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CHAPITRE VI

DE LA VIE POLITIQUE DANS LES CITÉS UKECQl’ES. THÉOÜNIS.

Abolition de la royauté dans les cités grecques. — Dissensions politiques. — Allusions de Tbéognis au\ troubles de Mégare. Son exil et ses colères Ses opinions sur la nature humaine. Ses erreurs. Caractère mélancolique de sa poésie et de celle de Mimnerme. — Doutes et découragement de Tbéognis devant le spectacle du mal sur la terre. Ses retours à l’énergie : hymne à l’espérance et éloges de la force morale.

Le siècle qui se termina par les guerres médiques fut peut-être aussi fécond en poètes que les siècles précédents. La tradition épique fut reprise , après Homère et les cycliques, par Antimaque, Panyasis, Chœrilos , Asios , par Pisandre , que Virgile , selon Macrobe , imita presque vers pour vers au second livre de YÉnéide ; par Onomacrite , qui, outre un poème dionysiaque , composa , dit-on , des poésies sous le nom d’Orphée. Les poèmes d’Hésiode servirent de modèle à la poésie didactique et morale des âges suivants. Jusqu’à l’époque où des relations suivies avec l’Égypte répandirent en Grèce l’usage du

papyrus, on écrivit peu , et la forme rhythmée fut nécessaire pour fixer les idées dans la mémoire ; la science et la morale se servaient de cette forme. Entre Hésiode et les premiers philosophes, la transition est insensible : les poëmes d’Empédocle , de l'arménide, d’Épiménide, paraissent avoir été composés sur le modèle de la Théogonie ; au poëme des Travaux se rattache la poésie gnomique de Phocylide, de Solon, de Théognis. D’autres, comme Simonide, Mimnerme, Tyrtée, Callinos, peuvent servir de transition entre les gnomiques et les lyriques, tels qu’Àrchiloque, Stésichore, Alcman, Alcée, Sappho, Anacréon, lbycos, Bacchylide, Callistrate, etc. Mais cette époque, qui devait être une des plus brillantes de l’histoire littéraire, si on s’en rapporte au témoignage des anciens et aux courts fragments qui nous restent, est peut-être celle qui a le plus souffert de la négligence impie des siècles barbares.

Nous avons, il est vrai, un petit poëme qui porte le nom de Phocylide, et qui, par sa forme sentencieuse et son caractère moral , se rapproche des Travaux et Jours d'Hésiode ; la fausse Sibylle en a copié un assez long passage, en retranchant cinq vers, les plus remarquables du poëme, mais qui portent le cachet du polythéisme : •< Les Dieux du ciel vivent sans jalousie ; la lune n’envie pas les rayons bien plus brillants du soleil , ni la terre les hauteurs

célestes qui la dominent; les fleuves n’envient pas la mer, mais partout la concorde règne; car, si la discorde pénétrait chez les heureux, le pôle serait ébranlé.» Ce passage empêche d’attribuer le poëme à quelque auteur juif ou gnostique; mais on ne peut pas davantage l’attribuer à l’ancien Phocylide ; on y voit généralement une œuvre de l’école pythagoricienne. Nous n’avons donc pas à nous en occuper, non plus que des vers dorés qui portent le nom de Pythagore, ni du petit poëme de Naumachios, dont on ignore la date, mais qui trahit l’influence des idées philosophiques de la dernière époque. Tout ce qui a survécu de cette immense chaîne poétique qui reliait Pindare à Hésiode et à Homère tiendrait en quelques pages dont les poésies de Théognis formeraient la plus grande partie. Ces poésies sont écrites dans le rhythme élégiaque composé d’un hexamètre et d’un pentamètre, rhythme employé aussi dans les fragments de Tyrtée, deMimnerme, de Solon et de l’ancien Phocylide. Elles ne forment ni un poëme ni une suite de compositions arrêtées ; c’est un recueil de pensées détachées, de sentences, d’observations morales, et surtout d’allusions à la vie et au rôle personnel du poëte au milieu des factions qui divisaient sa patrie.

