme au temps de Leblanc, que les questions qui touchent à la circulation sont le mieux appréciées. L'avis contraire, soutenu, dans le xvii* siècle, par William Petty, Locke et Harris, s'y serait même vu complètement abandonné sans Ricardo (1), lord Ashburton (2) et James Maclaren.

Il en a été tout autrement en France, et l'on sait quelle dépréciation de l'or on annonçait il y a deux ou trois années ; on se croyait modéré en la portant à 40 p. 1000. À force de richesses, on nous prédisait l'extrême dénûment. Que nous étions loin des doctrines mercantiles! C'est avec tristesse qu'on aurait redit ces vers de Lucrèce :

Aurumquc jacebat Proptcr inutili tatera hcbeti mucrone retusum, Nunc jacet œs, aurum in summum successit honorem.

Grâce à l'inondation d'or qui nous menaçait de toutes parts, peut-être devions-nous voir réaliser l'hypothèse de Hume, reproduite par Mill, à raison de laquelle chaque matin une pièce d'or devait venir d'elle-même dans la poche de toute personne. Ce n'est pas de nos jours et parmi nous qu'un doyen de

(1) Ricardo, OEuvres complètes, p. .584, 585, édition GuiUaumin.

(2) Voir notamment sa brochure The financial and commercial crisis considered. — Voy. t sur ce point, Macleod, Theory and practice ofbanking, t. I, ch. 3.

chapitre, comme Juan Alvarez, aurait, en se confiant aux doctrines de Platon sur le pyriphlégéton, obtenu « d'ouvrir les volcans et de prendre tout l'or qu'ils contenaient (1). » Pour moi, je ne crois pas à la dépréciation actuelle de l'or, et cette dépréciation existât-elle, je serais loin encore d'y découvrir les maux qu'on a signalés. Que la valeur de ce métal se soit quelque temps amoindrie, comparée à celle de l'argent, c'est incontestable, quoique à ce moment même subsistassent, sans perte, les nombreux lavages des bords du Rhin, qui ne rendent que 4 2 ou \ 5 cent millionièmes d'or ou 4 kilog. sur 7 millions. Mais quel dommage en est-il résulté? Est-ce qu'on , imagine que deux sortes de numéraire peuvent co-exister sans variations sensibles? Quel préjudice y a-t-il jamais à se servir des espèces les plus commodes et les moins coûteuses à transporter? Le seul avilissement des monnaies, dont il importe de se préoccuper, c'est celui qui rend une égale quantité de numéraire impropre à satisfaire une môme somme de besoins, et quelles denrées ordinaires, céréales ou tissus, machines ou matières premières, ont éprouvé dans leurs prix des changements subits ou d'inquiétantes modifications? Je ne sache que les salaires des ouvriers ruraux qui, depuis quelques années, aient notablement augmentés, quoique ce soit dans les campagnes que se conserve surtout l'emploi de l'argent. On oubliait tous les faits et toute l'histoire en nous menaçant des maux du xvi e siècle. Quelle mobilité dans les approvisionnements, quelle rapidité dans les échanges, quels renouvellements dans les capitaux s'aperçoivent pour la première fois aujourd'hui ! Il est surtout étrange qu'on

(1) Voy. Michel Chevalier, De la Monnaie, p. 236. — M. Michel Chevalier a soutenu qu'en France, l'argent seul est monnaie légale. Je me crois dispensé de contredire cette opinion, que son auteur aurait dû au moins porter devant les tribunaux. On peut voir l'analyse de la discussion qui a précédé la loi de l'an XI, dans l'article de M. de Parieu, publié dans la Revue contemporaine du 15 mars 1860.

n'ait pas remarqué l'influence que pouvaient avoir les institutions et les mœurs du crédit sous ce rapport. Il est bien, au souvenir des angoisses du passé-, de se préoccuper des périls du présent, mais encore faut-il les connaître.

