‹ De la morale avant les philosophiesChapitre 10 sur 29 · MORALE SOCIALE · texte numérisé non relu

MORALE SOCIALE

Développement parallèle du corps et de l'esprit. — Droit et devoir. — La cité grecque; Pautonomie et l'isonomie, le courage et la Justice. — Force du lien soéial chez les Grecs. — Le polythéisme grec comparé, dans ses conséquences morales, avec le panthéisme indien et le dualisme iranien. — Le travail, base de la propriété en Grèce. — Agriculture et industrie. '— Comparaison de Tart grec et de Part égyptien ; parallèle de Tart^ et de la morale.

Il y a un rapport nécessaire entre la morale des peuples et leur religion. Dans le monothéisme, la loi, c'est la soumission absolue à la toute-puissance divine. L'homme ne pourrait trouver sa route dans le sable sans bornes ; mais la colonne de feu le guide, et du milieu des éclairs la loi descend comme une

manne bénie. Le peuple recueille avec reconnaissance, mais aussi avec crainte , la parole de celui dont la colère est un feu dévorant comme le vent du désert. Dans le polythéisme , chaque être est une force indépendante qui a sa loi en lui-même, et c'est

de l'action libre de ces forces et du concours de ces lois que résulte Tharmonie du monde. Les Dieux sont les gardiens des lois étemelles , mais ils ne pourraient ni les changer ni les détruire, car ces lois sont la nature et l'essence propre des choses, leur part spéciale, leur destinée. La morale , la loi de rhomme, est une des formes particulières de ces règles immuables. L'homme la connaît par une révélation spontanée de sa conscience en même temps qu'il se connaît lui-même, car elle n'est pas distincte de lui ; elle est sa condition normale , et consiste dans le libre et harmonieux développement de toutes ses énergies C'est en vivant selon sa propre nature qu'il accomplit sa destinée et concourt pqur sa part à l'harmonie universelle.

Cette idée de l'harmonie universelle , du xoeyjxoç, comme l'appelèrent depuis les philosophes, idée républicaine qui est particulière à la religion des Grecs, a pour conséquence naturelle une morale essentiellement politique et sociale* Les Grecs ne supposent jamais l'homme en dehors de la société; leurs traditions ne leur parlent pas d'un premier homme, parce qu'il ne semblait pas possible qu'à aucune époque l'homme eût pu vivre seul. L'éducation, qui est une introduction à la morale sociale et à la vie politique, fait de l'enfant un homme, et de l'homme un citoyen. Elle assure la santé de l'âme par celle du corps. La gymnastique donne au corps la force et la

beaulé; la robuste jeunesse prélude par les salutaires fatigues de la palestre aux rudes travaux de la guerre et à la défense de la patrie, et par cette gymnastique de l'esprit, que les Grecs nommèrent la musique, à la pratique des vertus viriles et à l'exercice du droit, qui est la liberté. Chacun de ces nobles exercices de l'esprit et du corps a quelque Dieu pour inventeur. Poséidon, Héraclès, Apollon et les fils jumeaux de Zeus enseignent l'équitation, la lutte, le disque et le pugilat; Hermès Enagonios, père de Palaestra, préside aux jeux sacrés ; Athènè l'ouvrière ( EpyavYi ) enseigne aux filles les travaux de leur sexe, aux hommes les arts de la guerre , et le chœur harmonieux des Muses, conduit par Apollon Musagète, règle les danses religieuses et tempère par la mélodie les mouvements violents de l'âme. C'est ainsi que, par une juste pondération de ses facultés natives, par le développement parallète du corps et de l'esprit, l'homme se crée lui-même et réaKse en lui son idéal; comme Héraclès, qui étouffe des monstres dans son berceau, il s'affranchit par le travail et la lutte du joug de la nature , et le sentiment de sa force est une révélation de son droit.

Mais en même temps qu'une force libre , qui est sa volonté, l'homme sent en lui une règle, qui est sa conscience; loi infaillible qui soumet la volonté, comme les Dieux domptent les Titans. Cette lumière intérieure lui montre dans chacun de ses semblables

une force libre comme la sienne, un droit égal à son 4 ' droiC. De même que les lois éternelles maintiennent Tordre du monde par Téquilibre des forces, ainsi la loi morale limite le droit de chacun , qui est la li* berté, par lé respect du droit d'autrui, qui' est le devoir, au nom de l'égalité , qui est la justice. Dikè, dont le nom signifie proprement le partage égal (i), a pour attribut la balance. D'après la mtythologie grecque, qui enveloppe toujours dans les mêmes symboles le monde humain et le monde extérieur à l'homme, les Heures, les Saisons qui partagent l'année , qui conduisent les chars célestes et ramènent tour à tour les fleurs et les fruits, se nomment Dikè, Eunomia et Irène, c'est-à-dire la justice égale, l'ordre et la paix. Elles sont filles de Thémis, aussi bien que les Moires, les conditions propres, les causes finales des êtres. Thémis, c'est la règle immuable, la loi absolue; c'est elle qui convoque daûs l'Olympe l'assemblée des Dieux : au ciel comme sur la terre, la loi n'est que l'accord des forces libres , l'union des volontés.