Théognis nous apprend lui-même qu'il était de Mégare, mais il y avait plusieurs villes doriennes de ce nom, une en Sicile, plus souvent appelée Hybla,

une autre dans l’isthme de Corinthe. Platon, au livre 1" des Lois, dit que Théognis était Sicilien, mais Harpocration oppose à ce témoignage celui du poëte lui-même : « Je suis allé jadis dans la terre de Sicile ; je suis allé dans les champs de l’Eubée, couverts de vignes, à Sparte, la belle ville de l’Eurotas bordé de roseaux. Partout à mon arrivée on m’accueillit avec bienveillance, mais je n’en ressentais aucune joie dans mon cœur, car il n’y a rien d’aussi cher que la patrie.» (Vers 783.) Une allusion faite ailleurs à la crainte d’une guerre médique et à la citadelle d’Alcathoos,dont parlePausanias(Attic.42), prouve encore que Théognis était de la Mégare de Grèce et non de celle de Sicile : « Prince Phoibos, c’est toi qui as élevé les tours de l’Acropole; c’est un don que tu as fait à Alcathoos, fils de Pélops; écarte donc de cette ville l’armée violente des Mèdes, afin que les peuples, dans la joie au retour du printemps, t’envoient d’illustres hécatombes, aux sons joyeux de la cithare, dans les fêtes aimées, parmi les chœurs chantant le Pæan autour de ton autel.» (773.) Un commentaire serait souvent fort utile pour comprendre la partie politique des poésies de Théognis ; mais ces dissensions civiles qui remplissent, sauf de rares interruptions, l’histoire intérieure de la plupart des cités grecques, durent avoir à peu près dans toutes le même caractère, et l'histoire d’Athènes, plus connue que celle de Mégare.

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peut servir à expliquer dans leur ensemble les allusions politiques du poète mégarien.

Ces agitations paraissent avoir commencé peu de temps après l’invasion dorienne, et avoir eu pour premier acte l’abolition de la royauté dans toutes les républiques, excepté à Sparte. Quelquefois, à Athènes, par exemple, ce changement de forme se fit d’une manière successive ; en général , il passa presque inaperçu ; les royautés héroïques étaient si peu de chose qu’on remarque à peine leur disparition. On ignore même le plus souvent à quelle occasion et à quelle date précise eut lieu celte transformation, dont la véritable cause doit être cherchée dans le caractère des Grecs, dans leur morale et dans leur religion. Les formes politiques ne sont que l’application des conceptions religieuses, et le polythéisme correspond aussi naturellement à la république que le panthéisme au régime des castes et le monothéisme à la monarchie. Si cette relation est quelquefois peu apparente au premier • abord chez les peuples modernes dont la vie morale est très-complexe, comme leurs langues , on la découvre sans peine chez les peuples anciens, et en particulier chez ceux dont on connaît le mieux l’histoire, les Hébreux et les Grecs. Ces deux peuples suivent une marche inverse. Après l’époque où il n’y avait pas* de rois en Israël, et où, selon l’expression du livre des Juges, chacun faisait ce qui

lui semblait à propos, on voit les Hébreux forcer Samuel à leur donner un roi , à peu près vers le même temps où les Athéniens prenaient le prétexte du dévouement de Codros pour abolir la royauté, il peut y avoir dans l’enfance des peuples une suite plus ou moins longue de tâtonnements et d’essais, mais chacun finit par s’arrêter à une forme sociale déduite logiquement des principes moraux qui le dirigent.

