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aussi, à chaque phase de leur élaboration , Tempreinte de Tâge des peuples. De même que les mots d'une langue passent du sens propre au sens figuré, ainsi tel symbole, qui représentait d'abord un simple phénomène physique, exprime plus tard* une des grandes lois de la nature, puis une conception morale. Lorsque le langage poétique dés vieux âges eut besoin d'interprétation, en l'absence d'une théo* cratie chargée d'expliquer les dogmes, chacun, suivant la nature de son esprit, put saisir tel ou tel côté de la pensée des mythes. En général, leur caractère physique tendit à s'effacer devant leur aspect moral. Les Stoïciens furent ceux qui pénétrérent le mieux le sens général des symboles, quoique dans l'exemple d'Hermès, que nous venons de citer, le sens physique ait échappé à la sagacité habituelle de Cornutus. Les Épicuriens, au contraire, s'arrêtant à l'enveloppe poétique et humaine de la mythologie, adoptèrent ce système pseudo-historique d'Evhémère dont on peut voir un exemple dans les plates explications de Palsephatos.
Ce qui tendait à propager cette erreur, c'est la distance de plus en plus faible qui séparait les Dieux des Demi-dieux, et ceux-ci du reste de l'humanité. La Grèce ne voit pas les Dieux à cette hauteur inaccessible où l'Orient les avait placés. Elle les regarde moins comme des maîtres que comme des protecteurs, des amis, des frères aînés. La race
mortelle se retrempe sans cesse aux sources de l'immortalité par les mille hymens qui unissent le ciel à la terre. Si Téther créateur, Zeus, le principe de la vie universelle , descend en pluie d'ôr dans le sein de la Terre, son épouse, et si de ces unions bénies naissent les sources jaillissantes, la sève des plantes nourricières, les formes de la vie organisée, Persée, Perséphonè, Dionysos, ne faut-il pas voir aussi le fruit d'une union divine dans chacun de ces nobles héros, l'honneur et le salut de la race liumaine, qui domptent les monstres, qui punissent les crimes, parcourant la terre par la force de leur bras, sans se reposer jamais tant qu'il reste une faiblesse à protéger, un fléau à détruire? Le type de tous ces Demi-dieux humains , le fils de la Force, confondu dans la reconnaissance des peuples avec l'astre glorieux dont il est l'image, Alcide, le fort, après ses rudes travaux accomplis sous l'empire de la dure nécessité, est reçu en frère par le peuple des immortels, et dans le ciel conquis par son courage, possède une jeunesse éternelle, Ij^ei jcaXXtorçupov -îiêviv. Les Dioscures, lés Argonautes, le Législateur (©viGeuç), fils des divinités protectrices d'Athènes (AtÔpa-AÔYivv), Aiyeioç-IIodei^wv), et tant d'autres héros bienfaisants placés aux confins du mythe et de l'histoire, résument dans leur légende leur double caractère et leur double origine, et l'on s'étonne que les Grecs n'aient pas eu l'équivalent de ce beau
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mot latin de religio^ car jamais croyance ne relia comme celle des Demi-dieux la terre au ciel.
Plus tard, quand le sentiment religieux s'affaiblit, que TespAt des symboles commença à s'oublier, on ne vit plus que des adultères dans toutes ces naissances divines. La moralité même de la Grèce se retourna contre elle : elle avait substitué le mariage à la polygamie orientale , et cette substitution se traduisit dans ses légendes par la jalousie d'Hère, contre les autres épouses de Zens. Les créateurs des vieux mythes avaient emprunté leurs images à la vie pa-. triarcale : le père de famille entouré de ses épouses et de ses nombreux enfants , ils en retrouvaient le modèle dans l'Éther bienfaisant et fécond, père des Dieux et des hommes. Ses unions avec les femmes mortelles , unions sacrées d'où naissent les héros , n'étaient que la traduction poétique de cette pensée salutaire et fortifiante : les grands hommes sont de race divine, et, par les durs labeurs, par la pratique des vertus viriles, ils retournent au ciel dont ils sont sortis. Les héros viennent de Zeus, les poètes vieninent d'Apollon et des Muses : cette paternité céleste lient le milieu entre le patronage des saints par le baptême chez les chrétiens et les incarnations divines dans les religions de l'Inde. Mais la poésie grecque, qui donne toujours un corps à la pensée, ne pouvait exprimer un patronage divin que par l'image
d'une paternité réelle. Quant aux incarnations in-
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diennes, elles représentent les Dieux descendant sur la terre pour sauver le monde ^ tandis que dans les apothéoses héroïques c'est Thomme qui escalade le ciel par sa vertu. Il y a entre ces deux idées toute la distance dh Tlnde théocratique à la Grèce républicaine.