Thémis est la loi des Dieux, l'expression collée^

(1) Aristote, qui définit la justice par Inégalité, fait dériver àUti de 5(xa, en d«ux parts égales. (Ethic. Nicomach., V, 7.) tl est plus grammatical de dire que ces deux mots oat pour étymologie ccmimune l'adverbe ot;. En donnant à 5ixt) son sens propre, Tégalité, on s'explique Torigine de l'expression adverbiale 6Cxy]v, commCy à l'égal de. Le latin confond aussi sous un même mot Tégalité et la justice, xquus, aquitas. Quant à Thémis , son nom a la même racine que Oeo;, Oeafiô; ; Dikè, fille de Thémis, signifie, en traduisant la langue des mythes, que Végalité des droits est l'expression de l'ordre.

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tive et générale des rapports dans la nature; Dikè, sa fille, est la loi des hommes, la forme particulière des rapports entre des êtres égaux. La connaissance de cette loi est la Morale ; fruit spontané de la conscience humaine, c'est elle, comme le dit Hésiode, qui distingue l'homme entre tous les animaux. Elle a pour principes le droit et le devoir. Le droit est l'exercice régulier des énergies individuelles, la liberté considérée dans chacun ; le devoir est la réflexion du droit dans la conscience , la liberté de chacun considérée dans ses égaux. Tout homme, en reconnaissant dans les autres hommes ses semblables et ses égaux, avoue leur liberté et proclame son propre devoir, qui est de respecter en eux la liberté qu'il s'attribue à lui-même ; et réciproquement , au nom de cette même égalité, en reconnaissant son devoir; il affirme le leur, qui est de respecter en lui la liberté qu'ils réclament pour eux. Sans le droit, le devoir manque de base et il n'y a plus de morale ; sans le devoir, le droit manque de règle et il n'y a plus de société. Droit et devoir sont des termes corrélatifs qui n'ont de sens que l'un par l'autre et n'expriment que le double aspect d'une même idée. Les deux formes du droit, la liberté et l'égalité, ou, comme disent ^ les Grecs , \aui(ymmie et l'tsowomte, correspondent aux deux formes du devoir, le courage et la justice. La liberté qui se défend contre l'agression se nomme le courage; l'égalité qui se maintient

contre Tusurpation s'appelle la justice. « Le bonheur, c'est la liberté ; la liberté, c'est le courage, » dit Périclès dans la magnifique oraison funèbre que Thucydide lui fait prononcer. Une différence de terminaison distingue en grec la justice comme droit et la justice comme devoir, ^uyi et ^ocatoauvyj, l'égalité et l'équité. Le courage et la justice sont les deux grandes vertus sociales : le courage est l'essence et l'attribut de l'homme, comme l'indique son nom, av^peta; la justice est, comme le dit Théognis, le résumé de toute vertu. La justice est la garantie du droit, le courage en est la sauvegarde ; ainsi le devoir est l'affirmation et la revendication du droit. Assise auprès de Zeus, Thémis l'entretient sans cesse : c'est l'intelligence qui consulte et médite la loi. Aux côtés de Zeus se, tiennent la force et la puissance , auxiliaires de la justice : ainsi la force est sanctifiée en devenant la protectrice du droit. Ares , le courage guerrier, est appelé par Homère le soutien de la loi.

Le polythéisme a pour principe l'indépendance des forces ; dans l'univers et dans les sociétés humaines, l'ordre est le concert des volontés libres; le droit social a pour base le droit' individuel ; l'autorité de la loi s'appuie sur le consentement de chacun. La cité, la république, tcoIi;, est une société .volontaire qui a pour conditions normales l'autonomie et l'isonomie, c'est-à-dire l'ordre dans la liberté

et dans l'égalité. La loi n'est pas imposée par une volonté plus forte ^à une volonté plus faible, pas même par la puissance divine à la faiblesse humaine; c'est un accord libre et spontané entre égaux. L'expression, le signe extérieur de cet accord , de ce pacte volontaire , est le serment^ mot redoutable , qui inspire aux Dieux comme aux hommes une religieuse terreur ; car, d'après Hésiode, les Dieux euxmêmes, s'ils se parjuraient , seraient rejetés de la société de leurs égaux. Cette parole, qui sonne étrangement pour des oreilles modernes, s'explique par le double caractère des Dieux , qui sont à la fois des lois immuables et des forces libres. Sous ce dernier aspect, ils sont les gardiens des lois, et doivent s'y soumettre eux-mêmes. Les Grecs auraient craint d'ôter à la loi son caractère absolu en la confondant avec une volonté arbitraire, fût-ce une volonté divine. Si la force, dans le langage poétique, peut prendre des proportions humaines, la loi conserve toujours son infaillible autorité. Or le serment est comme un résumé de la loi elle-même, puisque la loi est l'expression d'un rapport fixe, rapport qui , ejntre des êtres libres, prend la forme d'un pacte juré. Le serment, qui garantit la durée des accords , qui relie même les morts aux vivants et l'avenir au passé, est sous la garde dés graves Déesses, filles de la nuit ; des Euménides, bienveillantes au bon , terribles au méchant, qui punissent, dans ce monde et dans

l'autre, le meurtre et le parjure^ les plus grands de tous les crimes, car toute société repose ^ur le respect (le la vie humaine et des conventions jurées.