A une époque où la décadence politique de la Grèce commençait déjà, Aristote ne faisait que résumer les opinions de ses concitoyens lorsqu’il disait : « 11 ne paraît pas conforme à la nature qu’un homme soit le maître de tous les citoyens, puisque la cité consiste en une réunion d’égaux. Les citoyens étant égaux par nature, il est nécessaire et conforme à la nature qu’ils aient le même droit et la même dignité. — Selon la justice, ils ne doivent pas plus obéir que commander, ils doivent commander et obéir chacun pour sa part. C’est ce qui constitue la loi, et la loi, c’est l’ordre. Le gouvernement de la loi est donc préférable à celui d’un des citoyens.» (Polit. 111, 16.) 11 explique ensuite le caractère abstrait et universel de la loi, qui l’élève au-dessus des passions et des intérêts, mais qui ne lui permet de s’appliquer à chaque cas particulier que par le ministère d’une magistrature; seulement cette ‘magistrature doit être remplie par plusieurs et n<yi par un seul,

fût-il supposé vertueux, « parce que, dit-il, deux honnêtes gens valent mieux qu’un honnête homme.» Il montre ailleurs la supériorité d’une foule sur un homme, quel qu’il soit: «Chacun en particulier peut lui être inférieur, mais la cité est la réunion de tous, et un repas à frais communs est meilleur qu’une table particulière ; ainsi le jugement de la foule vaut mieux que celui de n’importe quel particulier. En outre, elle est plus difficile à corrompre ; comme l’eau, lorsqu’elle est abondante, la multitude échappe mieux à la corruption que le petit nombre. » (Polit. III, 15.)

Aristote, hôte, de Philippe et précepteur d’Alexandre, ne pouvait pas convenablement émettre en son nom de pareilles idées ; il se contente d’exposer les arguments des adversaires de la monarchie ; l’un des principaux est tiré des dangers de l’hérédité, généralement attachée au pouvoir royal : « En supposant, dit-il, qu’il fût avantageux pour un État d’être gouverné* par des rois, que fera-t-on de leurs fils? Faudra-t-il qu’ils régnent aussi? Mais, s’ils sont tels qu’il arrive souvent, cela sera funeste. Dira-t-on que le roi ne laisserait pas son pouvoir à ses fils lorsqu’il le pourrait? 11 est difficile de le croire, car une telle vertu serait au-dessus de la nature humaine, etc. » On voit par ces citations du plus impartial et du moins passionné des philosophes combien la monarchie était antipathique aux mœurs des (irecs.

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Ces principes, qui du temps d’Aristote trouvaient peut-être déjà quelques contradicteurs, n’auraient été dans les siècles précédents que l’expression des sentiments unanimes de la nation. Mais la pratique avait, comme toujours, devancé la théorie ; longtemps avant de raisonner leur répugnance contre la royauté, les Grecs l’avaient repoussée, quoique chez eux la royauté n’eût rien de commun que le nom avec les monarchies orientales ; mais c’en était assez pour blesser la dignité des Grecs en les assimilant aux barbares.

Si cette révolution n’eut pas par elle-même l'importance qu’on serait tenté de lui attribuer d’abord, elle en eut beaucoup par ses conséquences indirectes. Partout deux partis politiques se trouvèrent en présence. Dans les États doriens autres que Sparte, la conquête n’avait pas amené une transformation sociale durable. Les vainqueurs restèrent moins complètement séparés des vaincus, et ceux-ci se relevèrent peu à peu. 11 en résulta une suite de dissensions, des émigrations nouvelles, des luttes fréquentes entre l’aristocratie et le peuple, entre les riches' et les pauvres. Théognis fait souvent allusion aux dissensions qui agitaient Mégare : « Je suis saisi de crainte en voyant chez les Hellènes la folle dis- , sension qui ruine les peuples. Mais toi, Phoibos, sois-nous propice, et veille sur notre cité.» (780.)

Il dit ailleurs : « Les citoyens sont encore sages,

mais les chefs sont en voie de tomber dans le mal. Jamais, ô Kyrnos, les bons n’ont perdu une république. Mais, quand il plaît aux méchants de se livrer à la violence, quand ils corrompent le peuple et donnent raison à l’injustice pour leur intérêt propre et pour augmenter leur pouvoir, sois sûr que la république ne sera pas longtemps en repos, quand même elle semblerait jouir encore d’un grand calme. Lorsque les hommes méchants cherchent leur intérêt dans le mal du peuple, alors naissent la dissension et la guerre. Puisse cette république ne jamais accepter un maître! » (40.)

