DEVOIRS ENVERS L’ÉTAT
Telle est la doctrine de Socrate sur les devoirs envers la famille. Voici maintenant ce qu’il enseignait sur les devoirs envers l’État.
Xénophon ne nous a pas transmis d’entretien particulier de Socrate sur les obligations du simple citoyen ; on voit seulement que ce philosophe laisse le fils de Périclès reprocher aux Athéniens de ne pas s’exercer par la gymnastique au service militaire, de n’avoir point de respect pour les chefs de l’État, de ne pas entretenir entre eux la concorde, de ne pas chercher à se servir mutuellement, mais de s’envier et de se vexer les uns les autres, de s’accabler de procès, de traiter l’intérêt commun comme un intérêt étranger et de se disputer les emplois (1). Socrate no réclame pas contre ces reproches; mais il accorde que la conduite contraire est celle qui convient à un bon citoyen; et il fait retomber toutes ces fautes des Athéniens sur l’inhabileté et l’ignorance de ceux qui les gouvernent (2). En effet, ce qui frappe le plus Socrate dans la politique, ce sont les devoirs des chefs de l’État et en particulier l’obligation de n’aspirer au pouvoir qu’avec
(1) Xénophon, Mém., liv. III, ch. v, § 15 et 16.
(2) Ibid., § 21.
9d DE LA morale DaNS L’ANTIQUITÊ.
les connaissatices nécessaires au bon gouvcrncmenl d’un pays. Socrate est intarissable sur la vaine prétention de ceux qui veulent gouverner sans rien savoir. Se faire donner dé l’argent ou un objet précieux par des manœuvres frauduleuses, c’est, disait-il, une grave escroquerie; mais c’en est une bien plus grande, de se faire donner le pouvoir sans avoir aucun mérite pour gouverner (4). Car, ajoutail-il, ce n’est pas pour son intérêt particulier que l’on commande, mais pour le bien général. Pourquoi Homère appelle -t-il Agamemnon le pasteur des peuples? C’est que le chef de l’État doit avoir soin de ses sujets, comme un berger de son troupeau. Examinons, en effet, quels sont les devoirs de l’homme d’État. Dans l’administration intérieure, il augmentera la richesse du pays; sur la place publique, il apaisera les dissensions et fera naître la concorde; dans la guerre, il prendra les moyens d’assurer la victoire; enfin, dans les relations étrangères, il nous fera des amis au lieu d’ennemis (‘l). D’autres fois, il disait en peu de mots : Le mérite d’un bon chef est de rendre heureux ceux qu’il gouverne (3). Pour arriver à cette fin, il fallait, suivant Socrate, des qualités naturelles; mais il y avait aussi des talents qu’on pouvait acquérir. On lui demandait si c’était par la fréquentation de quelque sage ou par un génie naturel, que Thémistocle s’était élevé au-dessus de ses concitoyens, tellement que la ville tournait les yeux vers lui, lorsqu’elle avait besoin d’un homme de mérite. — C’est une simplicité, répondit Socrate, de croire que, dans les arts les plus humbles, on ne peut devenir habile sans de bons maîtres, et que l’art
(1) Métn , liv. I, ch. vii.
(2) Ibid., liv. IV, ch. VI, § 13.
(3) Ibid., liv. lit, ch. n.
le plus tlirfjcilede tous, celui de gouverner, vient de luimême aux hommes ^1]. Les vrais rois et les vrais archontes ne sont pas ceux qui portent le sceptre, ni les élus du peuple ou du sort, mais ceux qui savent les choses du gouvernement (2). C’est ainsi que, dans un navire, le maître est celui qui sait, et non le propriétaire du vaisseau, pas plus que le propriétaire du champ n’est le maître en agriculture, ou que le malade n’esl le maître en médecine (3), De là ses entretiens avec Glaucon et avec le fds de P^'iclès. Il montre au premier que, pour augmenter les richesses de l’État, il faut connaître les revenus, l’état des mines, suppléer aux produits qui s’affaiblissent, remplacer ceux qui viennent à manquer, étudier les dépenses, supprimer celles qui sont inutiles, considérer si la récolte pourra suffire aux besoins de l’année, se rendre compte des forces militaires du pays sur terre et sur mer et de celles de l’ennemi, savoir en quel lieu on doit mettre des garnisons et de quelle force, calculer combien il faut de vivres pour l’armée, etc. (h). La connaissance des hommes est la science qui, selon Socrate, est la plus utile au gouvernement. Il envoie un jeune homme à un professeur de tactique militaire nommé Dionysodore. — Que t’a enseigné Ion maître? lui dit-il. — A ranger les soldats en bataille. El comment faut-il les ranger? — On place les plus forts en tête, les moyens à l’arrière-garde et les plus faibles au milieu. — Cet ordre ne doit-il jamais changer? — On ne me l’a pas dit, Socrate. — Mais, s’il faut courir au butin, ne doit-on pas mettre en tête les plus avides? et, s’il faut braver un danger sans profit, n’est-ce point aux amis de
(1) Mém.,V\v. IV, cil. Il, § 2. Voyez aussi Platon, Théagès.