La religion des Demi-dieux humains transforme les cultes locaux et donne une sanction nouvelle à cette grande loi morale qui est la base* de la société grecque : l'amour de la patrie. Ce n'est plus seulement le fleuve ou le ruisseau natal, ni le bois sacré des Nymphes de sa montagne, qui relie l'homme à la terre paternelle : c'est le souvenir toujours présent des héros de sa race. Chaque ville a ses héros pro- , tecteurs, chaque famille a ses Dieux domestiques, les glorieux ancêtres , démons bienfaisants , devenus après leur mort les gardiens de ceux dont ils ont été les modèles pendant leur vie. Le peuple les invoque le matin des batailles ; ils lui prêtent l'appui de leurs bras dans les luttes sacrées pour la défense des foyers et des autels ; et si une jeune génération part un jour pour les émigrations lointaines , ils la suivront dans ses courses au delà des mers et rattacheront par un culte commun la colonie à la métropole. Tous ces illustres morts , devenus citoyens de la république des Dieux par leur glorieuse apothéose, veillent toujours sur leur cité natale, du haut de l'Olympe étoile conquis par leurs vertus.
La Grèce avait un trop profond sentiment de la dignité humaine pour ne pas développer cette noble croyance de Timmortalité de Tâme, commune à toute la race des Aryas, et qui , par le culte des morts, relie le présent et l'avenir au passé. Là pieuse coutume de brûler les morts éloignait de la pensée cet odieux supplice d'une lente pourriture; c'était bien assez d'être séparés de ceux qu'on aimait , sans les jeter en pâture aux vers avides. Un peu de cendre blanche recueillie dans l'urne sacrée restait comme un souvenir aux mains de leurs amis. Le reste s'évaporait comme la fumée d'un sacrifice , et l'on croyait sans peine qu'avec lés dernières étincelles de la flamme, cette autre flamme, cette lumière intérieure qui les avait animés , vêtue d'air, invisible et présente, retrouvait une vie nouvelle au sein de l'éther sans bornes. Cette croyance n'est pas le fruit d'une réflexion tardive , elle naît spontanément du légitime orgueil de l'homme, qui sent en lui un principe divin, woôeo; çwç. On se plaint de voir dans Homère les morts regretter la vie ; on s'étonne que ces hommes des âges héroïques , en proie à l'inquiète activité de la jeunesse, soient quelque peu effrayés de ce repos et de ce silence, de cette vie de souvenirs et de rêves qui les attend dans le monde invisible ; on ne peut pardonner à ce vieil aveugle de n'avoir pas su imaginer quelque chose de plus beau que le soleil. Mais, si la lumière n'était pas si douce, voudrait-on
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la retrouver au delà de la tombe , et n'est-ce pas te regret de la vie, pour lui-même et pour ceux qu'il aime, qui éveille dans l'homme Tespérance de l'inimortalité?