Le parti qui l’emportait dans ces luttes civiles ne profitait pas toujours de sa victoire; il se laissait souvent dominer par quelque chef ambitieux et adroit qui usurpait l’autorité, et qu’on nommait un tyran. La plupart des républiques grecques traversèrent ainsi des périodes de tyrannie. Théognis exprime souvent la crainte d’une usurpation de ce genre : « Kyrnos, cette république est enceinte, et je crains qu’elle n’enfante bientôt un homme violent, chef de la funeste sédition. » (1081.) Il paraît que ces craintes n’étaient pas sans fondement, car il s’écrie ailleurs : « Les bons sont en exil, les méchants gouvernent; que Zeus détruise la race des Kypselos! » (889.) Ce Kypselos était tyran de Corinv tlie, et non de Mégare, et son nom ne désigne ici que la tyrannie en général. Théognis excite souvent

les citoyens à renverser la tyrannie qu'ils n’ont pas su prévenir : « Renverse, par les moyens que tu voudras, le tyran mangeur de peuple; tu n’as rien à craindre de la justice des Dieux.» (1181.) D’autres vers paraissent adressés au tyran lui-même :

« Ecrase, foule sous tes pieds ce peuple stupide, frappe-le d’un aiguillon aigu, mets-lui un dur joug sur le cou ; car, parmi tous les hommes que le soleil regarde, tu ne trouveras pas un peuple qui aime autant la servitude. » (846.)

Cette haine du despotisme n’indique pas clairement à quel parti politique appartenait Théognis, mais il est probable qu’il était attaché à une faction aristocratique. Lorsqu’il oppose les bons aux méchants, il emploie ces mots, tantôt dans leur sens propre, tantôt dans celui de riches et de pauvres; lorsqu’il dit que des hommes qui autrefois étaient vêtus de peaux de bêtes et paissaient comme des cerfs hors de la ville, sont devenus les bons, et que les bons sont devenus mauvais, c’est plutôt, à ce qu’il semble, une allusion à quelque victoire politique des paysans, qu’un souvenir lointain de la conquête dorienne. On sait que dans toutes les villes grecques la faction aristocratique s’intitulait volontiers le parti des honnêtes gens ; on retrouve dans Xénophon la même confusion de termes. Cependant Théognis se plaint souvent que les bons soient pauvres et que les méchants soient riches, et cette opinion, plus commune parmi les pauvres que

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parmi les rit lies, donnerait à penser qu’il apparie-* nait au parti populaire; mais elle a pu se présenter à son esprit pendant son exil et après qu’il a été dépouillé de ses biens. Au reste, dans ees dissensions

civiles des républiques, il pouvait arriver que le droit fût des deux côtés : la morale sociale des Grecs poursuivait un double but, l’autonomie et l’isonomie; les uns, préoccupés de l’égalité, s’opposaient aux empiétements des riches, les autres redoutaient que la faveur populaire ne sacrifiât la liberté à un tyran. Cette résistance à la tyrannie est l’excuse des aristocraties grecques devant l’histoire; elles étaient nécessaires partout où le peuple n’avait pas la pleine conscience de ses devoirs et de ses droits. Plus nombreux, mais moins fortement constitué que ses adversaires, le parti populaire se laissait plus facilement tromper par ses chefs, et sa victoire amenait plus souvent une usurpation.

Les révolutions qui apparaissent de loin à l’historien impartial comme des luttes de principes, ne sont souvent, aux yeux des contemporains, que des querelles d’intérêts; chaque parti se croit seul dirigé par la justice et ne voit chez ses adversaires que des passions. Théognis ne ménage pas ses ennemis. Quelqups-uns de ses vers semblent écrits sous la première * impression de la colère que lui cause son exil et la défaite de son parti : « O malheureux! les maux que je souffre sont la joie de mes-ennemis et le déses-