Comme Tétat social n'est pas une chaîne imposée, mais un engagement libre et volontaire , chacun de ceux qui jouissent des bienfaits de la vie policée doit

consacrer tout ce qu'il a de force à la défeiïse de la

loi. Celui qui lui sacrifie sa vie ne dépasse pas les limites de son devoir; envers sa patrie comme envers ses parents, l'homme a toujours une dette antérieure à payer. Et non-seulement le pacte social doit être maintenu dans son ensemble, mais il doit être préservé de toute atteinte dans chacun des membres de la république! La loi est sous la sauvegarde de tous, et, si le droit public est violé dans la personne d'un seul , tous doivent prendre en main la cause commune. Lorsqu'un membre est blessé , le corps tout entier ressent la blessure ; tel est, comme le disait Solon , le caractère d'une cité bien ordonnée. L'homme n'est pas en règle avec la loi pour s'être abstenu de la violer, il faut encore qu'il la défende. Pour se mettre à l'unisson des harmonies célestes, il doit établir l'ordre en lui-même et hors de de lui ; c'est par l'active énergie de la lutte qu'on imite les Dieux. Le courage est l'auxiliaire de la justice. Sans la haine du mal la vertu serait stérile. Les grands héros qui ont mérité l'apothéose sont des dompteurs de monstres et des redresseurs de torts;

Thésée détruit les brigands, délivre les captifs voués au Minotaure, et établit la démocratie dans Athènes. Héraclès, le vainqueur des hydres et des lions, perce de ses flèches l'aigle du Caucase et délivre Prométhée; il réconcilie la terre et le ciel.

Le devoir social ne s'applique pas seulement à prévenir ou détruire le mal qui vient de la violence des hommes, il s'étend à la réparation de tous les malheurs qui peuvent frapper la société dans un de ses membres. Les maux que les Dieux envoient à l'homme, en même temps qu'ils sont des épreuves pour son courage, sont aussi pour ses semblables des occasions d'exercer leur vertu. La justice, cette . loi sainte qui mêle une note humaine à l'harmonie du monde, corrige les erreurs de la destinée ; elle ne dément pas son caractère, qui est l'égalité, en attribuant plus de droits au faible, plus de devoirs au fort; de là le respect des orphelins, des étrangers, des suppliants, des vieillards. « C'est de Zeus que viennent les mendiants et les pauvres, dit Homère; sous la figure d'étrangers et de suppliants, les Dieux parcourent les villes pour éprouver la justice des hommes. » De là aussi, les autels élevés à la Pitié ; de là, le culte rendu à la Bienfaisance, la forme la plus large de la justice. Eurynomé, la large loi, a pour filles trois Déesses, les trois sœurs inséparables, les bienfaisantes, les Charités, dont les beaux bras enlacés expriment par un gracieux symbole les liens

mutuels et réciproques de la générosité et de la reconnaissance; ce que Tune reçoit de l'autre, elle le rend à la troisième. Elles sont la joie de la nature, la grâce et la beauté du monde, le charme divin de la vie, et elles enchaînent tous les êtres dans les liens bénis de l'universel amour.

Quand l'esprit public s'éteignit en Grèce avec la liberté, l'active énergie des premiers siècles lit place à une abnégation indifférente et passive. L'empereur Marc-Aurèle ne pouvait pas plus que l'esclave Épictète arrêter la décadence du monde, et il suffisait à ces âmes pures de conserver le culte de la justice dans le sanctuaire de leur conscience immaculée. Au milieu d'une société énervée et servile, il était bien permis aux Stoïciens de répondre à toutes les tyrannies du dehors par le mépris du sage, et, dégoûtés du présent, de chercher la liberté dans le monde

intérieur. Mais, dans les jours de jeunesse et de

force, cette résignation eût été de la faiblesse, et cette sérénité, de Tégoïsme ; car alors le droit public avait pour base le droit individuel, que nul ne devait laisser violer en sa personne; c'était l'héritage sacré des ancêtres qu'il fallait transmettre à ses enfants : dédaigner d'en prendre sa part, c'était compromettre celle des autres; supporter une injure, c'était encourager la violence , c'était contribuer par sa lâcheté au triomphe de l'injustice. Si le droit outragé cédait sans résistance, le monde serait bientôt la proie de

Tiniquité. Quelle qu'en soit la victime, toute agrès-, sion doit être repoussée au nom de la sainteté de la loi. C'est seulement lorsque le coupable a reconnu sa faute, lorsqu'il a essayé de la réparer, qu'il est admis aux purifications expiatoires. Alors il revêt le caractère sacré du suppliant ; le repentir satisfait l'éternelle justice, et il ne reste place que pour le pardon et l'oubli. On connaît la touchante allégorie des prières dans l'Iliade : elles suivent de près Atè , l'erreur et le vertige qui pousse l'homme à l'injustice, et elles réparent ses outrages. Ceux qui les écoutent, elles les exaucent toujours ; mais, si on les rebute, c'est Atè à son tour qui venge leur injure, et punit ceux qui n'ont pas pardonné.

