‹ De la morale avant les philosophiesChapitre 9 sur 29 · GG DE LA MORALE · texte numérisé non relu

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sans avait la vertu de purifier les souillures , on offrait celui de quelque victime sans tache , choisie parmi les plus belles du troupeau, parmi celleô qui n'avaient pas encore allaité ni porté le joug (Iliade, VI, 309; X, 293), à cause de l'idée de pureté qui s'attache à l'enfance et à la virginité. Le sacrifice parut d'autant plus efficace que la victime était plus précieuse, et, tout sentiment humain ayant ses écarts, le sentiment religieux comme les autres, il dut arriver, surtout chez les peuples où ce sentiment revêt le caractère d'une crainte servile, qu'on immolât des victimes humaines. Mais la punition de Lycaon, la biche substituée à Iphigénie sur l'autel d'Artémis , apprenaient aux Grecs que leurs Dieux repoussaient ces sacrifices impies , en usage chez les barbares. Il restait même un souvenir lointain de l'époque où on ne présentait aux Dieux aucune offrande sanglante. (Pausanias, VIII, 2.) Plusieurs divinités grecques ne reçurent jamais d'autre offrande que des fruits : trois lois antiques étaient conservées, selon Porphyre, dans le sanctuaire d'Eleusis : a Honore tes parents ; offre aux Dieux les fruits de la terre ; ne tue pas les animaux. » Sans doute ce ne fut pas sans remords que l'homme s'accoutuma à détruire la vie des autres êtres pour entretenir la sienne. Il essaya du moins , en associant les Dieux à ces immolations , de leur ôter le caractère de meurtre , comme s'il ne faisait alors que renvoyer ces existences à ceux qui les

avaient données. Dans Homère, on ne tue pas un animal sans que ce soit en l'honneur des Dieux ; on le leur consacre d'abord, pui§, le sacrifice accompli, on leur en présente les prémices , et les hommes se partagent le reste.

Cette pieuse coutume d'offrir aux Dieux la pren^ière part de tous les biens qu'ils donnent aux hommes a excité la gaieté de Lucien et d'Athénée et l'indignation de plusieurs philosophes, qui n'ont vu dans ce ténioignage de reconnaissance qu'un marché honteux pour la majesté divine. A force de se montrer plus jaloux de la dignité des Dieux que les Dieux eux-mêmes, on retrancherait de la religion toute espèce de culte. Si les Grecs n'avaient cru leurs offrandes agréables aux Dieux, ils auraient laissé les Dieux dans ce lointain vague , si voisin du néant , où les reléguèrent les Épicuriens. Le culte , destiné à rappeler à l'homme, par un signe extérieur, qu'il n'est pas isolé dans l'ensemble des choses, est un élément indispensable à la religion. Si la piété naïve des premiers âges donne à ce tribut la forme d'un don librement offert et reçu avec plaisir, il n'y a là matière ni à rire ni à s'indigner. L'homme conserve sa dignité, même en .faisant acte de soumission; il s'adresse aux Dieux, non comme un esclave à ses maîtres , mais comme un suppliant à l'hôte dont il implore l'assistance. Les Grecs parlaient aux Dieux debout et le front levé , dans la noble attitude qui

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distingue T homme entre tous les autres êtres; quelquefois même ils faisaient leurs prières assis; ils exposaient leurs vœux simplement , avec respect, mais avec confiance, sans terreur et sans humilité.

Nous sommés souvent surpris du ton familier d'Ulysse avec Athènè, sa protectrice, et, en général, des allures indépendantes des héros d'Homère avec les Dieux. Nous sommes presque blessés de voir, dans un célèbre passage de TOdyssée, qui d'ailleurs passe pour une interpolation, le chanteur Demodocos travestir en une scène comique, pour amuser les convives, ce grand symbole des filets d'Hèphaestos, qui représente l'Amour unissant dans des liens indissolubles les principes contraires , pour leur faire engendrer l'Harmonie. Plus tard, sur le théâtre d'Athènes, Aristophane plaisantait les Dieux et se moquait de Dionysos aussi librement que du peuple souverain. Rien de tout cela ne choquait les Grecs; ils n'avaient pas ce qu'on appellerait aujourd'hui la bosse de la vénération. Leur piété n'en était pas moins vive : ils sentaient partout la présence des Dieux , ils les regardaient, non comme des despotes sévères, mais comme des amis et des protecteurs bienveillants ; ils les associaient à tous les actes de leur vie, ils les conviaient à toutes leurs fêtes, car le bonheur de l'homme est un hymne de reconnaissance Dans ces fêtes joyeuses ils s'égayaient avec eux , quelquefois même à leurs dépens ; mais les Dieux indulgents de

la Grèce ne s'offensaient pas des innocentes railleries des poètes , leurs premiers et leurs véritables prêtres, et la gaieté du peuple montait vers le ciel comme un concert de bénédictions.

La religion consacre le lien des hommes entre eux, en même temps qu'elle relie l'bomme aux Dieux ; le culte public rattache la religion à la morale. En Grèce, le culte privé a peu d'importance ; les prières se font en commun , et chacun fait des vœux pour tous : « Verse tes pluies, cher Zeus, sur les champs des Athéniens. » Les sacrifices sont offerts par tout le peuple, et se terminent par des banquets fraternels présidés par les Dieux, dont les poètes célèbrent les louanges au son des flûtes et des lyres. Les théories, les chœurs et les danses sacrées donnent à ces fêtes un caractère de sérénité grave , et tempèrent l'expansion de la joie populaire par le sentiment du rhythme et de la mesure. Parmi ces fêtes, les unes correspondent aux phases de la vie de la nature, aux saisons de l'année, et rappellent les premiers bienfaits des Dieux et les premières conquêtes de l'homme : ce sont les fêtes du travail et de l'agriculture, célébrées aux époques des semailles, des

récoltes et des vendanges. Les autres se rattachent aux premiers développements de la vie sociale et policée, à la fondation des villes , à leur constitution, aux alliances des différents États.

La musique et la poésie, les luttes gymniques, les^

courses de chars, forment le fond commun de ces fêtes, sortes de concours pacifiques qui entretiennent une salutaire émulation entre les cités grecques. Toutes ces communes indépendantes, dont chacune a sa vie propre , ses traditions locales , trouvent un lien religieux dans ces jeux sacrés célébrés sous le regard protecteur des Dieux de la patrie. Les réunions se font à des- intervalles réglés, sur différents points de la Grèce, pour assister au plus beau spectacle qui puisse réjouir les regards des hommes et des Dieux, celui des nobles exercices du corps et de lesprit , dont la culture parallèle sert de base à la morale des Grecs. La concorde et la paix; tous ces peuples assemblés aux fêtes de la force et du génie; l'élévation des âmes vers l'idéal divin devant sa révélation la plus évidente et la plus limpide, la beauté humaine : tel est le culte qui convient à ces Dieux sculptés dans le marbre de Paros , jeunes et beaux comme ce peuple d'athlètes qu'ils protègent ; l'homme les imite par la lutte et l'activité féconde, il les honore par la joie et le bonheur , et il leur offre dans ses fêtes, comme la plus digne action de grâces, le spectacle même de leurs bienfaits.

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