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poir île nies amis. (1 107. ) Que Zeus fn accorde de faire du bien à ceux qui m’aiment et de l’emporter sur mes ennemis. Je me croirais un Dieu parmi les hommes si je pouvais faire justice avant l’heure fatale de la mort. Mais, ô Zeus olympien, accomplis ma prière, envoie-moi quelques biens après tant de maux. J’aime mieux mourir, si je ne dois pas trouver la fin de mes peines, et si tu ajoutes toujours les douleurs aux douleurs. Telle est ma destinée, et je ne vois pas la punition de ceux qui possèdent mes biens, qu’ils m’ont ravis par la violence. Et moi, comme un chien, j’ai passé le torrent, dépouillé de tout dans les eaux gonflées du fleuve. Puissé-je boire leur sang noir, et voir enfin un bon démon qui accomplisse mes vœux! (337.) Alors puisse tomber sur moi le grand large ciel d’airain, la terreur des hommes d’autrefois, si je ne fais du bien à ceux qui m’aiment, et si je n’apporte à mes ennemis le désespoir et la ruine! » (870.) Cette soif de représailles ne peut s’excuser que par la colère de la défaite et le souvenir récent des maux soufferts ; mais Théognis n’a plus besoin d’excuse lorsqu’il dit : « Jamais je ne porterai sur le cou le dur joug de mes ennemis, quand même je verrais le Tmolos prêt à me tomber sur la tête.» (1023.) C’est le mot d’Horace : fmpavidum ferient ruinæ.

Aigri par ses malheurs, Théognis voit la nature humaine sous un jour assez défavorable : « L’hon-

iieur est mort, l’insolence et l’injure ont vaincu la jus-, tice et régnent sur toute la terre. (291.) Parmi tous les hommes que le soleil regarde, il n’y a pas un homme vertueux et accompli. (615.) Chacun honore le riche et méprise le pauvre ; l’esprit des hommes est partout le même. (621 .) Nul n’est l’ami de celui que le malheur a frappé, fût-il né de la même mère. (299.) L’exilé n’a pas d’ami ni de compagnon fidèle; c’est là ce qu’il y a de plus dur dans l’exil. (209.) Les amis sont nombreux autour de la coupe pleine, mais ils sont rares quand on a besoin d’eux. » (643.) Ce dégoût des hommes le pousse quelquefois lui-même hors des limites de la justice, comme lorsqu’il dit : « Castor et Polydeukès, qui habitez dans la divine Lacédémone, près de l’ Eurotas au beau cours, si je veux faire du mal à un ami, que ce soit à moi qu’il en arrive; mais si c’est lui qui veut m’en faire, qu’il lui en arrive deux fois autant. » (1087.) Ce souhait fait une plus large part à la vengeance qu’à la justice. En général, on ne trouve dans les poésies de Théognis ni l’enthousiasme de dévouement qu’on admire dans les fragments de Tyrtée , ni l’élévation idéale d’Homère, ni la sagesse pratique d’Hésiode. Il parle trop souvent de sa pauvreté; si Homèhe et Tyrtée étaient pauvres, il est probable qu’ils n’y songeaient guère. Hésiode ne nous énumère les dangers de la pauvreté que pour nous engager à les éviter par le travail. Théognis, qui appartenait à l’aristocratie, se

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plaint d’être pauvre, niais peut-être n'a-t-il jamais essayé de travailler, ou ne l’a-t-il fait qu’avec répugnance.

On regrette encore plus de trouver parmi les poésies de Théognis quelques passages érotiques que , sans le témoignage d’Athénée, on chercherait à attribuer à quelque homonyme. Plutarque cite aussi deux vers de Solon, que , pour la mémoire de çe grand homme, on voudrait pouvoir regarder comme apocryphes. C’est à cette époque qu’apparaît pour la première fois cette confusion entre l’amour et l’amitié, dont on' ne trouve de traces ni dans Homère ni dans Hésiode, et qui rend si choquante la lecture de quelques dialogues de Platon et de quelques idylles de Théocrite. 11 est pénible d’avoir à rappeler le seul reproche sérieux qu’on puisse faire à la Grèce, quoique ce reproche ait aussi été adressé à d’autres peuples, par exemple, aux Celtes par Aristote, et, de nos jours, à la plupart des nations orientales. Chez les Grecs, ce fut un des fruits de la conquête dorienne, .une invention Cretoise , selon Timée. On a voulu l’expliquer, après Ennius, par l’abus des gymnases; il y a une autre explication qu’il est de toute justice de présenté!*, c’est l'extrême chasteté des femmes, toujours retirées dans le gynécée. 11 y eut , il est vrai, des courtisanes à Corinthe, et en général dans les villes maritimes , quoiqu’à Athènes des femmes étrangères ou esclaves descendissent seules à cette