(2) Tcu; 67 tifltTa(i. 5 vou;.
(3) Mém., liv. III, ch.ix, § 10, et Platon, le Politique»
(h) Ibid., liv, 111, ch. vi.
la gloire qu’on doit donner le premier rang? — Dionysodore ne m’a rien dit de semblable^ Socrate. — Retourne donc vers ton maître; interroge-le ; il rougira d’avoir pris ton argent et de te laisser dans l’ignorance (1).
A ces études sérieuses et variées qu’exigeait Socrate de quiconque aspirait au gouvernement, il joignait encore l’exercice de la parole. — Eli quoi 1 lui disait un citoyen qui venait d’étre nommé général de la cavalerie, tu prétends que je dois m’exercer au talent de la parole? — Pensais-tu donc, mon ami, donner tes ordres en silence (2)? Pour te former au gouvernement, disait-il à Glaucon, commence par réformer et relever la maison de ton oncle, qui touche à sa ruine. — Mais, Socrate, mon oncle ne veut pas m’écouter? — Que sera-ce donc, ô jeune homme, quand tu auras à persuader tous les Athéniens et ton oncle avec eux (3) ? » Mais Socrate réclamait aussi de ceux qui avaient l’ambition de se mettre à la tête de l’État, un don naturel, qui ne s’acquiert pas par le travail, le génie du commandement. Voici le discours qu’il fait tenir à cet Ischomaque, qu’il donne pour le modèle d’un maître de maison : «Quant au talent du commandement, à celte qualité qui convient à toutes les carrières, à l’agriculture, à la direction d’une maison ou d’une armée, je reconnais que tous les hommes n’en sont pas également doués. Voici un vaisseau qui vogue sur la mer, il faut qu’il s’élance et achève son trajet en un jour. Il y a des capitaines qui savent dire et faire ce qui excite l’équipage à travailler debon cœur ; il y en a d’autres si mal doués, que les matelots mettent le double de temps à faire le voyage. Avec les premiers, on débarque
(1) Mém,, liv. III, ch. i.
(2) /6td.,liv. III, ch. m, § 11.
(3) Ibid., liv. III, ch. VI, § 15.
tout couvert de sueur; mais on est satisfait les uns des autres, matelots et capitaine; avec les seconds, on marche sans se mettre en sueur, mais on se déteste mutuellement. Il en est de même des généraux : les uns se font des sol> dats qui ne veulent ni se fatiguer m braver les périls, qui ne daignent obéir qu'à, la dernière extrémité, qui se glorifient de résister à leur chef, et qui ne savent plus rougir d’une défaite honteuse; les autres, meilleurs et presque divins, prennent ces mêmes soldats, et ils les font rougir des actions honteuses; ils leur persuadent qu’il est bon d’obéir, et les amènent à se réjouir de leur soumission et à se porter volontiers aux travaux et aux
périls Les soldats ambitionnent de faire quelque
action d’éclat sous les yeux de tels généraux. Le chef que l’on suit aussi volontiers est armé d’une véritable puissance. Avoir un corps plus robuste que ses soldats, savoir mieux brandir la lance ou jeter le javelot, monter sur un bon cheval, se munir d’un solide bouclier et braver au premier rang les périls, ce n’est pas commander ; le vrai chef est celui qui dispose les soldats à le suivre au travers de la flamme et do tous les dangers.
« On peut dire qu’il a un bras puissant, celui-dont la pensée fait mouvoir tant de bras, et cet hoinme-là est véritablement grand qui accomplit de grandes choses, non par sa force, mais par sa volonté (1). >»
Socrate se faisait une si haute idée des qualités nécessaires aux chefs de l’État, qu’il ne pouvait avoir beaucoup de goût pour l'anarchie démocratique qui s’était établie dans Athènes, par suite de la victoire de Thrasybule, et où le hasard distribuait la plupart des emplois. Ce n’est pas qu’il ait été partisan du gouvernement des Trente:
(1) Xénophon, Èconorrûque, ch. xxi.
