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CHAPITRE II

RAPPORTS DE L'hOMHE AVEC LES DIEUX; CARACTÈRE DU CULTE

HELLfNIQUE

L'harmonie du monde produite par la lutte des principes contraires ; lattes des Dieux les uns contre les autres ; des Dieux contre les Titans et les Géants; de Itionune contre les Dieux, ou résistance de l*homme au monde extérieur. — Héraclès et Prométhée. — La destinée chez les poètes grecs n'est qu'une forme abstraite des lois diyines ; son accord avec la liberté humaine. — La divination et les oracles. — La prière; les sacrifices ; les fêtes publiques.

D'après nos conceptions physiques, les mouvements de la nature sont produits par la pondération de forces opposées , par l'antinomie de lois complémentaires ; gravitation et force centrifuge, contraction et dilatation, cohésion et répulsion moléculaire, tendance des graves vers le centre de la terre, expansion de la chaleur et de la lumière vers Tespace. Dans la vie minérale, l'affinité chimique, qu'elle soit une force spéciale ou une résultante, est en raison inverse des analogies, en raison directe des oppositions ; il en est de même des attractions électriques.

Dans la vie organisée, le règne végétal est un appareil de réduction, le règne animal un foyer de combustion; balancement dynamique, équilibre des contraires, dépendance mutuelle et réciproque de toutes les énergies vivantes qui s'enchaînent sans hiérarchie dans un ordre éternel; alternatives d'absorptions et de sécrétions , de veille et de sommeil, de destruction et de renaissance ; on ne finirait pas d'énumérer les formes multiples de cette respiration régulière de la nature, de ce mouvement cadencé de systole et de diastole qui fait circuler la vie dans les artères du monde.

Si nous retrouvons ces idées, du moins dans leur plus haute généralité, sous les symboles religieux de la Grèce,, il n'y a pas lieu de s'en étonner. Quand nos paupières s'ouvrent devant la nature, notre premier regaird atteint d'abord les limites que nos yeux ne pourront jamais franchir; puis, par une attention successive, noi;is étudions un à un les différents objets contenus dans le champ de la vue. Peu à peu l'immense tableau noua est connu dans tous ses détails, mais chacun de ces détails conserve dans l'ensemble la place et l'importance relative que lui avait^assigné notre premier coup d'œil. Les lois mathématiques, qui sont les lois de l'esprit humain , l'homme en retrouve les applications dans le monde réel ; la synthèse générale des choses, annoncée a jîriortpar l'intuition religieuse, est d,ém,ontrée a pas-

teriori par l'analyse scientifique. De même que les métaphores concrètes des langues primitives se trouvent parfaitement propres à traduire les idées abstraites des époques postérieures, ainsi, dans les mythes religieux, qui sont la langue de l'humanité naissante, on saisit sous leur expression la plus large des lois dont les révélateurs des vieux symboles ne soupçonnaient pas toutes les manifestations particulières. Les alternatives de la huit et du jour, de la vie et de la mort, et aussi la lutte des éléments, le ciel bleu après la tempête, l'été après l'hiver, la vie entretenue et renouvelée par la destruction, avaient suffi à l'esprit généralisateur de la i^ace hellénique pour deviner dans la nature une loi d'antagonisme et d'équilibre qui se manifeste aux investigations modernes sous bien d'autres formes. ^

Le pply théisme n'admet pas, comme le dualisme mazdéen un bon et un mauvais principe et deux camps rivaux dans la nature ; d'après la cosmogonie des Grecs, d'accord avec la science moderne, les principes opposés sont également nécessaires, et de l'union des contraires résulte l'harmonie universelle. C'est ce que les poètes expriment par le mythe d'Harmonie, fille d'Ares et d'Aphrodite unis danS les liens de l'indissoluble amour, dans l'invisible filet forgé par Hèphaestos. Cette idée formait le fond des mystères deSamothrace. La discorde est aussi nécesfiaire que l'amour ; le monde est né des imions et