condition. Mais, dans les civilisations modernes , à côté des courtisanes, on trouve un double fléau, la séduction et l’adultère. Les Grecs voulurent s’en préserver ; tout fut sacrifié à la chasteté conjugale, seule garantie de la pureté des races : on proscrivit l’amour et on exalta l’amitié. Malheureusement ces efforts pour sauver la pureté d’un sexe amenèrent la dépravation de l’autre. Mais, en condamnant les Grecs lorsqu’ils outragent les lois divines, il faut nous garder de trop d’indulgence pour d’autres peuples qui, trouvant la chasteté placée si haut dans la morale chrétienne , n’en ont pas moins fait de la séduction un art , et du mariage , base sacrée de la famille , un objet de continuelles railleries. L’adultère, si rare en Grèce, à peine mentionné dans les plus licencieuses comédies d’Aristophane , est devenu un thème inépuisable pour la littérature moderne, pour celle surtout qui prétend offrir la peinture réelle des mœurs. Si la Grèce a ses crimes sur la conscience comme tous les autres peuples, que celui chez qui la chasteté est observée par les deux sexes lui jette la première pierre.

Quelques-uns des vers de Théognis sont évidemment mis dans la bouche d’une femme, car le féminin y est employé à la première personne. Peut-être aussi sont-ils l’œuvre de quelque femme poète , car dans les poésies de cette époque il y a une grande incertitude sur les noms. Les mêfnes vers sorti souvent

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attribués à Théognis, à Solon ou à Mimnerme. Souvent aussi on retrouve la même pensée avec de légères différences d’expression. Le passage suivant est cité sous le nom de Mimnerme et sous celui de Théognis:

« La sueur coule sur toute ma chair; je suis frappé de stupeur quand je songe à cette fleur de l’adolescence : comme elle est charmante et belle, et que ne dure-t-elle plus longtemps ! Mais elle est rapide comme un songe, la jeunesse bénie, et déjà, funeste et hideuse, la vieillesse est suspendue sur nos têtes. » Presque tous les courts fragments qui nous restent de Mimnerme ont ce caractère de profonde mélancolie. Ce sentiment d’ailleurs apparaît plus d’une fois chez Homère, à qui aucun sentiment humain n’est étranger; mais, dans la période inquiète et troublée de l’enfantement laborieux des républiques , on le trouve, en dehors même de la poésie, dans plusieurs traditions plus ou moins historiques, dans la légende d’Adraste et d’Atys, racontée au début de l’histoire d’Hérodote ; dans le discours que cet historien fait adresser à Crœsos par Solon ; dans la belle et poétique légende de Cléobis et de Biton, ces deux frères qui, après avoir traîné le char de leur mère au temple d’Hèrè , reçurent de la Déesse un sommeil éternel pour récompense de leur piété liliale.

On voit poindre dans Théognis les premiers doutes de la philosophie , en présence de l’opposition qui semble exister entre l'idée de la justice divine et le