Cette mutualité de droits et de devoirs, cette égalité fraternelle des volontés libres qui faisait la force du lien social chez les Grecs , était à leurs yeux la principale cause de leur supériorité sur les barbares: « Les Grecs ne sont ni les esclaves ni les sujets d'un homme, * dit Eschyle dans sa tragédie des Perses. Ils croyaient que là où il n'y a pas de droits communs, il n'y a pas de société, mais seulement une troupe d'hommes rassemblés par la force, maintenus par la crainte, des sujets, pas de citoyens, tf Entre les loups et les brebis, il n'y a pas de serments sincères, » dit Homère. Tandis que, dans une société d'égaux, où le droit social n'est que la réunion des droits particuliers, c'est l'énergie de

chaque citoyen qui maintient Tordre au dedans et la paix au dehors, et garantit la durée de la cité, sous le règne de la force, le repos et le silence sont d'autant mieux assurés, selon la remarque d'Aristote {Polit. ^ V, 2), que les sujets y sont plus dépourvus des vertus viriles, et que la puissance du nombre est annulée par la faiblesse de chacun. Le dévouement à la patrie et aux lois, qui était la vie des cités grecques, était remplacé chez les barbares par une soumission passive, qu'on apprécie dans les animaux domestiques, mais qui semble peu digne de la grandeur de l'homme : un chien fidèle vaut mieux qu'un esclave humble et craintif. L'obéissance n'est pas la vertu, et, si la morale est la distinction du bien et du mal, elle ne peut exister que là où il y a choix volontaire.

Pour apprécier la portée morale de l'Hellénisme et marquer sa place dans l'histoire des idées, il faut le comparer, dans son principe et dans ses conséquences pratiques, avec les religions sorties de la même source, avec les religions des peuples qui appartiennent,comme les Grecs, à la grande famille des Aryas, tels que les Hindous et les Iraniens. Dans le panthéisme de l'Inde (1), le monde est un être uni-^ que, dont les mille manifestations, que nous nom-

(1) Le Yéda, quoique écrit en sanskrit, est le patrimoine œmmun de la race Arya, dont il représente le polythéisme primitif. Le panthéisme n*apparaft que dans les épopées qui appartiennent en propre à l'Inde brahmanique.

mous les être finis , n'ont pas d'existence propre, et partant, aucun droit individuel. En niant le droit de* l'homme, le Panthéisme aboutit au fatalisme et à l'inertie de la résignation. Toute moralité disparaît avec la liberté; il n'y a ni bien ni ma], mais l'action multiple de l'Être unique. Chaque partie du grand tout est renfermée dans une prédestination irrésis* tible comme dans une cellule close. Astre ou plante, homme ou bète, cliacun de nous a sa fonction dans le grand corps du monde, comme chaque membre a sa fonction dans le corps humain, et le Çudra ne peut pas plus remplir le rôle du Brahmane que les membres celui de l'estomac. C'est le systènie de la hiérarchie et des castes. Le polythéisme hellénique, au contraire, considère le monde comme une fédération de forces distinctes et de lois multiples. L'homme est une de ces forces, et il a sa loi propre. Dans la société comme dans l'univers, l'ordre n'est que l'accord des volontés libres dans l'unité abstraite de la loi. La cité, union spontanée de volontés indépendantes, est incompatible et contradictoire avec toute espèce d'hiérarchie et de castes; entre les associés qui la composent il peut y avoir différence de fonctions, jamais inégalité de droits.

Dans le dualisme de l'Iran, le monde est un immense champ de bataille où luttent éternellement le bien et le mal, la lumière et les ténèbres; c'est une guerre à mort, avec deux armées en présence, et des

deux parts l'inflexible hiérarchie militaire et la discipline despotique d un camp. Il faut que Thomme s'enrôle sous le commandement d'Ormuzd et combatte à sa suite. La loi du soldat , c'est l'obéissance muette; elle a pour principe Fautorité, pour sanction la crainte, pour gardien le glaive. Cette vivace religion de la guerre a toujours porté les mêmes fruits ; les peuples qui ont successivement dominé la haute Asie ont tous eu pour forme politique la monarchie féodale. L'idée de la lutte existe aussi dans l'Hellénisme, mais avec un tout autre caractère. L'opposition des principes engendre l'harmonie. Les querelles des Dieux sont la condition de la vie universelle, comme les agitations de l'agora sont la condition de la vie politique dans les cités. Le monde est moins un champ de bataille qu'un gymnase. L'homme descend dans l'arène comme un athlète, parce que la lutte est un exercice salutaire et qu'une gloire immortelle en est le prix. Dans cette mêlée générale des forces vives de la nature, les sociétés humaines entrent comme des corps francs, comme des.bandes de volontaires libres, dont la discipline intérieure est réglée par un mutuel accord. La loi ne descend pas du ciel, elle nait du concours harmonieux des volontés unies ; elle a pour principe la justice, pour but la liberté, pour sanction la conscience. La morale n'est pas la soumission passive, c'est l'action régulière de toutes les forces de l'homme. Pour les développer, chacun lutte d'à-

bord contre lui-même : il dompte ces Titans intérieurs, ces passions déchaînées, qui troubleraient la paix du fraternel bataillon dont il fait partie ; c'est une émulation de sacrifices réciproques. En même temps, pour déblayer le sol de la conquête , il faut lutter aussi contre ces obstacles sans nombre que la terre enfante sous les pas de l'humanité.