La vie à venir était un des thèmes favoris de la
. vieille poésie épique des Grecs. Outre le onzième chant de VOdyssée et la moitié du vingt-quatrième, plusieurs poëmes cycliques , par exemple le poème des Retours et la Minyade de Prodicos de Phocée, contenaient des descriptions du monde invisible. C'est d'après la Minyade, selon Pausanîas, que Polygnote avait peint le séjour des morts dans la leschè de Delphes. Il existait aussi un po€me attribué à Hésiode sur la descente de Thésée et de Pirithoos dans les demeures d'Aïdès. D'après les Travaux et Jours du même poëte, les hommes de l'âge d'or deviennent des Démons protecteurs et se répandent dans l'air ; ceux de Page d'argent habitent sous la terre. Quant aux Héros demi-dieux, ils habitent les îles des heureux et sont gouvernés par Kronos. Ces îles, dont il est question aussi dans l'hymne de Callistrate à Harmodios et Aristogiton-, paraissent se confondre avec
' l'île blanche, Leukè, où Thétis transporta l'âme d'Achille, d'après VJEthiopis d'Arctinos de Milet, et avec le champ Èlysien où règne le blond Rhadamanthe , d'après le quatrième chant de l'Odyssée. La plupart de ces poëmes étant perdus aujourd'hui , il est difficile de savoir si toutes les descriptions de la
vie future étaient d'accord entre elles; mais, si l'expression était différente, la pensée première était toujours celle d'une récompense pour les bons, d'une punition pour les criminels. Agamepmon atteste dans VIliade les divinités qui punissent après la mort ceux qui ont violé leur serment. Dans un autre passage du même poëme, Homère désigne ces divinités sous le nom d'Érinnyes. Ce sont les redoutables déesses qui représentent à la fois les imprécations de la victime et les remords du meurtrier. Dans iEschyle elles se nomment elles-mêmes les Imprécations ; attirées par l'odeur du sang répandu, elles suivent le coupable à la piste, comme une meute de chiennes furieuses : <r Là, là, là, dit Oreste, vous ne les voyez pas, mais moi je les vois. »
Ainsi la loi morale a une sanction au delà de la vie terrestre dans cette croyance à l'immortalité de l'âme, qui est le complément et la conséquence de la conception religieuse des Grecs. La nature entretenait cette espérance par des images gracieuses , la religion la confirmait par des symboles rassurants. La délivrance des fils de Kropos, la résurrection de Dionysos et de Korè, et bien d'autres légendes, traduisaient sous des formes variées le divin réveil du printemps, et cette éternelle consolation de la nature renaissante. L'homme ne reniait pas sa fraternité avec la nature ; il vivait en elle et la sentait vivre en lui, et devant cette fête de la terre joyeuse au retour
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de la lumière, devant cette victoire bénie de la vie sur la mort , il ne pouvait douter de sa propre immortalité.
Cependant, depuis que cette religion est morte, chaque siècle lui jette, en passant, sa part de malédictions et d'outrages. Les plus indulgents ne veulent voir qu'un tiçsu de fables immorales et absurdes dans ces grands symboles par lesquels les contemporains d'Hésiode et d'Homère traduisaient leur intuition des lois générales du monde. On ne se demande pas comment ces absurdités ont pu produire l'Iliade, l'Odyssée, le Parthénon, les plus splendides chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Ceux même qui accordent à la civilisation des Grecs l'admiration qu'elle mérite font une exception pour leur religion. Mais les religions sont la vie des peuples, elles en répondent devant l'histoire ; l'art, la science, la morale et la politique s'en déduisent comme une conséquence de son principe. Devant les bienfaits de cette merveilleuse civilisation qui est son œuvre , il serait temps de relever l'hellénisme de l'anathème qui pèse sur lui depuis sa mort.
Ce qui est regardé comme le dernier degré de la lâcheté lorsqu'il s'agit d'un homme, l'insulte à un tombeau, peut-il être permis contre une croyance, et les fils doivent-ils bafouer ce qu'ont adoré leurs pères ? Le polythéisme est trop opposé aux mœurs des peuples modernes pour qu'on puisse supposer qu'il
renaîtra jamais de ses cendres; cette enveloppe mortelle des idées, la forme sous laquelle elles se révèlent au monde, elles ne la reprennent plus lorsqu'elles Vont une fois quittée* Puisque le passé est mort et qu'il ne peut revivre, recueillons-en du moins les ruines avec le respect et la pieuse mélancolie d'un vieillard qui évoque les souvenirs de sa jeunesse.