spectacle du mal. La beauté du monde révèle des lois d’ordre et d’harmonie ; comment donc expliquer la douleur? Pourquoi y a-t-il des vipères et des herbes vénéneuses? La moralité divine n’est pas moins difficile à concilier avec les événements humains. Théognis s’étonne et s’inquiète de voir les fils punis pour les crimes des pères (731), et aussi de voir le bonheur des méchants et le malheur des justes : « Et ceci, roi des immortels, comment est-ce juste, qu’un homme qui s’abstient des actions injustes, qui ne viole pas le droit, qui ne fait pas de faux serment, mais qui vit selon la justice, ne soit pas traité selon la justice? Qui donc, en voyant cela, peut encore vénérer les immortels ? Et que peut-on penser lorsqu’un homme injuste et impie, qui ne craint la colère ni des hommes ni des Dieux , vit dans l’abondance , pendant que les justes sont écrasés sous le poids de la dure pauvreté? » (742.) Cette contradiction a toujours troublé la pensée humaine. Ce n’est pas seulement pour les Grées que le mal est un terrible problème. La même plainte s’élève vers le ciel dans toutes les langues : « Il y a des justes à qui il arrive selon les œuvres des impies, et des impies ji qui il arrive selon les œuvres des justes , » dit l’Ecclésiaste , et il ajoute ; « J’ai dit que cela même était une vanité, et j’ai loué la joie, disant qu’il n’y avait de bon pour l’homme sous le soleil que de manger et de boire et de se réjouir, et qu'il n’y avait pas pour lui autre

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chose dans lès jours de sa vie, parmi les fatigues que Dieu lui a imposées sous le soleil. » (VIII , 14.)

Cette pensée revient souvent chez le philosophe hébreu, surtout en présence de la brièveté de la vie et de l’incertitude de l’avenir : « Tout va au môme lieu; tout est sorti de la poussière, tout retourne à la poussière. Qui sait si l’esprit des fils d’Adam s’élève en haut, et si l’esprit des bêtes descend sous la terre? Et j’ai vu qu’il n’y a de bon pour l’homme que de se réjouir dans ses œuvres , et qui lui apprendra à savoir ce qui sera après lui? » (111, 20.) Théognis dit de môme : « Voici le conseil que je donnerai à tous les hommes : tant que durent la fleur agréable de la jeunesse et la santé du cœur, qu’on jouisse en paix des biens qu’ou possède , car les Dieux n’ont pas donné aux hommes mortels d’avoir deux jeunesses et d’échapper à la mort ; mais la mauvaise et funeste vieillesse les pousse en avant et les saisit par la tète. » (1007.) Jouis de la jeunesse, mon cœur, car bientôt il y aura d'autres hommes, et moi je mourrai et je ne serai qu’une terre noire. » (877.) On pourrait faire bien d’autres rapprochements entre l’Ecclésiasle et les sentences de Théognis : « J’ai félicité les morts plus que les vivants, et j’ai préféré aux uns et aux autres celui qui n’a pas encore été , et qui n’a pas vu les œuvres mauvaises qui sont sou» le soleil. » (IV, 2.) Théognis dit en deux distiques dont les hexamètres ont été attribués à Homère : « Ce

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qui vaut le mieux pour les habitants de la terre, e’est de ne pas naître (et de ne pas voir, les rayons de l’éclatant soleil); mais lorsqu’on est né, de franchir au plus tôt les portes de l’invisible (et de dormir couché sous la terre). » (425.) La forme a généralement plus d’ampleur dans l’Ecclésiaste que dans Théognis ; mais la pensée est la même. Ni d’un côté ni de l’autre on ne peut supposer un emprunt; il faut se borner à constater dans deux races différentes les mêmes défaillances.

Mais l’homme ne peut s’endormir dans l'inertie du désespoir; le plus découragé des poètes grecs se redresse par un effort inattendu et chante uu hymne à l’espérance : « L’Espérance est la seule bonne Déesse qui reste parmi les hommes ; les autres Dieux nous ont abandonnés et sont remontés vers l’Olympe. La Bonne Foi est partie , la grande Déesse ; la Sagesse s’est éloignée des hommes ; les Charités, ô mon ami, ont quitté la terre. 11 n’y a plus de justice ni de serments fidèles, et nul ne respecte les Dieux immortels; la race des hommes pieux a disparu, on ne connaît plus la loi et la piété. Mais, tant que qpus vivons et que nous voyons la-lumière du soleil, honorons les Dieux et attendons l’Espérance; prions les Dieux , brûlons les cuisses grasses des victimes, et que l’Espérance reçoive nos derniers et nos premiers sacrifices.» (11*14.) \près avoir demandé hardiment des explications à /eus (37;1), Théognis