La morale grecque est la morale active de la lutte et du travail. Nulle place pour cette oisiveté contemplative des sociétés orientales ; « la paresse est haïe des Dieux, » dit Hésiode. Son nom en grec est synonyme de lâcheté. Le travail n'est pas une punition, il est la loi même de l'homme, le légitime emploi de sa force et de sa liberté ; c'est par le travail qu'il se rap* proche des Dieux. La forme la plus ancienne et la plus sainte de l'industrie humaine, l'agriculture, qui fait servir la nature aux besoins de la vie de l'homme, est un don de la grande déesse, Dèmèter, la législatrice, Thesmophore, car c'est en substituant le travail pacifique à la rapine et à la violence que les hommes sortent de la barbarie primitive et se constituent en société policée. Ce rôle de civilisateur fut aussi par la même raison attribué à Dionysos, dont le culte prit une si grande extension à mesure que la vigne devint une source de richesses pour les Grecs. Ce culte fut bientôt associé à celui des Déesses de l'agriculture, Dèmèter et Korè, principalement chez les autochthones de l'Attique. Le rapport si naturel

entre les travaux de la^ terre et la civilisation s y traduisit encore sous une autre forme par les légendes locales des filles de Cécrops, associées avec la Déesse qui fit présent aux hommes de l'olivier sacré, symbole de la paix.

Par le travail , Thomme s'affranchit de la nature, il la domine et la transforme. Il y a eu des sociétés qui ont blasphémé le travail ; elles en ont été punies par des siècles de barbarie. L'oisiveté des peuples pasteurs de TOrient donna naissance à une caste sacerdotale absorbée dans la vie contemplative ; la violence sauvage des races barbares de l'Occident produisit une oligarchie militaire. Des deux côtés, le travail fut abandonné à la caste inférieure, qui cultivait le sol pour nourrir les castes oisives. La propriété n'étant qu'un privilège, n'avait pas de base morale. L'appropriation n'est qu'un fait ; pour être maître du sol, il ne suffit pas de l'enclore d'un fossé, il faut le cultiver. Avant d'être fécondée par l'industrie humaine, la terre est le patrimoine commun de tous les êtres vivants, hommes ou bêtes, qui la foulent sous leurs pas ; c'est le travail qui donne à l'homme un droit sur la nature. La morale grecque, qui a pour base le droit individuel et la responsabilité des œuvres, fonde la propriété sur le travail personnel et attribue la récolte à celui qui a semé. L'essence du droit est la justice égale et réciproque, et tout droit suppose un devoir correspondant. La propriété, pas

plus que la liberté, ne peut être un privilège; elle est garantie par le respect de chacun pour le droit de ses égaux, qui est le sien. La clôture des champs est sous la protection de Zeus epxeioç, et la vierge Hestia veille sur la pierre du foyer, élément fondamental de la cité grecque. Homère parle avec horreur de ceux qui ne cultivent pas la terre, et de ceux qui n'ont ni société, ni lois, ni foyer. Cette malédiction ne s'adresse d'ailleurs qu'à ceux qui restent volontaire^ ment à l'état sauvage ; un homme qui, par suite d'un malheur envoyé par les Dieux, est privé de ces biens inestimables, a droit au contraire à la protection et au respect.

Après l'agriculture , se développent successivement les autres formes du travail humain, placées d'une manière générale sous l'invocation d'Athènè, de Prométhée et d'Hèphsestos. La plus ancienne et la plus utile des sciences, la médecine, est enseignée par Apollon et son fils Asclèpios. C'est aussi Apollon, le Dieu prophète, qui enseigne la science des présages, complément de l'agriculture et première ébauche de la météorologie. Poséidon protège la navigation ; Hermès, le commerce et les échanges. Les villes naissent au son des lyres ; la poésie préside à tous les travaux , et un respect égal entoure toutes les branches de l'industrie humaine. Mais, dans celles qui sont d'une utilité plus immédiate pour le développement du bien-être matériel, les Grecs semblent

avoir été dépassés par plusieurs peuples d'Asie. 11 en é^t une dans laquelle ils n'ont pas de rivaux, la plus élevée de toutes , l'art. Chez certains peuples , l'art est proscrit par la religion; mais partout où il existe , il est l'industrie divine par excellence ; il naît et grandit à l'ombre des temples , se mêle intimement au culte et prend l'empreinte particulière des idées religieuses qu'il est chargé d'exprimer. Toutes les fois que l'homme donne un corps à sa pensée, soit qu'il règle par la politique* les rapports sociaux , soit qu'il crée par la plastique des formes réelles ou imaginaires, il cherche toujours à reproduire dans son œuvre ce qu'il voit ou croit voir dans les œuvres divines ; l'art de chaque peuple est, comme sa morale, une conséquence de sa religion. . La sculpture , l'art de Prométhée , semblait une usurpation de la puissance divine à cette énergique théocratie juive qui fonda l'unité nationale sur le monothéisme. Comment enfermer l'Infini dans une forme ? L'art ne peut se contenter d'un type unique , et la variété des types divins aurait brisé tôt ou tard l'unité du dogme. Aussi, de tous les préceptes de la Bible, ieelui qui est répété le plus souvent, celui dont l'oubli entraîne les malédictions, les fléaux et les servitudes, c'est la défense de sculpter des images. Il n'y a que la musique et la poésie, cette austère et monotone poésie des psaumes, qui puissent glorifier dignement celui qu'aucune langue humaine ne peut

nommer. Les Perses, dont la religion est presque une variante du monothéisme, regardaient comme impie l'usage des temples et des simulacres divins. Dans leurs invasions en Grèce, ils s'acharnèrent à détruire les temples, et les Grecs, après la victoire, s'engagèrent à n'en pas relever les ruines, mais à les laisser subsister comme des monuments éternels de la fureur sacrilège des barbares.