Qu'ont à la fois valu les enseignements des écrivains dont je parle aux États qui s'y sont soumis? La Hollande, la Belgique et la Suisse ont-elles eu à s'en féliciter? Non-seulement les plaintes de l'industrie et de la consommation n'ont laissé nul doute en cela, mais les canaux de la circulation ne s'y sont pas moins remplis d'or, au détriment de l'argent. La Belgique devait frapper, chaque année, 60 millions environ d'argent, qui traversaient précipitamment les frontières. La demande de l'or était telle en Hollande, que le gouvernement y a dû, malgré la législation, frapper près de 20,000 guillaumes dans la seule année 1851. C'était, au reste, se tromper beaucoup que de penser que des marchés comme la Suisse, la Belgique et la Hollande pussent ne faire usage que d'argent, alors que la France, l'Angleterre et les États-Unis avaient, en principe ou en fait, réduit ce métal au seul usage des appoints. On peut regretter le temps où chaque province, chaque ville, presque chaque château avait ses espèces particulières ; mais ce temps est pour toujours passé. Le monde du travail et des échanges s'unit et s'assimile davantage chaque jour ; rien ne saurait s'opposer à cette bienfaisante loi. Quelles que soient les différences de législation, l'or est aujourd'hui la monnaie générale de l'univers.

Pour que l'expérience fût plus complète, les divers États que je viens de nommer ont dû revenir au numéraire d'or. La discussion des assemblées suisses a surtout, à cet égard, été très-remarquable. En résumé, l'Angleterre, le Portugal, le Brésil, la Suisse et l'Amérique du Nord n'ont gardé l'argent qu'en le réduisant à l'état de monnaie d'appoint. La Hollande et l'Allemagne ont voulu conserver l'or, sans lui donner une

DE LA MONNAIE. l\

valeur fixe, faisant dépendre son cours, dans l'un de ces pays, de la convention des particuliers, dans l'autre, de la fixation semestrielle des gouvernements. Il n'est pas douteux que la circulation des contrées qui ont conservé la monnaie d'argent soit la moins bien réglée et semble la moins stable. La commission nommée en France, pour étudier cette question, en \ 857, s'est elle-même beaucoup rapprochée de cette solution . «Peut-être, à la vérité, disait-elle dans son rapport, si le mouvement qui se manifeste aujourd'hui devait être définitif, si l'émigration de l'argent ne pouvait être arrêtée, si l'or s'emparait, en quelque sorte, de notre circulation, si, après les pièces de 5 fr. d'argent, les pièces divisionnaires venaient à disparaître, peut-être alors serait-on obligé, pour avoir les pièces nécessaires aux appoints, de recourir à une monnaie de convention (\). » Et cette monnaie de convention, que souhaitaient dès lors beaucoup de ses membres, c'étaient des espèces d'argent surélevées légalement, et ne servant plus que d'appoint à l'or.

Ils se souvenaient de ces paroles de lord Liverpool : « Quand on prend l'argent pour mesure de la valeur, on n'a pas seu^ Iement une monnaie embarrassante, variable, lourde, mais ses multiples, comme ses parties, sont encore d'un métal différent. Il a l'or au-dessus de lui et le cuivre au-dessous, tandis que, quand cette mesure est l'or, nul autre métal ne peut servir de multiple ; l'argent, dans ce cas, divise l'or, et le cuivre divise l'argent; l'unité s'établit sans effort. »

Du reste, si les richesses de la Californie, de l'Oural et de l'Australie devaient faire craindre une prochaine dépréciation de l'or, il serait très-déraisonnable d'imaginer que l'argent conservera longtemps sa valeur actuelle. L'anarchie et le désordre qui ont suivi l'indépendance de l'Amérique du Sud

(t) Voy. deux articles publiés par M. de Parieu, membre de la commission de mi, dans la Revue contemporaine, des 31 octobre 1858 et 15 mars 1860.

cesseront un jour, bientôt peut-être, et avec la sécurité renaîtra le travail des mines. Ce n'est certes pas se montrer trop optimiste que de prévoir, pour les anciennes colonies espagnoles, un avenir semblable à leur passé, si digne de compassion, où l'on ne distingue guère que l'ineptie, l'avidité, la tyrannie des conquistadores. L'école de la liberté, Dieu merci, ne prépare pas seulement aux désastres et au malheur. Et l'Amérique du Sud n'est-elle pas sans cesse maintenant en communication avec les idées, les opinions, les coutumes de l'Amérique du Nord? Chaque jdur, les vents ne les lui portent-ils pas, son atmosphère ne s'en charge-t-elle pas davantage? Sans même s'en rendre compte, elle se les assimile. Tout à la fois, les nations européennes, en s'y transportant, y propagent, elles aussi, l'amour du travail, l'habitude de l'ordre, les procédés les plus perfectionnés. Il est impossible de penser qu'un continent soumis à de telles influences, et si beau, que Colomb l'appelait un paradis, doive être éternellement livré à la plus molle indolence, ou à l'anarchie la plus effrénée.