GARXIER. 6
rs DE LA MORALE DANS L’ANTIQUITÉ.
non>S€uloment il lui résista, comme nous l’avons dit, lorsqu’on lui ordonna d’arrêter un citoyen contre les lois, mais il le blâmait publiquement dans ses entretiens, et Xénophon nous en a conservé un exemple célèbre. Le gouvernement des 7’ren/e avait fait périr un grand nombre des citoyens les plus distingués, et en avait forcé beaucoup à commettre des injustices. Socrate dit un jour que le bouvier qui diminuerait ou ferait empirer son troupeau, serait un mauvais bouvier, qu'il en serait de même du chef d’un État qui détruirait ou corromprait les citoyens. Ce mot fut rapporté à Critias et à Chariclès. Ils firent venir Socrate et lui défendirent de s’entretenir avec les jeunes gens. — Jusqu’à quel âge, demanda Socrate? — Jusqu’à trente ans. — Mais, si je leur achète quelque chose, pourrai-je leur demander combien ils le vendent? — Oui, mais ne leur parle plus de ce que tu leur dis d’habitude. — S’ils me demandent où demeurent Critias et Chariclès, pourrai-je leur répondre? — A la bonne heure, mais ne les entretiens plus des cordonniers, des architectes, des forgerons. — Ni par conséquent, dit Socrate, des conclusions que j’en tire sur le juste, l'iiijuste, la piété et toutes les vertus. — Sans contredit, reprit Chariclès, et laisse-là aussi les bouviers, ou tu pourras trouver toi-même du déchet dans ton troupeau (1).
Suivant Socrate, le gouvernement imposé aux citoyens, malgré eux, et réglé non par les lois, mais parla volonté de celui qui gouverne, est une tyrannie. Le gouvernement conforme aux lois et qu’on suit volontairement, est une royauté ou une aristocratie; le gouvernement formé par le cens est l’empire de Plutus ou la plutocratie; le
(1) Mém., liv. I, ch. Il, § 32 elsuiv.
gouvernement de tous est la démocratie. D’après ces définitions, il est facile de voir de quel côté étaient les préférences de Socrate. Il donna par là une grande prise à l’accusation qui fut dirigée contre lui. On lui reprocha devant les juges d’avoir enseigné à mépriser les lois, en disant qu’il était absurde que les chefs de l’État fussent élus par la fève (c’était l’instrument des votes de 1a multitude), lorsque ce n’était pas la fève qui élisait un pilote, un architecte, un médecin, môme un joueur de flûte, et l’on ajoutait que par ces discours il poussait les jeunes gens à la révolte (1).
Xénophon, pour l’excuser, dit que ceux qui essayent d’agir sur l’intelligence n’ont pas recours à la force; qu’ils savent qu’elle engendre les haines et les dangers, tandis que la persuasion conduit à sa fin sans péril et par la concorde. La persuasion, poursuivait-il, ne veut tuer personne, elle aime mieux se servir des vivants qu’elle a persuadés (2). 11 écartait ainsi de la tôle de Socrate l’accusation de pousser à une révolte ouverte, mais non le reproche de discréditer par ses discours le gouvernement de la multitude, et c’en était assez pour perdre Socrate, au moment où le procès lui fut intenté. L’accusateur alléguait que Socrate prenait dans les poètes les passages les plus favorables pour exciter à établir le gouvernement d’un seul, par exemple, ces vers de l’Odyssée, où Ulysse encourage les rois à ne pas craindre la multitude, et repousse l’homme du peuple en lui disant d’écouter la parole de ceux qui valent mieux que lui {'6). — Xénophon répomi que, si Socrate avait voulu attirer de
(1) Mém., liv. I, ch. ii, § 9.
(2) Ibid., § 10 et suiv.
(3) Ibid., § 58.
mauvais traitements au peuple, il aurait agi contre luimôme, puisqu’il était pauvre et homme du peuple. Mais autre chose est d’aimer le peuple, autre chose est de vouloir qu’il gouverne, et Socrate ne se souciait pas du gouvernement de la multitude. Xénophon l’avoue luimême dans le même passage ; car, dit-il, le philosophe ne voulait pas que ceux qui ne peuvent rendre aucun service à l'État ni par la parole ni par l’action, pussent parvenir à la tête des affaires. Les hommes qui gouvernaient alors se sentaient blessés par cette interdiction.
Respecter les lois et les magistrats, et n’exercer le pouvoir que dans l’intérêt général, ce sont les maximes usuelles de la morale du citoyen, que Socrate proclame comme tout le monde; mais il ajoute à ces préceptes celui de ne prétendre au maniement des affaires qu’après avoir fait de longues et patientes études sur tous les sujets qui importent au salut de l’État : c’est le cêté particulier de sa doctrine, et c'est par là qu’il est original. Celte leçon qu’il donne aux démagogues lui a coûté assez cher pour qu’elle soit remarquée dans l’histoire de la morale.