Les Indiens et , parmi les peuples les plus voisins de la Grèce, les Assyriens et les Égyptiens, élevèrent des monuments gigantesques et les remplirent d'images peintes ou sculptées. Sans doute les Grecs ont pu recevoir de ces peuples les premiers rudiments de l'architecture, de la peinture et de la statuaire, soit par les navigateurs phéniciens, soit par l'intermédiaire des Lydiens , voisins par leur position des nations les plus civilisées de l'Asie, et des Grecs par leur origine. Mais ils ont pu aussi , spontanément, sans beaucoup d'efforts et sans enseignement préalable, concevoir ces idées si simples de bâtir uue cabane, de charbonner une silhouette sur un mur, et de tailler dans un morceau de bois de grossières images, comme lés sauvages de l'Amérique en savent faire sans avoir pris de leçons de l'Egypte ; puis, par la seule force de leur génie, passer de la cabane au temple, de la silhouette à la peinture, et des fétiches de bois à la frise du Parthénon. Cette question des origines n'a pas , au fond , une très-grande impor-

tance ; il en est de Tart des Grecs comme de leur religion : en supposant qu'ils aient emprunté Tenveloppe de leurs symboles aux peuples qui les ont précédés, ils en ont revêtu une pensée entièrement neuve et originale. De même aussi, lorsqu'on pourrait prouver qu'ils ont reçu de ces peuples, beaucoup plus anciens qu'eux, quelques procédés techniques , ils n'en auraient pas moins introduit dans l'art un élément fondamental que nul ne pouvait leur donner, car nul ne le possédait, le sentiment delà beauté. Quand on compare l'art grec avec celui de tous les autres peuples de l'antiquité ( ne parlons pas des modernes, puisqu'ils reconnaissent les Grecs comme leurs initiateurs et leurs maîtres ), on ne trouve pas seulement entre eux une différence de degré, mais une différence de nature. L'insuffisance du langage nous oblige à leur donner le même nom; mais, si l'on définissait l'art la réalisation du beau par les œuvres humaines , il faudrait dire que la Grèce seule a eu un art. Les races primitives, ces Titans de l'humanité, entassaient des montagnes de granit ; les temples des Dieux olympiens n'ont pas cette grandeur massive qui écrase la pensée : ils ont la beauté qui l'élève vers les sereines régions de la lumière ; ils sont proportionnés à ces Dieux humains qui les habitent. Les autres peuples avaient cherché le divin dans la nature , la Grèce le trouva dans l'homme ; ils avaient eu des tailleurs de pierre , elle eut des sculpteurs.

Elle fut créatrice dans le sens le plus élevé , elle découvrit des idées et les incarna dans des formes divines ; elle donna des corps immortels à ces Lois de proportion et d'harmonie qui se révèlent dans Tordre physique par le beau , dans Tordre moral par le juste, et qu'elle appelait ses Dieux.

L'art égyptien, et en général l'art sacerdotal, n'est qu'une sorte d'écriture, un ensemble de signes figurés auxquels, par une convention arbitraire, on a attaché un sens abstrait. Expression du culte de la force, c'est-à-dire du fait, il a atteint son apogée lorsque! est parvenu à traduire chaque ordre de faits , dans sa plus haute généralité, par des formes, ou plutôt par des formules hiératiques, consacrées dès l'origine par l'autorité de la théocratie et transmises comme une science , dans leur rigueur invariable , aux ouvriers chargés de les reproduire. Les caractères distinctifs des espèces animales ou des races humaines sont bien saisis ; mais toutes les représentations d'une même forme semblent exécutées d'après un modèle unique. Rien ne distingue un sphinx d'un autre sphinx , un ibis d'un autre ibis , un roi d'un autre roi. Chaque attitude, celle de la prière ou du commandement, par exemple, est toujours figurée de la même manière et avec une précision mathématique.

Il n'y a pas loin de ces types consacrés par la tradition et imposés par Tautorité, à ce que Platon

nomme les Idées ^ à ces formes générales qui constituent les espèces et donnent l'existence aux individus, comme le moule dans lequel on coule la statue , comme le coin qu'on imprime sur la médaille. Que Platon ait eu ou n'ait pas eu conscience de cette analogie , on ne peut donc s'étonner qu'avec ses tendances théocratiques et panthéistes , il ait préféré , tout artiste qu'il était, les formules inflexibles de la peinture et de la sculpture égyptiennes à l'art libre de son pays, de même que Voltaire, malgré tout son esprit, vante souvent la Chine, parce qu'il croit y retrouver sa théologie raisonnable et ennuyeuse. Mais la décision souveraine de l'humanité tout entière a cassé ce jugement de Platon. Qu'a-t-il donc manqué à l'art égyptien pour atteindre la perfection suprême de l'art grec? Bien peu de chose en apparence, rien peut-être qui soit saisissable au regard de l'analyse, rien que la différence qui sépare un corps vivant d'un cadavre embaumé. Les organes sont les mêmes, et entre la vie et la mort il n'y a que l'épaisseur d'une lame de couteau ; mais cette imperceptible distance est un abîme sans fond que l'Egypte n'a jamais pu franchir. Là , une théocratie pétrifiante enferme un peuple de momies dans la nécropole des castes ; un art hiératique fige sa pensée dans des moules immuables , sarcophages de ces créations mortes. La Grèce tomba dans une extase naïve devant la muette immobilité de ce monde d'automates^,

comme on est séduit par la majesté grandiose des montagnes et des rochers. Ce premier-né des peuples semble avoir l'éternité de la matière qu'il adore , comme il en a l'inertie. Il était facile à une pareille société de durer de longs siècles ; elle n'a jamais vécu ; elle est immortelle comme les pierres.