Ce serait une grave erreur, d'autre part, de croire que si, depuis l'indépendance, l'ensemble de la production des métaux précieux y a baissé de 4 /8 à peu près, cela tienne à l'appauvrissement des mines. « L'abondance de l'argent, dit Humboldt, dans un passage souvent cité, est telle dans la chaîne des Andes, qu'en réfléchissant sur le nombre des gîtes de minerais qui sont restés intacts, ou qui n'ont été que superficiellement exploités, on serait tenté de croire que les Européens ont à peine commencé à jouir de cet inépuisable fonds de richesses que renferme le nouveau monde. » Quant au Mexique spécialement, dont la production moyenne atteignait 44,935,072 marcs d'argent, — près de 428 millions de francs, — de 4690 à 4800, et qui donne encore plus d'argent que le reste du globe, les observations géologiques montrent que ses

richesses sont à peine effleurées. Les gisements qui y ont été exploités depuis trois siècles, observe M. Duport (1), ne sont rien auprès de ceux qui restent à exploiter, t L opinion, dit encore Humboldt, que la Nouvelle-Espagne ne produit peutr être que la troisième partie des métaux précieux qu'elle pourrait fournir dans des circonstances politiques plus heureuses, a été émise depuis longtemps par toutes les personnes qui habitent les principaux districts des mines de ce pays ; elle est formellement énoncée dans un mémoire que les députés du corps des mineurs ont présenté au roi, en 4774, et qui est rédigé avec autant de sagesse que de connaissance des localités. L'Europe serait inondée de métaux précieux si l'on attaquait à la fois, avec tous les moyens qu'offre le perfectionnement de l'art du mineur, les gîtes de minerais de Bolanos, de Batopilas, de Sombrerete, de Rosario, de Pachuca, de Morau, de Zultepec, de Chichuahua, et de tant d'autres qui ont joui d'une ancienne et juste célébrité. »

Voilà d'ailleurs les Anglo-Américains, ces travailleurs sans rivaux, qui s'avancent à longues marches dans ce merveilleux pays. Déjà la prédiction de Jefferson, qui leur annonçait cette conquête comme devant se faire pièce à pièce, pièce by pièce, est en partie réalisée. Qu'ils pénètrent dans ces mines d'où l'on a retiré 6 ou 7 milliards sans presque les attaquer, qui parfois ont 50 mètres de puissance (2), avec des filons d'une longueur de 43 kilomètres (3), tandis que les plus belles veines de Saxe présentent à peine 2 ou 3 décim., et s'étranglent fréquemment; et quelle masse de métaux précieux, quelle somme d'argent n'en sortiront pas ! Que ne peuvent les Yankees auprès des malheureux repartimientos d'autrefois, dénués d'outils et abrutis par l'esclavage, qui

(1) Production des métaux précieux au Mexique.

(2) Par exemple, la Veta Madré de Quanaxuato.

{3) On a exploité la Veta Madré sur plus de 13 kilom.

rappelaient tant les premiers mineurs d'Egypte, dont Diodore disait que, destitués de toute espérance, ils regardaient l'avenir comme pire que le présent, et que la mort leur semblait préférable à* la vie (1)! La Californie elle-même ne commence-t-elle pas à livrer des masses assez considérables d'argent? Qui ne pensait aux anciens galions qui, partis de Porto-Bello ou de la Vera-Cruz, débarquaient à Séville et à Cadix, en voyant décharger à Southampton les derniers vaisseaux venus de ce nouvel État de l'Union américaine?

On l'a pareillement remarqué, l'exportation métallique de l'Amérique du Sud doit bientôt trouver de nouveaux stimulants dans l'abolition, l'abaissement au moins inévitable, du droit de sortie de 12 1/2 à 19 p. 400, perçu maintenant, en même temps qu'un perfectionnement immense est peut-être sur le point de se réaliser dans les moyens employés pour la production de l'argent. La découverte du mineurMedina, si belle etsi simple, qu'à peine la science est-elle parvenue à l'expliquer, et que, depuis trois siècles qu'on s'en sert, on n'y a presque rien changé, sera prochainement remplacée en effet, selon toute apparence (2). Un procédé beaucoup plus puissant est démontré possible par les savantes expériences deM. Becquerel suiTapplication de l'électricité galvanique au traitement des minerais (3),

(1) Diodore, lit. m, ch. 1.