des guerres des Dieux. A voir la merveilleuse perfection des œuvres divines, la régulière successioa des saisons et des heures, il semble que les Dieux n'ont à craindre ni résistance ni obstacles. Au sommet de Téther calme, dans leur inaltérable sérénité, la poésie les voit régler les mouvements rhythmés des astres et conduire le chœur chantant des êtres ; on les appelle les heureux, ceux dont la vie est facile et douce, peia ^cSovreç. Cependant, ainsi que la ma-* tière résiste à l'ouvrier, la substance première des choses est rebelle à l'action des lois régulatrices. La mère des Titans s'irrite de leur défaite ; de son sein trop fécond sortent mille monstres, les nuages noirs^ les miasmes putrides, Python, l'hydre de Lerne, et le vent souterrain, source des éruptions volcaniques, l'ftnmense Typhoeus, le plus fort et le plus terrible de ces fils de la terre qui voulaient escalader le ciel. Les forces déréglées sont vaincues, mais la tradition atteste que la lutte a été longue et la victoire disputée. Ces grands combats prennent différents caractères dans les légendes ; tantôt les Dieux luttent contre les Géants et les Titans, tantôt ils luttent entre eux. 11 reste dans la poésie d'Homère de nombreux échos de ces antiques traditions religieuses, par exemple la cofispiration d'Hère, de Poséidon et d'Athènè contre Zeus au premier chant de l'Iliade; la querelle d'Hermès et d'Apollon , la lutte d'Hère contre Zeus et contre Lèto dans les hymnes. L'herméneutique

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donne la clé de tous ces symboles qui représentent sous diverses formes l'antagonisme des forces et des principes cosmiques. La Théomachie de riliade oppose les Dieux les uns aux autres, et le sens théologique de cette lutte perce encore à travers les intérêts humains auxquels le poëte l'a subordonnée. La guerre des Dieux ,et des Hécatonchires contre les Titans dans la Théogonie, a un caractère encore plus hiératique, qui ne lui 6te rien de sa poésie ; c'est une page qui peut soutenir la comparaison avec les grandes batailles d'Homère, et qu'on peut citer comme un exemple de la manière dont la poésie religieuse des Grecs traduisait le spectacle ou le souvenir des grandes convulsions de la nature :

* « Une clameur terrible s'éleva de la mer sans bornes, la terre au loin retentit, et le vaste ciel gémit ébranlé, et le large Olympe était secoué dans sa base sous le choc des immortels. Jusqu'au Tartare ténébreux pénétrait la secousse profonde, et le bruit des pas précipités, et l'effrayant tumulte des grands coups. Donc ils lançaient ainsi des deux parts les traits lamentables, et jusqu'au ciel étoile montaient les cris de guerre, et les hurlements des combattants dans la mêlée. Et Zeus ne contint plus son courage; et tout à coup sa poitrine se remplit de colère, et il déploya toute sa puissance. Et aussitôt, du ciel et de l'Olympe il s'avança, fulgurant sans relâche, et les foudres rapides volaient de sa main robuste, avec le

tonnerre et l'éclair, et se multipliaient, roulant partout la flamme sacrée. Tout autour la terre féconde mugissait embrasée, et sous le feu craquait au loin l'immense forêt. Et le sol bouillonnait, et les ondes de rOcéan, et la mer sans fond. Et une chaude vapeur les enveloppa, les Titans terrestres ; la flamme immense monta vers l'éther divin, et les yeux des plus forts étaient aveuglés par l'éclatante splendeur de la foudre et des éclairs. L'incendie envahit le redoutable abîme. Il semblait, à entendre et à voir tant de bruit et de lumière, que la terre et le large ciel se confondaient, car c'était l'énorme tumulte de la terre écrasée et du ciel se ruant sur elle : tel était le fracas de la mêlée desDieux. Et en même temps les vents s'ébranlaient et soulevaient la poussière, et le tonnerre, fet l'éclair, et la foudre ardente, armes du grand Zeus, et portaient le bruit et les clameurs au milieu des combattants; et dans le vacarme incessant de l'épouvantable bataille, tous montraient la puissance de leurs bras. >> \Jn autre passage de la Théogonie, qui semble une variante de celui-ci, raconte avec la même énergie d'expression la lutte de Zeus contre Typhoeus, lutte qui, dans les poëmes contemporains ou postérieurs, devint un des épisodes de la guerre des Géants. L'issue de cette grande guerre fut longtemps douteuse, comme on peut le voir par le récit d'Apollodore; malheureusement ce récit n'est qu'une sèche analyse de toute cette vieille poésie religieuse