Les artistes grecs savaient aussi bien que les Égyptiens, et sans avoir besoin d'aller s'instruire ailleurs, que les formes absolues des choses ont un caractère de persistance et de durée que ne peuvent avoir leurs expressions particulières , exemplaires plus ou moins incomplets d'un type normal qui est leur règle et leur loi. Ils savaient d'une manière inconsciente et sans connaître la théorie des Idées , car l'art devine et ne déduit pas , que l'espèce domine les individus, qu'elle était avant eux, qu'elle sera après eux, qu'elle en est la véritable existence , et qu'il n'y a rien de plus réel que l'idéal. Comme le minéralogiste retrouve par le clivage les formes géométriques régulières dans les cristaux incomplets que la nature ou la chimie lui présentent, ainsi Zeuxis, peignant Hère d'après les plus belles filles d'Agrigente, élaguait les différences accidentelles et retrouvait ainsi le modèle qu*il avait rêvé. Mais, ce modèle retrouvé par la pensée, l'art lui donnait le mouvement et la vie. Quand cet art n'était encore qu'une aspiration et une espérance , c'est ainsi que le pressentaient les poëtes; dans l'Odyssée, Hèphaestos donne à Alkinoos

un chien d'or qui paraît vivant ; dans Tlliade , Hè» phaestos s'avance vers Thétis, soutenu par deux vierges d'or qui semblent animées. Il y a au musée des Antiques un petit bas-relief où l'on voit Prométhée modelant des figures d'hommes et de femmes, et, à mesure qu'il les achève, Athènè leur présente un papillon, allégorie de l'âme. Toute la théorie de l'art grec est là.

Dans Tart comme dans la morale, la Grèce ne fit qu'appliquer les principes de sa théologie. L'harmonie du monde lui sénablait produite par une pondération de forces intelligentes et libres, par un accord de lois indépendantes. Elle réalisa cet idéal dans la cité, où l'ordre résulte du concours des volontés unies , où le droit public est la somme des droits particuliers ; elle le réalisa dans l'art , où la beauté résulte de la proportion des formes et de la liberté des attitudes. Dans le monde des esprits , la loi morale n'est pas une inévitable nécessité imposée fatalement par une force supérieure, c'est une règle intérieure selon laquelle chacun dirige la libre action de ses facultés. Dans le monde des corps , le type n'est pas une enveloppe de chrysalide qui emprisonne les êtres vivants comme un tombeau, c'est un harmonieux balancement de lignes qui règle , sans Tentraver, le jeu libre et spontané des organes. Comme les Dieux ne sont pas des abstractions personnifiées, mais des lois conscientes d'elles-mêmes et

douées, comme l'homme, d'énergies multiples, Tart, qui leur donne un corps, traduit cet attribut divin de la vie et de la pensée par le mouvement des membres et par l'expression des traits. C'est bien moins le costume et les ornements accessoires qui distinguent les types divins les uns des autres que le caractère particulier des formes , des poses, des traits et des allures. Quand Phidias veut faire un Zéus, il ne croit pas qu'il suffise de lui mettre la foudre entre les mains, il songe à un passage d'Homère : « H dit, et de ses sourcils noirs le fils de Kronos fit un signe ; et les cheveux ambrosiens s'agitèrent sur la tête du prince immortel, et il ébranla le vaste Olympe. » Le Zeus olympien n'existe plus, et on ignoce si le masque qui est au Vatican est imité du chef-d'œuvre de Phidias ; mais^ en voyant ce large regard, cette force calme, cette profonde sérénité, on reconnaît la pensée qui maintient l'équilibre des lois du monde , et on avoue que la Grèce seule a su créer des Dieux.

La sculpture continua et acheva l'œuvre d'initiation religieuse commencée par la poésie. Tous ces types merveilleux, inspirés au génie de l'artiste par le génie du poëte, firent plus pour raffermir la religion ébranlée des peuples que tous les raisonnements des philosophes ; et quand ceux-ci voulaient combattre l'impiété naissante , c'est encore par le spectacle de la beauté du monde qu'ils démontraient le plus clairement l'existence des Dieux. L'esprit

religieux de la Grèce primitive n'avait pas eu besoin d'autres preuves. L'homme alors, ébloui et charmé devant les aspects multiples de la vie et de la lumière, devinait les principes des choses sous leurs apparences mobiles. Ne pouvant les définir , il les ' appelait les Lois, à* cause de Tordre qui brille dans Tunivers. La beauté est dans le monde physique ce que sont la vérité dans le monde intellectuel, la justice dans le monde moral , l'expression de ces lois d'ordre et d'harmonie. L'art, la science et la morale sont les trois faces d'un prisme ; quelle que soit celle qu'on regarde, elle nous fait apercevoir les deux autres. Mais les sens s'éveillent avant la raison et la conscience ;. le beau nous apparaît d'abord , et nous découvre les deux autres aspects des lois étemelles, le juste et le vrai. Il eût été inutile en Grqce de poser la question de la moralité de l'art ; on n'y séparait pas le beau du juste , et le même mot rendait ces deux aspects de la même idée. La vérité et la justice se révélaient par la beauté, la plus éclatante des perfections divines. La beauté n'a pas de mystère ; aussi n'a-t-elle pas de sceptiques ni d'athées;' pour convaincre, elle n'a qu'à paraître : on ne discute pas, on tombe à genoux.