(2) Avant Medina, c'est-k-dirc avant 1357, on fondait, en Amérique, les métaux dans de petits fourneaux portatifs, ou des tubes cylindriques en argile, très-grands et percés d'un grand nombre de trous. On entourait le métal de charbon de bois, et le feu était activé par l'air qui entrait par les trous du tube, qu'on avait soin de placer suivant le vent. (Vay. Jacob, Onprecious mêlais, t. II, p. 50.) Le procédé de l'amalgamation était employé, au reste, dès le m* siècle, comme un art vulgaire, par les nègres de l'Afrique, à Haïti, polir le traitement des rainerais d'or seulement. C'est le procédé de Medina.

(3) Un seul obstacle s'oppose encore à son usage au Mexique et au Pérou, c'est qu'il exige l'emploi d'une notable quantité de sel ; et, par suite du miuvais état des routes, le sel y revient très-cher sur les mines. Mais ce n'est là, on le sent, qu'un obstacle temporaire, et la science trouvera bien le moyen de diminuer l'emploi du sel.

DE Ll MONNAIE. 45

et ce n'est qu'une prévision vulgaire de croire à son prochain et plein succès. M. Duport a, de son côté, indiqué un procédé qui diminue des 5/6, peut-être des 9/40, la consommation du mercure, seul ingrédient qui renchérisse beaucoup en ce moment l'exploitation de l'argent (i). L'application de cette dernière découverte suffirait pour opérer une révolution à peu près aussi importante par ses résultats que celle qu'accomplit naguère Medina, lorsqu'il fit abandonner les grossiers usages décrits déjà par Hippocrate de Diseta. Enfin les mines d'Almaden, d'IdriaetdeHuancavelica ne sont plus seules à fournir du mercure; celles qu'on a récemment découvertes, près de San-Francisco, pourront fournir 'plus de 1,340,000 kilog. de vif-argent, presque autant que toutes les autres mines du monde. Le mercure, qui se vendait autrefois \ 5 fr. lekilogr., ne vaudra bientôt plus, à San-Francisco, que 3 ou 4 fr. (2). Il sied toujours de se rappeler ces paroles de M. Duport : « Le temps viendra, un siècle plus tôt, un siècle plus tard, où la production de l'argent n'aura d'autres limites que celles qui lui seront imposées par la baisse toujours croissante de la valeur (3). » Pour l'or, au contraire que tout prouve infiniment moins répandu dans la nature, il n'en saurait être de même. Si, grâce aux lavages de la Russie et aux placers de la Californie ou de l'Australie, la baisse de ce métal précède, de nos jours, celle de l'argent, tout indique que c'est pour peu de temps. L'or

(1) Aujourd'hui, la production de 1 kiiogr. d'argent exige 2 kilogr. de mercure. Ce métal est fort cher, étant très-rare. Chaque kilogramme d'argent ne peut être guère extrait des mines de l'Amérique que moyennant une dépense de 21 à 22 fr., a cause de l'emploi du mercure dans l'amalgamation. On n'en trouvait qu'a Almaden, en Espagne, a Idria, prèsdeTrieste, et dans un petit nombre de localités en Chine. On en a découvert en Californie.

(2) Voy. l'article de M. Laur, dans la Revue des deux mondes du 15 janvier 1863.

(3) Production des nxétaux précieux, etc., p. 42G.

existant, comparé à l'argent, ne peut encore s'évaluer qu'à 4 kilogr. au plus contre 100.

Malgré ce que j'ai dit des exagérations auxquelles on s'est livré à l'égard de l'accumulation de l'or, et quelques motifs de sécurité que j'aie invoqués, il n'en est pas moins certain que les États qui possèdent beaucoup de numéraire peuvent, en présence d'abondantes extractions ou de très-riches lavages, être menacés de pertes redoutables. Mais, parmi ces États, ce sera nécessairement ceux dont le numéraire se compose d'argent, moins propre, par sa nature, au service des échanges que l'autre métal, qui souffriront le plus. Pensez que le capital représenté chez nous par les rentes sur l'État est de 9 milliards, que l'on évalue nos créances hypothécaires à \ 0 milliards, que les obligations de nos grandes compagnies ou de nos villes dépassent h milliards ; ajoutez à cela le capital inconnu, mais énorme, que représentent les retraites et les pensions soldées par l'État, les sociétés industrielles ou les particuliers ; évaluez approximativement enfin toutes les redevances locatives et les annuités de toute nature, et quelle masse d'intérêts, sacrifiés par un avilissement du numéraire, se trouveront en votre présence ! Combien ces intérêts vous paraîtront surtout respectables, quand vous chercherez à vous rendre compte de la valeur des dépôts des caisses d'épargne, des versements aux caisses de retraites, des avances aux sociétés de secours mutuels, de même que des legs mobiliers assurés aux institutions d'assistance ou d'instruction (1). Il y irait assurément de bien autres pertes que celles dont s'épouvantait Ricardo, et qu'il attribuait chaque

