DEVOIRS ENVERS LES SERVITEURS
Nous avons vu quels sont les préceptes de Socrate sur la tempérance, le courage, la justice négative qui nous commande de ne pas nuire, et la justice positive qui prescrit certains services envers l’ami, le bienfaiteur et le membre de la famille. Nous avons fait observer que, par un progrès bien remarquable sur les mœurs de l’antiquité, Socrate avait relevé le rôle do l’épouse dans la famille, et l’avait mise presque sur le même pied que l’époux.
Les devoirs de la famille comprennent encore ceux qui concernent les serviteurs. Les sages qui ont précédé Socrate ne nous ont transmis sur ce sujet que la recomman-
(t) Mém., liv. Ht, ch. xn.
dation de ne pas châtier l’esclave pendant son ivresse. Socrate enseigne sur les esclaves , qu’il appelle les gens de la maison (oixirai), domestiques, une morale qui n’est pas moins nouvelle que les devoirs qu’il établit entre les époux. 11 recommande aux maîtres de s'appliquer à gagner l’affection de leurs serviteurs. Nous avons vu que pour la femme d'Ischomaque la plus douce récompense de ses soins envers les gens de la maison, c’est qu’elle en doit être mieux aimée (1). Ischomaque, pour former un habile intendant parmi ses esclaves, s’efforce de lui in> spirer d’abord de la bienveillance envers son maître: car, dit-il, sans la bienveillance, à quoi servent tous les talents? Mon secret pour parvenir à me faire aimer de mes serviteurs, c'est de leur donner une part des biens que les dieux m’envoient, et de les intéresser ainsi à ma prospérité (2). — Mais, lui dit-on, ceux qui, d’ailleurs modérés et honnêtes, sont peu sensibles à l’amour du gain, comment excites-tu leur zèle, Ischomaque? — Rien de plus simple : quand je les vois appliqués, je leur donne des louanges et des distinctions; sont-ils négligents, j’essaie de piquer leur amour-propre par mes paroles et par mes actions (â). Mais il faut que le maître possède les qualités qu’il veut donner à ses esclaves, qu’il soit bienveillant s’il veut obtenir la bienveillance, appliqué s’il veut obtenir l’application ; car un bon maître a quelquefois de mauvais serviteurs ; et encore parvient-il à les corriger ; mais je n’ai jamais vu de bons serviteurs à un mauvais maître (â). Les moyens dont Ischomaque s’est servi pour former un intendant, il lui recommande de les employer
(1) Xénophon, Économiq., ch. vu, § 37.
(2) Économ., ch. xii, § 5 et suiv.
(3) Ibid., § 16.
(â) Ibid., § 19.
pour gouverner les autres esclaves. On rend les animaux dociles par l’aiguillon du plaisir et de la peine. 11 semble, dit Ischoraaque, qu’une éducation semblable soit propre aux esclaves, et l’on obtient en effet beaucoup de leurs efforts en flattant leur estomac. Mais il y a aussi chez eux des hommes amis de l’honneur, qui sont excités par la louange. Ils en sont avides, comme les autres de la nourriture et du breuvage. Lorsqu’il faut que je procure des manteaux ou des sandales aux travailleurs ((pya3TT)p9<) (nous remarquons le mot à cause de sa physionomie moderne), je ne fais point faire ces vêtements do même qualité, et je donne les plus beaux, comme un honneur, aux meilleurs ouvriers. Car c’est un découragement pour ceux-ci de voir que tout le travail se fait par leurs bras, et qu’on accorde le même salaire à ceux qui ne veulent ni travailler ni s’exposer à la fatigue (1). C’est ainsi que Socrate répondait d’avance, il y a plus de deux mille ans, aux théoriciens de nos jours qui voulaient établir la doctrine de l’égalité des salaires, malgré l’inégalité du travail.
Pour réprimer les fautes graves, comme le vol, Ischomaque se sert des lois de Dracon et de Solon, et il ne punit pas selon ses caprices. Mais, ajoute-t-il, je me sers aussi des lois royales, parce que les premières ne portent que des punitions pour les fautes, tandis que les secondes établissent aussi des récompenses pour les bons services. De sorte que, voyant les serviteurs honnêtes devenir plus riches que les autres, ceux même qui ont l’amour du gain restent fidèles à l’honnêteté. Les esclaves que je vois, malgré les bons traitements qu’ils reçoivent, persévérer dans la malhonnêteté, je les regarde comme incorrigibles
(1) Écon,, di. XIII, §0 et suiv.
et je cesse de les employer. Ceux au contraire qui pratiquent ia justice, non pas uniquement pour les profils qu’elle leur procure, mais pour les éloges que je leur décerne, je les traite en hommes libres(l) ; non-seulement je les enrichis, mais je les honore comme d’honnêtes gens (2).
Nous croyons avoir le droit de dire que ces paroles de Socrate n’ont pas jusqu'ici obtenu toute l'attention qu’elles méritent. On a été très-sévère pour les philosophes de l’antiquité, au sujet de l'esclavage; on a accusé Socrate et Platon de l’avoir autorisé par leur silence, et Aristote de l’avoir justifié par des paroles expresses. On oubliait que l’esclavage avait été rétabli dans les temps modernes sous les yeux et par la main de peuples que la religion chrétienne aurait dû préserver de ce crime. On oubliait que les philosophes anciens avaient vu la servitude remplacer le massacre des prisonniers de guerre; qu’elle devait être à leurs yeux un progrès dans la conduite de l’humanité, qu’ils croyaient à l’infériorité naturelle de certaines races humaines, qu’ils n’avaient pas encore réuni un assez grand nombre de faits pour se détromper, et que, quand même ils auraient songé à l’atfrancbissement immédiat et en masse des esclaves, ils n’auraient pu le dire sans exposer leur patrie à la plus sanglante révolution. Nous parlerons plus tard des opinions de Platon et d’Âristote sur l’esclavage : quant à Socrate, qu’il soit acquis à l'iiisloire qu'il a recommandé au maître de gagner le cœur de ses esclaves, de ne pas seulement leur infliger des punitions, mais de leur accorder des récompenses, de les guider par le sentiment de
(1) Toûtciî bxnrtp tX«u9î'pctî
(2) Êcon., ch. XIV, § 5 et suiv.
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l’honneur, cl enfin, s’ils se conduisent bien, de les traiter en horaraes libres et de les honorer comme d’honnêtes gens.