Entre les sphinx égyptiens ou les taureaux de Ninive et une statue grecque, il y a toute la distance de l'ouvrier à l'artiste ; comme entre la morale des barbares et celle des Grecs, il y a l'abîme qui sépare

l'esclave de Thomme libre, Tobéissance à la force du respect volontaire de la loi. Le panthéisme nie l'individu ; il enveloppe toutes les différences dans une gaine uniforme ; il confond la loi avec la force , le droit avec le fait, l'idéal avec le réel. Ni dans sa morale, ni dans son art, il n'y a place pour la liberté. Au contraire, la liberté est la condition première de l'art et de la morale des Grecs. Le principe de la cité grecque est l'autonomie , convention volontaire qui contient à la fois le droit et le devoir, la loi et la liberté, une règle pour les forces individuelles et ^ne garantie pour l'ordre public; le principe de l'art grec est l'idéal , c'est-à-dire la révélation de l'éternelle beauté dans la pensée humaine. Cette révélation est proportionnée à la nature et au degré de Tintelligence de chacun; l'art, qui en est l'expression, ne peut se cristalliser dans des formes immobiles ; la liberté lui est nécessaire ; chaque statue grecque porte l'empreinte du génie particulier de l'artiste qui Ta exécutée. Cette alliance intime de la loi et de la liberté produisit les mêmes fruits dans l'art et la morale , dont le parallélisme est complet de tous points. La loi n'est jamais mieux observée que lorsqu'elle est librement consentie. Nulle part l'homme ne fut plus grand qu'en Grèce, et nulle part le lien social ne fut plus fort ; de même l'art grec , qui fait une si large part à Tinspiration individuelle, est aussi le modèle le plus parfait et le plus irréprochable de

la correction des lignes et de la pureté des proportions.

La Grèce n'admit pas dans Tart le fatalisme du type, ni dans la morale le fatalisme de la loi; mais elle ne se courba pas davantage devant le despotisme des faits particuliers. La morale est aussi incompatible avec ridée du hasard qu'avec celle de la nécessité, et ce n'est pas pour s'humilier sous le joug des accidents que l'art s'est affranchi des bandelettes sacrées. La morale grecque se développa entre la la Toi sans liberté et la liberté sans loi ; l'art grec poursuivit son évolution entre l'autorité inflexible des types préconçus et l'imitation servile des réalités changeantes. Mais la mort est la conclusion nécessaire de la vie : au lieu de cette immuable éternité qui séduisait Platon dans l'art égyptien, la sculpture grecque eut son déclin, comme elle avait eu son ascension glorieuse. Au siècle d'Alexandre, en même temps que la philosophie sapait la religion nationale et que l'esprit républicain déclinait, l'éléDaent divin commença à s'affaiblir dans l'art. La légende de Dédale , l'artiste mythologique auquel la Grèce attribuait ses plus anciennes statues , ressemble à une mélancolique prophétie des destinées de l'art grec. 11 est d'abord enfermé avec son fils dans l'inextricable labyrinthe que lui-même avait bâti ; pour l'en faire sortir, il lui donne des ailes , et le fils de sa pensée, à peine délivré de sa prison , s'envole vers

1 ether sans bornes , jusqu'aux dernières limites du regard et du génie de l'homme , et , à mesure qu'il approche de ces hauteurs brûlantes et lumineuses , il &eat fondre ses ailes,, et il retombe alors dans le monde inférieur, dans la région des choses passagères, dans la mer orageuse et mobile des vulgaires réalités.

La Grèce poursuivit un idéal de befiuté dans l'art, un idéal de justice dans la morale. Mais le marbre et l'airain sont plus souples que le cœur de l'homme, et la résistance inerte de la matière n'est rien auprès de la résistance active des passions ennemies. Entourée d'adversaires, une société naissante ne peut confier la garde de ses droits qu'à la force des armes, et la guerre entraîne toujours une suspension partielle des lois sociales. On ne peut donc s'étonner que la Grèce n'ait fait qu'entrevoir son idéal de société fondée sur le droit et la justice , sans pouvoir parvenir à l'atteindre ; c'est une gloire assez grande pour elle de l'avoir poursuivi sans relâche par tant de voies différentes et à travers tant d'obstacles , sans jamais y renoncer jusqu'à l'entier épuisement de ses forces. Plus heureuse dans l'art , elle réalisa son rêve; elle ne retomba, comme Icare, qu'après avoir touché les cieux. Devant les statues grecques comme devant les poëmes d'Homère, on reconnaît qu'elle est parvenue aux dernières limites où puissent aspirer les plus ambitieuses espérances de l'homme, et que

c'est assez pour l'avenir de pouvoir admirer et comprendre ces inimitables révélations de l'immortelle beauté. Le siècle de Périclès fut dans la vie de la Grèce ce que la période grecque tout entière sera dans l'histoire du monde, cette heure fugitive et insaisissable de fraîcheur printanière et d'efflorescente puberté qui laisse, en nous quittant, de si longs regrets. Entre l'art hiératique des premiers âges et l'art trop réel et trop humain des siècles suivants , la statuaire du Parthénon est comme un hymen sa* cré de la terre et du ciel.

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