(1) M. deFontenay a fait une pareille remarque dans d'intéressants, mais très-erronés articles du Journal des Économistes.

année, en Angleterre, à l'usage de la monnaie (1).I1 n'y a guère, pour calmer les craintes qu'inspire un tel état de choses, que l'immense quantité de métaux précieux qui se trouve déjà chez les peuples civilisés. Ce qui s'y réunit continuera longtemps encore à s'y perdre comme de minces filets d'eau dans un vaste fleuve. C'est aussi là ce qui explique, bien que dans le passé ç'ait été moins marqué, que la fluctuation des rapports entre la valeur des deux métaux n'ait pas uniquement dépendu des quantités relatives qui se sont extraites des mines, au moins qu'elle ne se soit pas manifestée autant que ces quantités relatives sembleraient l'avoir dû faire. « C'est ce dont on a pu se convaincre, a-t-on remarqué, à chaque interruption soudaine dans la production, comme, par exemple, lors de la révolution dans l'Amérique espagnole, ou bien dans le cas de l'emploi excessif de l'un des métaux précieux pour les besoins d'un hôtel des monnaies en grande activité. » Pendant les dix années qui s'écoulèrent entre 4817 et 1827, plus de 1,294,000 marcs d'or se sont convertis en monnaie , en Angleterre , par exemple, et cet achat d'or n'a fait monter le rapport de l'or à l'argent, à Londres, que de 1 : 14, 97 à 1 : 15, 60. De même, la production des mines de l'Oural n'avait qu'à peine, il y a quelques années, fait changer la proportion entre l'or et l'argent. Elle était en moyenne, de 1818 à 1822, comme 1:15, 75, et elle n'est tombée en moyenne, pendant les cinq années qui séparent 1830 de 4834, qu'à 4 : 15, 73 (2). Mais ce sont là des motifs de sécurité qui, sans faire disparaître les craintes, les ajournent tout au plus. Seulement, je le répète, ces craintes sont encore éloignées, et peut-être, je le montrerai bientôt, serait-il facile de les rendre vaines.

(1) Ricardo évaluait à 10 p. 100 cette perte, a raison de l'intérêt du capital dépensé, du monnayage, du frai, des pertes accidentelles, etc.

(-2) V. le Mémoire de M. de Humboldt, Journal des Économistes, 1" mai 1848.

Au reste, cette grande production, considérée en soi, estelle un bienfait ou un malheur ? S'en doit-on applaudir ou attrister? Où il ne faut qu'une pièce quand il y en a deux, dit Ricardo, elles ne valent que ce qu'aurait valu une seule de ces pièces, et c'est très-vrai. Dans l'accumulation des métaux, écrivait de son côté Bastiat, notre si regrettable et si savant ami, je ne puis voir un accroissement, mais un déplacement de la richesse (1). Je ne saurais, pour moi, je l'avoue, admettre cette dernière opinion. L'or et l'argent ne servent pas seulement à fabriquer des monnaies; ce sont encore des marchandises ordinaires, des objets de commerce usuel, et, comme tels, ils pourvoient à des besoins, satisfont des désirs, procurent des jouissances, que tous ressentent ou se plaisent àcontenter et à entretenir. Il est profitable qu'ils soient abondants. Peu importe, sans doute, qu'une famille comme les Fagoaga, il y a deux siècles, retire 4 millions de piastres, dans l'espace de cinq mois, d'un seul champ (2), ou qu'un abbé comme Juan Flores gagne, dans trois années (de 1781 à 1783), 3 4/2 millions de piastres sur un domaine si riche (3), que le peuple émerveillé le nommait la bourse de Dieu le Père (la boisa de Dios Padre). Mais il est avantageux et utile que les usages recherchés ou élégants s'étendent dans les classes riches et pénètrent dans les autres. C'est toujours du bien-être, de l'aisance, de la délicatesse, du bonheur, ces fondements les plus sûrs de la civilisation. Vous vous réjouissez de voir chez l'ouvrier un petit miroir; il vous indique des habitudes de propreté et des sentiments de décence : que son cadre soit doré ou que quelques couverts argentés s'aperçoivent auprès, et, dans l'humble mansarde, se rencontreront des pensées plus élevées encore et des usages

(4) Maudit argent !