de la Grèce, presque entièrement perdue pour nous, et dont Nonnos, qui a traité le même sujet dans les premiers chants de ses Dionysiaques, ne peut certes pas compenser la perte. Dans leur lutté contre les Géants, les Dieux avaient pris des héros pour auxiliaires, comme ils avaient opposé aux Titans les Hécatonchires. Ainsi l'homme entrait à son tour dans cette grande mêlée de la nature, et il y faisait bravement son devoir. Toutes ces guerres divines, à en juger par les échantillons qui nous en restent dans Homère et Hésiode, étaient racontées avec autant d'impartialité que la querelle des Troyens et des Achéens dans Tlliade, ou la rivalité de Sparte et d'Athènes dans Thucydide. Pourquoi, en effet, prendre parti dans ces batailles sacrées où vainqueurs et vaincus concourent également, par leur opposition même, à la beauté de l'univers ? Asclèpios, foudroyé par Zeus pour avoir compromis l'ordre du monde en ressuscitant les morts, n'en est pas moins un Dieu bienfaisant, et iwérite d'avoir ses temples. Prométhée, pour être l'adversaire de Zeus, n'en est pas moins l'ami de la race humaine. Les Titans sont vaincus, mais non maudits; les Dieux les prennent à témoin de leurs semaents (1), et les invoquent même quelquefois (2) ; les hommes aussi leur adressent des prières (3). On sait d'ailleurs que

(1) Iliade XIV. — (2) Hymnes homériques. — (3) Ister et r^icandre, cité* par Suidas.

Zeus les a délivrés (1) comme il avait délivré les Hécatonchires; on sait que Kronos règne sur les îles des heureux et que Prométhée a été ramené au ciel par Héraclès. Comme les héros de la Walhalla se réconcilient chaque soir après le jeu sanglant des épées, les Dieux grecs se sont dès longtemps réconciliés dans la paix de TOlympe, ou plutôt ce n'est que par une nécessité du langage poétique que leurs luttes et leur réconciliation sont présentées comme successives, car le monde idéal est en dehors du temps. Ces dogmes convenaient bien à un peuple querelleur, mais sans rancune. L'histoire grecque présente une suite continuelle de guerres et d'alliances entre voisins, et, si la lutte des principes est nécessaire à l'ordre de l'univers, peut-être aussi lés querelles incessantes des petites peuplades helléniques contribuèrent-elles à entretenir l'énergie de la race grecque et à développer sa féconde. activité.

La résistance de l'homme aux forces extérieures prend dans les plus anciennes légendes la forme d'une lutte directe contre les Dieux. Cela tient à la cornmunauté d'origine des Dieux et des hommes et au caractère originairement divin des types héroïques*. Les mythes d'Héraclès et de Prométhée, qui représentent l'un la force morale, l'autre la force intellectuelle de l'humanité, ont, comme les mythes divins, un côté physique. La lutte de Zeus et de

(1) PindarC; Pythique IV.

Prométhée, telle qu'elle est présentée dans la Théogonie^ se rattache aux plus anciennes traditions des Aryas. Le feu, chargé de porter aux Dieux les offrandes des hommes, en dévore la meilleure part, et ne laisse sur l'autel que les os blancs de la victime. Les Védas font allusion à ce rôle du feu, et lui donnent pour épithète Pramathi^ Prométhée, le prévoyant. Le feu est en effet la première conquête de la prévoyance humaine. C'est pourquoi les poëtes le représentent comme une force bienfaisante, comme un Titan ami des hommes, enchaîné par les Dieux sur les sommets frappés de la foudre, sur les montagnes volcaniques, où il est éternellement dévoré par l'aigle, fils de Typhaon, le feu souterrain. Prométhée devient ainsi la personnification du génie inventeur, cloué sur le Caucase de la vie, et délivré par Héraclès, qui est la force civilisatrice de l'humanité. Le Prométhée délivré d'^Eschyle est perdu, mais la moralité de cette grande légende semble indiquée dans une autre tragédie du même poëte : « C'est Zeus qui a conduit les hommes dans la voie de la sagesse, en leur imposant cette loi d'acheter la science par la douleur. »

De même que Prométhée lutte contre Zeus, Héraclès lutte contre Hère. Dans le sens physique, Héraclès est le soleil luttant contre les vapeurs et les nuages qu'Hère, l'air inférieur, amoncelle contre lui. Les longs nuages du matin sont des serpents

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