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iinit par reconnaître que l’adversité n’est qu'une épreuve qui distingue le brave du lâche , et que l'homme doit supporter courageusement sa destinée :

« C’est dans la pauvreté que se montrent le faible et le fort; c’est lorsqu’ils sont saisis par la misère. Tel a des pensées injustes, et son esprit ne sait user ni des maux ni des biens ; le brave doit résister aux uns et user dignement des autres. (393.) Kyrnos , la pensée de l’homme vertueux est toujours inébranlable; il est également fort dans l’adversité et dans le bonheur. (320. ) Supporte l’adversité, Kyrnos, comme tu t’es réjoui dans le bonheur; tes maux aussi sont un présent de la destinée ; et comme du bonheur tu es tombé dans le malheur, ainsi maintenant cherche à te tirer du mal en demandant le secours des Dieux. (355.) 11 faut accepter ce que les Dieux donnent aux mortels, et supporter son sort, quel qu’il soit , sans se désoler des maux et sans se réjouir du bonheur avant d’avoir vu la fin. (591 .) Nul n’est pleinement heureux. Mais le brave supporte ses maux et ne laisse même pas voir sa douleur. Le lâche ne sait supporter ni les maux ni les biens. (4 4 1 .) Je ne puis, ô mon cœur, te fournir tout ce qui te convient : sois fort; tu n’es pas seul à aimer le bonheur. (695.) Supporte tes maux, mon cœur, quoique tes souffrances soient inouïes : c’est le cœur des lâches qui se rétrécit. Ne va pas augmenter la douleur de la défaite par la colère e| tes plaintes, et alfliger

ï.li

tes amis et réjouir tes ennemis. Les dons fàtals des Dieux ne peuvent être évités par un homme mortel, ni s’il plongeait dans l’abîme de la mer pourprée, ni lorsqu’il est entré dans leTartare brumeux. » (1 029. ^ Ces pensées semblent une expression anticipée de la morale stoïcienne. L’actif et puissant génie de la Grèce trouve toujours la force de lutter contre le monde extérieur. C’est la lutte qui grandit l’homme; c’est par elle qu’il domine et transforme quelquefois sa destinée. Rien ne contribua plus que les agitations permanentes de la vie politique à développer chez les Grecs cette vertu de résistance. Sans doute ces agitations n’étaient pas sans dangers : elles entraînaient souvent des usurpations, des tyrannies et l’exil des vaincus. Bien des peuples n’auraient pas survécu à de pareilles épreuves ; mais ce qui eût été mortel pour d’autres faisait vivre celui-là. La trempe, qui réduirait le verre en poussière, donne la souplesse et la forte à l’acier. Les exercices violents sont dangereux pour les vieillards et les races étiolées; ils entretiennent l’activité de la vie organique dans les natures puissantes et saines. L’énergie native de la race hellénique s’y retrempait chaque jour, comme Antée renouvelait ses forces en touchant la terre. Jamais ni les guerres extérieures ni les dissensions civiles n’entravèrent en Grèce le libre développement du génie. Théognis et Solon prirent une part active aux querelles des factions politiques de iVIégare et

d’Athènès; Alcée composa un grand nombre de vers contre la tyrannie, et fut exilé, dit-on, ainsi que Sappho, à la suite d’une conspiration contre Pittacos ; /Eschyle combattit à Marathon. L’art ne trouva jamais en Grèce ce calme et ce repos qui ailleurs semblent nécessaires à son existence. La période la plus lumineuse de son histoire correspond à des siècles de désastres et d’anarchie, à l’invasion des Mèdes, à la longue et spnglante guerre du Péloponèse. 11 en est ainsi de ces plantes qui, loin de leur patrie, ne peuvent fleurir que dans une serre chaude , à l’abri du vent et de la pluie, tandis que sur leur rocher natal elles bravaient les orages et les tempêtes.

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