(2) D'une étendue de 16 toises seulement (96 pieds), située près de Sombreretc.

(3) Du district de Catorce.

plus désirables. « On peut s'apercevoir, écrivait même Hume, s'en tenant aux intérêts de la production, d'un changement marqué dans tous les États où les espèces commencent à devenir plus communes; le travail et l'industrie y acquièrent de l'activité, le négociant y devient plus entreprenant, le fabricant plus laborieux et plus adroit, le laboureur lui-même y conduit

sa charrue avec plus d'attention et moins de tristesse Il

est aisé de se convaincre que les nouvelles espèces excitent le travail dans toutes les classes du peuple avant d'augmenter le prix de la main-d'œuvre et des marchandises (1). » En présence de la dépréciation des métaux précieux, chacun, en effet, croit faire de plus grands bénéfices, et se plaît aux entreprises. De nombreuses personnes sont toujours tentées de s'écrier, à l'exemple d'un écrivain allemand (2), qui trouvait, à force d'enthousiasme, les principales qualités de l'homme dans les métaux précieux : Le bien idéal le plus élevé, c'est Dieu; le bien matériel le plus grand, c'est l'or. Une preuve remarquable de cette impulsion industrielle, qui présente elle-même, à son tour, un débouché aux espèces, c'est que, vers 1856, lorsque les avances et les escomptes des banques de la Californie s'élevaient à 355 millions, que leurs billets circulants atteignaient 407,500,000 fr., leurs capitaux se prêtaient à 4 5 et 20 p. 4 00 dans le commerce.

Toutefois, ces avantages, qu'il m'a semblé nécessaire de rappeler, ne font pas qu'il ne soit urgent de s'appliquer à diminuer la masse des espèces en de justes limites. Et il importerait surtout de le faire en France, où cette masse est plus considérable que nulle part ailleurs. Le dois-je redire? depuis 1789 seulement, d'après les estimations faites par Necker et Arthur Young (3), notre numéraire s'est augmenté d'environ

[1) Hume, Essai sur r argent.

(2) Muller, Éléments, H, p. 269.

(3] Necker, en 1784, Arthur Young, en 1787, estimaient notre numéraire a 2 milliards 200 millions.

50 CHAPITRI PREMIER.

4 milliard 300 millions. Nous possédons, à nous seuls, presque la moitié du numéraire de l'Europe (4) : nous en avons

3 4/2 milliards. L'Angleterre, au contraire, pour le service d'une industrie bien plus développée que la nôtre, pour les besoins du commerce le plus vaste du globe, qui couvre toutes les mers, s'entremet entre tous les territoires, ne possède que

4 milliard ou 4,200 millions en métaux précieux. Le surplus qu'elle en reçoit, et il est énorme, n'est chez elle, ainsi que le disait Tooke dans une brochure restée célèbre (2), qu'à l'état de marchandise en transit. C'est aussi bien là l'une des preuves les plus frappantes de sa prodigieuse activité commerciale. L'or des contrées les plus diverses s'y concentre pour venir s'échanger sur notre continent contre l'argent qui s'y trouve encore en grande quantité ; ces nouvelles espèces retournent dans ses ports, et vont ensuite servir ses échanges dans le monde oriental. Pareillement, l'Union américaine, si laborieuse aussi, et avec une population si peu compacte, n'avait que 450 millions en numéraire durant les années de prospérité qui précédèrent sa commotion financière d'il y a vingt ans environ, et elle n'en conserve toujours qu'une très-faible quantité.

C'est donc s'exagérer ce .qui serait nécessaire aux besoins de nos échanges, que de croire qu'il nous faille 4 1 /2 milliard de métaux-monnaies. À ce compte, nous perdons cependant 4 00 millions, chaque année, pour l'intérêt seulement des 2 milliards que nous avons en sus, sans parler des profits que donnerait un tel capital s'il alimentait un travail productif, s'il servait à construire des routes ou à fonder des ports, à multiplier nos fabriques ou à défricher nos bruyères. A quelle catastrophe

(1) D'après un rapport fait au parlement britannique par Jacob, la masse du numéraire existant en Europe en 1829 aurait été de 7,837,000,000 de fr.

(2) An inquiry into tho currency principle, etc., 1844.

Page 1